I spent the day in bed

Le nouveau single du vénérable Morrissey, avec la musique et les textes duquel j’ai grandi, est de sortie : I spent the day in bed.

 

Musicalement, c’est pas ce que j’écoute en ce moment comme on dit poliment, mais le texte, ha !! Voilà du revigorant, du subversif, et d’ailleurs, je retourne me coucher. (spécial dédicace to E. Macron et ses admirateurs – tiens, en lisant Hérodote, j’ai découvert qu’il existait au temps des perses un peuple d’Asie mineure qu’on appelait les Macrons, si ! Alors évidemment, on se demande pourquoi un type comme moi, qui ferait mieux d’aller chercher un emploi, passe le plus clair de son temps à lire des écrivains grecs, on se demande hein. Ha j’adore cette phrase dans la chanson de Morrisey : « I’m not my type but I love my bed »)

 

[Verse 1]
Spent the day in bed
Very happy I did, yes
I spent the day in bed
As the workers stay enslaved
I spent the day in bed
I’m not my type, but
I love my bed
And I recommend that you

[Chorus]
Stop watching the news!
Because the news contrives to frighten you
To make you feel small and alone
To make you feel that your mind isn’t your own

[Verse 2]
I spent the day in bed
It’s a consolation
When all my dreams
Are perfectly legal
In sheets for which I paid
I am now laid
And I recommend to all of my friends that they

[Chorus]
Stop watching the news!
Because the news contrives to frighten you
To make you feel small and alone
To make you feel that your mind isn’t your own

[Bridge]
Oh time, do as I wish
Time, do as I wish
Oh time, do as I wish
Time, do as I wish
Oh time, do as I wish
Time, do as I wish
Oh time, do as I wish
Do as I wish

[Verse 3]
I spent the day in bed
You can please yourself
But, I spent the day in bed
Pillows like pillars
Life ends in death
So, there’s nothing wrong with
Being good to yourself
Be good to yourself for once!

[Outro]
And no bus, no boss, no rain, no train
No bus, no boss, no rain, no train
No bus, no boss, no rain, no train
No emasculation, no castration
No highway, freeway, motorway
No bus, no boss, no rain, no train
No bus, no boss, no rain, no train
No bus, no boss, no rain, no train

 

Et quelques images en guise d’annonce de l’album qui devrait pas tarder :

 

Loups (extrait de : Le Sermon sur la montagne)

L’histoire est ironique : au moment même où l’asservissement de la nature semblait achevée, que tous les êtres autrefois réputés vivants avaient été transformées en matériau et ressource, alors que la dépouille du dernier des loups pourrissait discrètement dans l’arrière-cour d’une maison de chasse bientôt laissée en plan, alors même que les derniers marécages avaient été asséchés, convertis en terrain de golf, les dernières forêts taillées en pièces pour satisfaire les besoin du marché chinois, les dernières collines rasées pour en extraire quelque métal devenu rare, à ce moment même, se produisait le dernier exode, et les populations si peu nombreuses qui fréquentaient encore les loups, les marécages, les forêts, les collines, firent procession en direction des métropoles, laissant derrière elles un champ de ruines, des bourgs et des villages abandonnés, des usines et des puits et toute sorte d’installations promis à la rouille, des troupeaux retournant à l’état sauvage, et bientôt, pas longtemps après, les loups firent leur retour, et toutes les bêtes dans leur sillage, et les clôtures et les murets de pierre, le béton lui-même, s’affaissèrent, se disloquèrent, s’enfouirent dans la terre, Ha mes amis ! Contemplons ces espaces à nouveau livrés au vivant, au cycle des générations et des corruptions, contemplons ce monde d’où l’homme s’est absenté, après qu’il ait tenté d’en exclure et le dieux et les loups, misère misère et ironie de l’histoire, prions le retour des dieux, qui ne rechignaient jamais à prendre l’apparence des bêtes, et rions au retour des loups, à la repousse des forêts, à l’extension des marécages et des narses, au déferlement rageur des torrents qui creusent à nouveau leur chemin comme ils l’entendent, et rions à la vengeance des arbres et des rochers dont la vigueur est telle que nul vestige du monde humai ne leur résiste, et réjouissons-nous d’admirer comment, surgissant de la terre, ils repoussent les murs, élargissant les failles, insinuant des racines, disloquant des fondations, effondrant des poutres porteuses. Voici qu’à nouveau sur ces hauteurs et les plateaux en contrebas règne l’animal, et que le loup rôde autour de notre refuge : protégeons nos chèvres et veillons les uns sur les autres, mais laissons les loups à leur affaire, apprécions leur présence comme il se doit, comme ils se font à la nôtre. Il y a suffisamment de proies alentours pour qu’en bonne entente nous vivions ensemble frayant les mêmes sentes et traversant les mêmes sous-bois. Gardons nos fusils et nos crocs pour les bipèdes inopportuns qui, sait-on jamais, venaient à pointer le bout de leur casquette par ici. Soyons-nous mêmes des loups pour l’homme, adoptant pareille vigilance, prompts à nous cacher, à tendre pièges et embuscades, sachant repousser l’assaillant. Devenons à notre tour collines, et rochers, arbres et marécages : faisons obstacle, empêchons les progressions, dissuadons les creuseurs de terre, les aménageurs de pentes, ceux qui éradiquent, expulsent et arasent, sachons les tenir à merci, soyons dignes des anciens montagnards réputés si farouches et si inaccessibles, les carnouques qui firent aux grecs un enfer, du haut de nos promontoires, scrutons le col et ses alentours avec nos yeux perçants.

Pas invité

À chaque fois j’ai buté sur le seuil de la porte du grand salon.

Franchir la clôture : aucun problème, je me glisse par en-dessous, me faufile par les interstices, m’accroche aux grilles et me hissent au-dessus. Resquiller, ça me connaît.

Travers un jardin, c’est mon domaine, je marche d’un pas mal assuré, un peu tremblant, mais tout de même, on y arrive.

Gravir les escaliers qui mènent au perron de la maison – une vaste maison bourgeoise aux allures de manoir, avec des ailes entières réservées à de pléthoriques bibliothèques –, se faire accueillir par le majordome, devant lequel je m’incline comme s’il était le maître de maison – méprise inévitable comme on ignore les us et les coutumes en ces lieux –, déposer mes affaires en s’efforçant de calmer l’angoisse, se montrer plus fébrile qu’il ne faudrait, bafouiller et rougir devant les domestiques qui m’accompagnent le long du vestibule, puis d’un premier couloir, remplir les formulaires adéquats, puis d’autres formulaires, jusqu’ici, bon an mal an, je m’en sors.

Mais toujours, devant la porte d’entrée du salon, de l’autre côté de laquelle j’entends ces voix savantes, et devine leurs bonnes manières et leur à-propos, je suis condamné à faire le planton.

La porte ne s’est jamais ouverte. Elle ne s’ouvre jamais. Parfois, tout de même, elle s’entrouvre, juste assez pour me permettre d’apprécier les réjouissances de l’esprit auxquelles on s’adonne. Mais jamais non jamais elle ne s’ouvre suffisamment pour me laisser entrer.

Et me voilà. Plongé dans l’expectative, désespérant bientôt, me morfondant plutôt, un paquet de manuscrits à la main, jusqu’à ce qu’une ombre se glisse discrètement derrière moi et qu’une main avec tendresse, et non sans pitié, m’invite à la suivre. Après quoi nous voilà, l’ombre, la main et moi, quittant le vestibule et traversant à nouveau le jardin, désormais bercé par l’obscurité du soir, car il se fait tard, et toujours, trop tard, nous enfonçant doucement dans un petit bois de sapin que je n’avais pas remarqué à l’aller, qui ressemble au bois de sapin de mon enfance, coincé entre les immeubles de la cité où j’ai grandi, et la main me guide à travers le petit bois devenu forêt, et nous distinguons maintenant les murs clairs d’une minuscule chaumière, et une voix, qui appartient sans doute à cette main bienveillante, me dit : « Nous sommes arrivés. ».

Je reconnais la dépendance où logent habituellement les domestiques, bâtisse dont ma grand-mère m’avait parlé, car elle était dans sa jeunesse domestique, au service d’un quelconque châtelain.

Mes affaires sont déjà là, posées sur le palier. Mes cartons remplis de carnets noircis d’une écriture grossière, étrangement, m’ont précédé. J’ai cette pensée, tandis que je franchis sans hésitation le seuil de cette maison, que d’une certaine manière ma vie aussi m’a précédé ici, dans la demeure réservée aux domestiques, j’étais attendu, alors que dans la demeure principale, celle des propriétaires, je n’avais pas été réellement invité, mais j’ignorais qu’une invitation fut nécessaire, c’est pourquoi, à cause de cette naïveté, je m’obstinais à m’y faire admettre. Je crois avoir compris désormais, et me jure à moi-même qu’à partir de maintenant, je me tiendrais sagement au seuil de la maison des domestiques, me contentant d’observer le bois de sapin qui ressemble tant à celui de mon enfance, et qui me tiendra lieu de monde.

Mais que de temps perdu ! Que de temps perdu !

En finir

La perspective d’en finir s’est imposée cet été en moi avec insistance. Ce n’est pas la première fois. Au début de ce millénaire, un sac à dos tout équipé pour « faire la route » me tenait lieu de compagnon, rangé dans un angle du bureau, un « au cas où je n’en pourrais plus », me narguant tandis que je me débattais dans une existence sans espoir. Puis il y eut cet accident en montagne, où j’ai failli perdre la vie, et l’existence par la même occasion, suivi quelques années plus tard d’un accès maladif lequel, du fait d’un diagnostic erroné, me promettait une mort certaine dans les mois à venir, après quoi j’ai commencé à prendre les choses différemment, considérant le temps qui me restait comme une sorte de cadeau dont je n’avais plus qu’à jouir — la fin viendrait bien assez tôt. Traduisant ce nouvel accès de stoïcisme (ce n’était pas le premier non plus) en acte, je parvenais enfin à m’atteler sérieusement à la tâche non seulement d’écrire, mais d’achever les textes que j’écrivais. Un ami éditeur m’encouragea dans cette voie, et publia quelques-unes de ces proses. Mais ces livres ne suscitèrent aucun intérêt dans les mondes littéraires, ne se vendirent évidemment pas. Les textes les plus récents n’ayant pas l’air de motiver les éditeurs à qui je les fais parvenir, je m’apprête à renoncer à tout publicité les concernant — j’en fais déjà tellement peu, ça ne changera guère mon rapport aux mondes littéraires — et à me contenter d’écrire, en attendant de léguer mes manuscrits un de ces jours, quand le temps sera venu, à mes proches et amis. Ainsi rejoindrais-je la cohorte des écrivains sans publication, ce qui ne signifie pas, dans mon cas, sans œuvre, car pour ce qui est d’une œuvre, je m’emploie avec opiniâtreté à la produire, me préoccupant de moins en moins de son destin. A cela s’ajoute une vie professionnelle désastreuse, mes stratégies habituelles de survie trouvant ici leurs limites — une trentaine d’années à louvoyer et ruser avec le monde du travail, portant la croix d’une naissance prolétarienne et d’un manque patent de dispositions sociales, à faire semblant, à porter le masque. La libéralisation accélérée des politiques publiques entraînant l’appauvrissement et la précarisation des plus pauvres, creusant toujours plus les inégalités, aura sans doute raison d’ici peu de mes stratégies de survie. La mise au pas définitive de la nature et son remplacement par le monde cybernétique exclue voire expulse une bonne partie de l’humanité, dont je fais partie, d’un futur affolant. Et ce que devient le monde me dégoûte assurément. J’ai beau me replonger dans mes chers néoplatoniciens afin de puiser des éléments de sagesse, l’effet de ces lectures s’avère pire que leur bienfait : plus ça va, plus s’impose le désir d’en finir avec la nouvelle forme de culture qui s’avance et s’impose et exige qu’on s’y plie sous peine d’expulsion. Je suis en quelque sorte en sursis – car à l’évidence je ne m’y ferai pas, et je ne saurais m’y plier sans devenir fou à force d’être tordu, violenté, tourmenté.

 

Reste la perspective d’en finir. L’âge venant, elle procure assurément un soulagement. Quand l’existence deviendra trop dure, quand on sera trop tordu, alors, adieu, je me barre. Pas tout de suite sans doute. Mais cela viendra. Je m’y prépare et cela constitue déjà une belle occupation du temps. Repérer les lieux, imaginer un endroit où se cacher et s’abriter : je n’aurais plus l’âge de prendre la route. J’imagine une cabane, un cabanon ou une caravane à l’orée d’un bois. Je fais mes calculs « en vue de ». Dans une telle solitude, je deviendrais probablement fou — ce que d’une certaine manière, considérant le paradigme de la bonne santé que l’idéologie libérale contemporaine véhicule, est déjà le cas. Quel soulagement ! Se contenter d’être, vaquer à ses occupations vitales : couper du bois, faire du feu, préparer son potager, cueillir, chasser peut-être, pourquoi pas ?, écrire bien entendu, aller à la rivière, pêcher, pourquoi pas ?

 

 

L’Ennui

Comme tout intellectuel précaire qui se respecte, j’enchaîne les petits boulots, remplace ici et là, et comme un nombre croissant de concitoyens, les missions sont de courtes durées et fort aléatoires. Ma petite entreprise, soumise à une concurrence croissante depuis sept ans, ne cesse de péricliter — j’envisage chaque saison purement et simplement la fermeture de mon cabinet –, et l’hiver, les boulots saisonniers dépendent de l’enneigement, lequel n’est jamais certain, et ces dernières années, plutôt incertain. Pour le reste, des contrats à durée très déterminée, tout juste bon à renflouer le compte en banque, car en définitive il s’agit de cela : payer les charges fixes, rembourser les prêts, honorer les mensualités pour les impôts, et pour la nourriture, on fait avec ce qui reste. Une panne de voiture et c’est la catastrophe, un défaut de paiement, et voilà qu’une exclusion vous menace. J’ai presque un demi-siècle au compteur, je ne vois pas que ma situation se soit améliorée depuis mes 18 ans. J’avais assurément plus d’aisance économique à cette époque qu’aujourd’hui. Bien qu’accumulant de petits jobs tout en menant des études (sans parler d’une vie extrêmement dissolue), mon budget, une fois les charges payées, me laissait largement de quoi acheter des livres — si bien qu’une bonne partie de la bibliothèque qui encombre les murs de ma demeure aujourd’hui provient de ces acquisitions de jeunesse. Rien d’étonnant : la part des charges fixes (logement, énergie, eau, assurances, sans parler des remboursements de prêt) dans le budget des ménages a augmenté régulièrement depuis trente ans, et, en toute logique, les populations les plus défavorisées en pâtissent bien plus gravement que les autres : comme le rappelle le site de l’observatoire des inégalités, « les dépenses de logement pèsent pour 39 % dans le budget des 10 % des ménages aux revenus les plus faibles contre 15 % pour les 10 % les plus riches » — si on ajoute les factures et prélèvement incontournables, il n’y a pas lieu de s’étonner qu’avec l’équivalent d’un Smic pour deux personnes, la question de la nourriture quotidienne, des soins de santé, et des transports soient cruciales pour nombre de gens. Il n’en allait pas de même il y a trente ans. Les inégalités se creusent en réalité, et pas seulement entre les hyper riches et le reste de la population, les 1% contre les 99%, proportion dont Le Monde Diplomatique a récemment dénoncé le caractère aveuglant, mais entre la partie de la population qu’on peut considérer comme « aisée », que les charges incompressibles n’embarrassent guère et qui n’influent pas sur leur mode de vie, et les autres, qui peinent chaque mois à joindre les deux bouts et remettent sans cesse à plus tard, et souvent à jamais, les dépenses non contraintes. Sans conteste, les électeurs qui ont porté à la présidence Macron font partie de la classe aisée : ils sont propriétaires, louent des logements, et parfois entrepreneurs, bref, ils sont vis-à-vis du prolétariat dans une position dominante — et c’est pourquoi les plus pauvres, qui sont aussi les plus défavorisés, doivent s’attendre à des jours sombres et une dégradation de leur situation économique.

 

N’empêche, on a beau savoir tout cela, cette précarité vous plombe. C’est comme un poids qu’on traîne, et malgré tous mes efforts pour transformer ma condition en vie ascétique choisie, malgré toute la vigueur du récit que je m’efforce de composer pour rendre l’existence ici-bas moins révoltante, il est des heures plus pénibles que d’autres, surtout quand je passe la journée planté comme aujourd’hui entre quatre murs derrière un guichet. ça ne durera guère, je remplace et c’est tout, mais je me sens un chien comme un jeu de quilles, une incongruité, une imposture, et surtout je m’ennuie à sinon mourir, du moins dépérir gravement. Toutes les cinq minutes je regarde l’horloge qui se trouve à droite du bureau, juste au-dessus de l’écran de l’ordinateur, et toutes les cinq minutes, l’heure a avancé de cinq minutes, ce  à quoi on doit en toute logique s’attendre, et cela suffit à me rendre dingue. Assurément, je serais mieux ailleurs : avec mes chiens à fendre des bûches dans le jardin, avec mes chiens à me promener dans la forêt, avec mes chiens à lire le Traité des Principes de Damascius dans un fauteuil du salon.

 

 

 

Macron-économie

Quelques mois après l’installation du nouveau président et de son gouvernement au pouvoir, le doute, si tant est qu’il y en ait jamais eu un, n’est plus permis : le pays est désormais aux mains d’une clique parfaitement décidée à achever la libéralisation de l’économie. Ce gouvernement suit les traces de ses prédécesseurs, mais sans les réserves et les entraves qui ralentissaient encore le processus : chez Sarkozy, le souci de prévenir un mécontentement populaire trop important, et chez Hollande, la nécessité de contenir une opposition interne, au sein même de son parti. Les deux avaient été élus en grande partie grâce aux voix du peuple. Ce qui n’est absolument pas le cas de Macron. L’élection de Macron, en comparaison, paraît tout à fait unique dans l’histoire politique récente en France : seule une minorité, environ 25%, des électeurs, adhère réellement et sincèrement à son programme, et cette minorité se distingue par une homogénéité remarquable sur les plans socio-culturelle et économique : il est le Président d’une population urbaine aisée, diplômée, jouissant en nombre de ce que les géographes appellent des « éléments d’urbanité », favorisée socio-économiquement, adeptes de la « culture d’entreprise », nourrie au biberon de l’idéologie du management, bref, autant dire qu’il n’est en rien le président du peuple, titre dont ses devanciers pouvaient, avec plus ou moins de sincérité, se réclamer.

 

Macron est un banquier de la haute finance, qui n’a jamais été élu au niveau local, et dont la connaissance de la condition réelle de ses administrés doit probablement flirter avec l’ignorance la plus totale. C’est avant tout un lecteur de statistiques et d’indicateurs macro(n)-économiques : le peu qu’il sait du réel « populaire », il l’apprend en consultant ces répertoires de données. Il se trouve que j’ai reçu dans ma boîtes aux lettres quelques numéros d’une revue financière destinée manifestement aux boursicoteurs (aux investisseurs) : je n’y ai strictement rien compris, et vu l’état de mon compte en banque ces jours derniers, je me demande vraiment quelle mouche a piqué le service des abonnements pour m’envoyer cette littérature. On y voit des tableaux et des diagrammes, des noms de société suivis de chiffres, de courbes ascendantes et descendantes, on y prodigue des conseils, et de fringants quinquagénaire en costume-cravate y font la promotion de leur compagnie. C’est à cette littérature que nos gouvernants puisent leur inspiration, c’est elle qui leur dicte les règles à suivre, dessine l’horizon et inspire les lois. L’état est au service des intérêts des compagnies privés et de leurs actionnaires, cela n’a rien de nouveau, mais prend une allure plus explicite.

 

Pour autant, les deux leitmotiv classiques des discours économiques ne sont pas abandonnés. On continue de considérer la lutte contre le chômage et la diminution de la dette comme les deux priorités indiscutables. Mais aujourd’hui plus encore qu’hier, il faut entendre par lutte contre le chômage le moyen le plus tolérable par l’opinion de saper la dimension protectrice de tous les contrats de travail et, en ce qui concerne le soi-disant problème de la dette, une argument acceptable pour faire passer la pilule du désengagement de la puissance publique en matière de soutien social. La lutte contre la pauvreté est en réalité une lutte contre les pauvres – ou, de manière plus insidieuse, la manière de transformer les masses les moins favorisées en main d’œuvre corvéable à merci, comme au bon vieux temps d’avant les luttes sociales. La conception capitaliste du travail tend irrésistiblement vers le modèle de l’esclavage. C’est un siècle et demi de combat pour l’amélioration des conditions de travail et de la dignité des salariés qui partent en lambeaux en quelques années. L’idée même d’un progrès social trouve ici sa fin, sans que grand monde y trouve à redire, ayant perdu toute mémoire de l’histoire des luttes visant à protéger le peuple de l’avidité du capital. La lutte des classes, déclarée obsolète dans les années 80 par l’intelligentsia au service des puissants, n’a en réalité jamais cessé, mais seul un de ses protagonistes a depuis continué le combat, et ce protagoniste n’était plus le peuple.

 

La société hyper-connectée et mondialisée, organisée autour des métropoles, constitue l’espace idéal du déploiement des politiques ultralibérales. Il est probable que la réorganisation des territoires autour d’une vingtaine de métropoles reliées entre elles en un réseau dense de transports et communications, et surtout par une culture commune, et des populations homogènes, s’accélère durant l’ère Macron. L’abandon des territoires les plus éloignés des centres métropolitains est programmé : les métropoles n’auront bientôt plus aucune raison de payer pour les régions pauvres, improductives, et se contenteront d’en exploiter les ressources (naturelles, extractives, touristiques, agricoles, etc.) sans se soucier de la condition des autochtones. On doit s’attendre à la fin prochaine d’un certain monde rural, dont le développement suivait bon an mal an celui des villes. Les campagnes situées à proximité des gares TGV ou subissant l’influence des métropoles connaissent certes  un accroissement démographique : elles offrent en effet des éléments d’urbanité notables — dès lors on parle de rurbanité les concernant. Pour les autres, qu’on qualifiera d’hyper-rurales, l’avenir démographique ressemble à un désert. Rien d’étonnant non plus : le gouvernement Macron ignore le monde rural comme il ignore le peuple (du rural il n’entend que les discours des gros entrepreneurs-céréaliers, des lobbys de l’agriculture, et de quelques notables).

 

Seul compte en définitive « l’individu qui réussit grâce à la vigueur de sa volonté ». Conformément au programme anthropologique implicite des théories cognitives et comportementales, dont le triomphe ces dernières décennies dit assez bien quel degré de faiblesse intellectuelle nous avons atteint, l’homme qui échoue doit son échec à quelques défauts et anomalies cérébrales. Les déterminations sociales, sans parler des histoires de vie, n’ont aucune part dans le destin socio-économique des individus. Voilà le schème global de l’évaluation qui s’opère sur tout un chacun. C’est évidemment passer sous silence le fait notable que les « gagnants » dont parle Macron et ses sbires ont bénéficié massivement des avantages procurés par une naissance sous une bonne étoile – bref, que la reproduction des élites et des héritiers n’a rien d’un mythe. Toute la rhétorique des gagnants vise à faire oublier cet aspect peu méritant de leur condition. ça marche, jusqu’à présent du moins. Tout comme paraît pour le moment convaincant pour une bonne partie des administrés l’idée que l’état de la France nécessite un serrage de ceinture supplémentaire – quand dans le même temps l’impôt sur la fortune se voit grandement minoré.

 

Ce que j’ai vu en estives

En estives, sur les hauts-plateaux cet après-midi. Ciel tourmenté, avec des échancrures bleues turquoise. Nous les chiens et moi grimpons jusqu’au-dessus des burons. Vue sur le Plomb du Cantal et quelques névés. Les vaches ne sont pas encore montées à cette altitude (1400 m). Vaste steppe sans âme qui vive exceptés de nombreux animaux que je ne vois pas. Capou trottine à mes côtés, Iris galope sur le versant des collines, monte et redescend, le nez au vent, disparaît durant de longues minutes, puis réapparaît, un os entre les dents, qu’elle prendra soin d’enterrer sous une motte de terre. Le vent souffle fort. J’entends soudain aboyer en contrebas vers les burons. Iris s’est faufilé dans un des bâtiments voûtés par un trou en bas de la porte d’entrée. Ça gueule là-dedans, et il n’y pas que les aboiements, ça feule aussi. Je jette un œil et distingue la queue remuante de ma belle. Je l’imagine museau à museau avec un renard. Mais bientôt, il n’est plus question de renard : elle sort du buron, un jeune blaireau encore frémissant dans la gueule. Elle le dépose à terre : sa victime n’est pas encore morte, tremble et gémit. Elle se repose un instant, me regarde un instant, Capou semble indifférent au drame qui se joue. Puis elle le reprend en gueule et l’achève, l’emporte dans un trou à cinquante mètres d’ici, l’enterre avec soin. Je suis triste pour le blaireau. S’il avait été de taille adulte, pas dit qu’Iris s’en soit tiré sans blessure : un blaireau peut tout à fait éventrer un chien, même un épagneule de bonne taille. Mais celui-là n’aura pas eu le loisir d’atteindre sa taille adulte.

 

Hier, après Lescure, sur le grand chemin qui va au bois des Fraux, je suis passé devant la petite croix de pierre plantée à l’entrée d’un pré. Il y a toujours des fleurs déposés à cet endroit et je supposais qu’on venait y rendre hommage à quelque paysan décédé. Peut-être une victime de l’hiver ? Et cette fois-ci, j’ai vu une vieille dame agenouillée devant la croix : la tête recouverte d’un fichu de toile rose. Derrière la croix, de l’autre côté de la clôture, une dizaine de vaches la regardait et semblait prier avec elle. C’était extraordinairement beau et triste : que savent les vaches et que sentent-elles ? Mes chiens sont sensibles à la peine des êtres humains, la mienne en particulier (celle de mes patients aussi). J’ai passé mon chemin pour ne pas la déranger. Mais j’aimerais savoir qui est mort à cet endroit.

 

dimanche : disparition

Il a plu toute la journée d’hier. Ciel couvert aujourd’hui. Deux promenades aujourd’hui. À un moment, ce matin, alors que le chemin que j’avais suivi débouchait dans un pré, me suis allongé un peu, les chiens se sont ramenés, je leur ai donné un peu d’eau, quelques biscuits. Ils semblaient heureux. Moi j’étais juste en train de m’effondrer. Le cirque de Chamalières au fond de la vallée, au-delà du bout du chemin, au-delà du pré, au-delà de la forêt derrière le pré, brillait sous le ciel sombre, ses crêtes encore enneigées, mais je n’avais pas le courage de monter là-haut. Mon amie est arrivée peu après, elle avait pris son temps pour grimper jusqu’ici. Me voyant couché dans l’herbe : ça va ?, j’en peux plus j’ai dit. Pas la fatigue non, m’en faut plus pour être fatigué au point de m’allonger, juste n’en plus pouvoir, un truc en particulier ? qu’elle demande, non, tout, je vais rester là je crois, il y a un buron plus haut, au fond de la vallée, on pourrait l’acheter, si on avait de l’argent bien sûr, pas d’électricité, un groupe électrogène, du bois à profusion, pas de route, juste un bout de chemin, pas d’eau courante mais des ruisseaux et des sources partout, pas de connections téléphoniques, le village à deux heures de marche en montée, une heure en descendant, et en hiver, et bien en hiver, on hiberne voilà tout, voilà, enfin moi c’est ce que je voudrais là maintenant juste disparaître, arrêter les frais, sortir du jeu (pour ce que tu y es dans le jeu !), ça demande trop d’effort, continuer, je peux plus, les chiens seraient ravis, la montagne pour eux tous seuls, on aurait des chèvres, deux ânes, des poules, d’autres chiens.

 

Tant que vous êtes là, les chiens, et toi, bon, on va faire aller comme disent les paysans dans les champs quand on leur demande comment ils vont.

 

Sorority Noise, Halo

Un clip merveilleux pour le nouvel album de Sorority Noise. Cameron Boucher poursuit son exploration des états de crise borderline, plongées dépressives et passages à l’acte confinant à la folie. À travers ses différents projets (Old Gray, Cameron Boucher, Sorority Noise, se dessine le visage d’une jeunesse américaine sauvagement désespérée.

 

La discographie de Sorority Noise sur bandcamp.

Old Gray sur bandcamp

Cameron Boucher (solo) sur bandcamp