De l’arrogance

Les partisans du capitalisme ultra-libéral, ceux qui en tirent profit ou espèrent en tirer profit, ne manquent jamais, quand on prétend s’opposer à leur vision du monde, de recourir à des arguments dont l’évidence supposée est proportionnelle à la pauvreté du contenu. Il s’agit quasiment d’un style, extraordinairement répandu, pas seulement quand ils répondent aux interrogations, en général extrêmement complaisantes et bienveillantes, des médias les plus courus. Sous le couvert du raisonnable, lequel se manifeste entièrement dans les attributs de la respectabilité (les vêtements, l’apparat de ceux qui ont réussi, qui savent donc de quoi ils parlent, d’une carrière entièrement dédiée à l’exercice du pouvoir, laquelle carrière leur tient lieu d’idéologie, d’une rhétorique parfaitement creuse, mais qui marche dans les milieux financiers, lesquels ne brillent pas par leur finesse d’esprit, et j’en passe), on se fait passer pour rationnel – le propagandiste ultra-libéral s’il a bien réussi quelque chose ces dernières décennies, c’est d’être parvenu à rendre indistincts et interchangeables le raisonnable et le rationnel, comme si les deux aspects relevaient du même champ logique et émotionnel, et que le rationnel était en même temps raisonnable, et inversement.

 

Nous en avons l’exemple à chaque fois qu’un de ces thuriféraires de l’économie de marché prend la parole en ces temps d’élection – car ils sont bien forcés de s’adresser au bas peuple dans ces circonstances, leurs positions étant susceptibles, même si l’on n ‘y croit guère, d’être menacées. Prenez (ce que j’ose à peine appeler) l’ « argument » de l’endettement de l’état : L’état français est « gravement » endetté, et, en toute raison, il faut faire porter la responsabilité de cet endettement à la générosité des politiques d’aides sociales menées jusqu’à présent, et au droit du travail bien trop favorable aux salariés (parmi lesquels les fonctionnaires, dont le traitement privilégié, le nombre et au fond la simple existence, n’en finit pas de ruiner le pays). Voilà donc l’ébauche, je dis bien l’ébauche, ça ne mérite pas mieux en terme d’analyse, d’une présentation rationnelle d’un fait supposé : l’endettement de la France. Passons sur la rationalité de l’argumentation (si vous lisez Gaeber par exemple, vous disposerez d’une toute autre vision ce que en quoi consiste la dette). Ce qui importe c’est l’effet qu’il produit sur l’administré. D’abord un effet d’identification : le discours d’une part assimile sans vergogne la dette d’un état tout entier à la dette d’un simple ménage, et, d’autre part, s’appuie, sans toujours qu’il y ait besoin de le rappeler explicitement, sur la valorisation négative de la dette et surtout de l’endetté – considéré comme un mauvais gestionnaire, incapable de modérer sa dépense (qu’importe si, dans la réalité, nombre de dettes répondent à la nécessité de continuer à vivre et payer ses charges). Immédiatement s’impose, par contraste, la figure du gestionnaire « bon père de famille », qui sait, lui, la valeur de l’argent, modéré dans la dépense (qu’il appelle « investissement »), honnête, mais implacable, en affaire, qui ne brille certes pas par sa générosité, excepté quand, parfois, à la sortie de l’église, il fait l’aumône, mais qui voit le bien de sa famille, laquelle constitue l’alpha et l’omega de ses préoccupations, à long terme. Cette figure exemplaire régnant, toujours implicitement, sur cette bonne conception de l’économie, chacun des responsables politiques se doit de l’incarner – et s’il y rechigne, comme certains prétendants au pouvoir d’extrême gauche, on le mettra en demeure de se justifier. Le résultat de cette mascarade argumentaire, c’est la production d’une sorte de consensus, d’une base indiscutable pour toute discussion portant sur l’économie, à partir de laquelle il devient évident qu’il faut à tout prix rogner sur les dépenses, freiner les ardeurs redistributives, exceptées envers les entreprises qui, elles, contrairement au travailleur, créent de la richesse et de l’emploi, etc etc.

 

L’arrogance des représentants politiques s’exprime avant tout par cette propension à rendre leurs préconceptions indiscutables. Rendre évident ce qui ne l’est pas du tout, rationnellement en tous cas, à force d’artifices rhétoriques et de gages de respectabilité, fait toujours violence à la raison. Il s’agit toujours de ruiner les possibilités même d’un débat de fond en le réduisant à une discussion purement formelle : la dette en tant que telle n’est pas interrogée, on se contente de discuter des moyens de sa réduction – lesquels évidemment, se traduisent de manière consensuelle par un appel au peuple pour qu’il daigne se serrer la ceinture encore un peu plus.

 

Privation de liberté

Mardi : pour arrondir les fins de mois (pour ne pas aggraver les débuts de mois) je fais quelques remplacements cette semaine. Une semaine à 35 heures donc, ce qui n’est pas commun dans mon emploi du temps : cet hiver, comme j’étais saisonnier, il m’arrivait de pousser jusqu’à 60 heures, mais la plupart du temps, je ne vais guère au-delà de 15 heures. Sans compter bien évidemment le temps passé à écrire, réunir de la documentation, me promener, prendre des photographies, m’occuper des chiens, regarder des courses de vélo sur l’ordinateur, dormir, préparer le repas et manger, converser avec ma chérie, mes chiens, des amis et le voisinage, entretenir le jardin, donner un coup de main à telle ou telle association, observer le temps qu’il fait, étudier les modèles météo, écrire et répondre à mes correspondants, publier un message sur ce blog et d’autres blogs, imaginer les scènes de mon prochain livre.

35 heures prend assurément trop de temps. Il règne un calme absolu au bureau, la clientèle ne se presse pas au portillon, c’est le moins qu’on puisse dire, il pleut depuis le matin, une sorte de miracle vu qu’on n’a pas senti la moindre goutte depuis des semaines. Il se pourrait même qu’il neige dans la semaine. C’est le temps que je donne à mon employeur en échange d’un salaire minimum (pas un cent de plus). Une semaine donc, ça devrait aller. Je suis absolument seul à mon travail et cela me va fort bien. Pas de patron sur le dos. Regarder la pluie qui tombe par la fenêtre. Il est 10h30. J’ai travaillé 1 heure et demie. Il me reste 33 heures trente à accomplir. Quand j’étais enseignant, dès le début du mois de septembre, alors qu’on était à peine rentré, je comptais ainsi déjà les jours qui restaient, et chaque matin, les heures. à un moment, j’ai pensé devenir fou – j’étais en train de le devenir et j’avais donc raison de le penser : j’avais reporté à la fin de mon agenda sous forme de bâtonnets le nombre de jours restants avant la fin de l’année scolaire, et je les rayais par groupe de 5 quand ils étaient derrière moi, mais au dernier trimestre, je rayais bâton par bâton, jour par jour. Ceux qui accomplissent une peine de prison connaissent bien cela. J’avais l’impression de me vider de ma substance, de mon énergie vitale et de mon esprit au fur et à mesure des jours passés à ce travail, de subir une véritable aliénation, c’est-à-dire d’être possédé par une sorte de Léviathan impitoyable, qui me laisserait assurément au final exsangue, nerveusement épuisé, cérébralement mort, condamné à la débilisation la plus définitive par lobotomie.

Notre nouveau futur président de la république (je conserve les minuscules n’ayant pas le cœur à lui faire honneur de majuscules) qui ne se tient plus de joie à la seule mention du mot travail ne comprendrait évidemment pas ce dont je parle. Le travail comme privation de liberté, alors qu’il le conçoit exactement de manière contraire (ou du moins, c’est ce qu’il veut faire croire aux travailleurs) : le travail rend libre. J’éviterai de l’écrire en allemand pour les raisons que l’on sait, mais tout de même, on ne peut que noter qu’au sujet des vertus du travail, les propagandes nazis et celles de l’ultra-libéralisme contemporain coïncident parfaitement : rien de plus naturel puisqu’elles sont issues toutes deux de la même vulgate capitaliste. C’est même sans doute chez Marx qu’on trouvera le plus remarquable énoncé de la valeur du travail (dans des termes que ne renieraient pas les adeptes du développement personnel aujourd’hui) :

« Tout ce qui est juste et bon est le travail, la seule différence, c’est que pour le bourgeois, le travail tend de plus en plus à être le travail des autres, et que pour l’ouvrier, seul lui-même peut porter le titre noble de travailleur. Etant non travailleur, tout ce qui n’est pas prolétaire est parasite. « 
Karl Marx, Ebauche d’une critique de l’économie politique, in Manuscrits de 1844
Cette conception, qui vantait évidemment le travail « libre » et non pas forcé, le travail vivant et non pas mort, peut se retrouver telle quelle au mot près désormais chez la plupart des gens, salariés aussi bien que patron, chez Macron aussi bien que chez le prolétaire ou le paysan, preuve de la réussite sans réserve de la propagande capitaliste, mais assurément purgée de sa critique marxienne. Après deux siècles à marteler cette litanie, avec, à bien y regarder, le soutien de la plupart des syndicats (exceptés les plus révolutionnaires et les anarchistes), tout le monde est tombé d’accord à ce sujet, et si lutte il y a, elles porteront finalement non pas sur l’abolition du travail salarié et du système inique qu’alimente le salariat, mais sur les « conditions de travail » et le « droit du travail », qu’on veille l’amender dans un sens ou dans un autre. On est bien forcé de convenir que s’il ne tenait qu’à la vigueur de sa pénétration dans les esprits, l’avenir du capitalisme et de la domination du peuple par les nantis par l’organisation du travail salarié, s’annoncent plutôt radieuses au XXIème siècle, et un type comme Macron est assurément son Hérault le plus exalté. Qu’il fasse figure de sauveurs pour les propriétaires des moyens de production, ou ceux qui espèrent bien en faire partie dans le futur, les étudiants d’école de commerce et les fils à papa, je le conçois, mais qu’l suscite une adhésion au-delà de cette caste, c’est à désespérer – de fait, l ne suscite pas tant d’adhésion que ça, si on prend en cpte dans les résultats de l’élection le votes blancs et les absentions : pas plus de 18% – si bien que sur dix personnes rencontrées aujourd’hui, vous ne compterez pas plus de 2 qui lui auront accordé un suffrage (ce qui correspond effectivement au poids de la catégorie socio-professionnelle des gens dont on s’attend logiquement à ce qu’ils puissent reconnaître en notre futur président un des leurs).

 

Il est maintenant 11h30. L’écriture de ce texte contre le principe même du salariat, rédigé alors même que je suis en situation de salariat ce matin, m’a occupé une petit heure. C’est une occupation du temps. Je resterai décidément jusqu’au bout un disciple de Lafargue :

« Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis des siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. »

Jour d’élection

Dimanche. Après une promenade à la Roche Saint-Jean et un repas sommaire (tout cela avec les chiens bien entendu), lu (avant une petite sieste) dans les œuvres complètes de Bruce Chatwin (publiée chez Grasset il y a quelques années) un texte intitulé : «La très triste histoire de Salah Bougrine», un ensemble de réflexion sur l’état de la France et de l’Algérie à la fin de la guerre au milieu des années 60. Je n’avais pas pris la mesure de la haine et de la violence dont furent victimes les algériens exilés dans le sud de la France à cette époque : le racisme qui s’est déployé quasiment en toute impunité à cette occasion demeure encore aujourd’hui à l’état plus ou moins latent – la violence est plus contenue, mais la haine demeure, faudrait pas grand chose pour rallumer la flamme et relancer les ratonnades. Je viens à bout des 1500 pages du volume, et Chatwin m’apparaît comme un des observateurs les plus avisés des bouleversements qu’ont subi les peuples et les nations durant ces quarante dernières années, et ses intuitions et hypothèses donneraient bien du grain à moudre, encore aujourd’hui, à ceux qui voudraient se lancer dans une critique du mode de vie sédentarisé, et plus globalement, qui réfléchissent sur les territoires et les frontières.

 

Un jour d’élection comme celui-ci, être anarchiste prend tout son sens – paradoxalement. Dans son obstination à ne pas aller voter, il fait figure de paria, ce qu’il est au demeurant. N’empêche qu’il est loin d’être le seul : selon toute probabilité, demain matin quand vous sortirez dans la rue et croiserez des gens, vous pouvez vous attendre à ce qu’un bon tiers de ces citoyens n’aient pas rempli leur soi-disant devoir civique, ou s’ils l’ont rempli, aient voté blanc, c’est-à-dire pour personne. On se sent moins seul du coup, même s’il est probable que les raisons de cette désaffection électorales soient diverses et variées. L’anarchiste, qui, par principe, n’aime pas le pouvoir, le considérant comme le père de tous les maux, ne saurait évidemment, en toute logique, contribuer à porter untel ou untel à la présidence ou à quelque poste hiérarchique que ce soit. J’en connais cependant, qui, par calcul, et considérant que, la révolution n’étant ni pour demain ni pour après-demain, choisissent toutefois de voter quand même, pour celle ou celui qui lui paraît le mieux à même sinon de renverser le capitalisme, du moins de mettre un peu le bordel dans la social-démocratie. J’avoue hésiter encore (il est 13h30) entre mes principes, mon dégoût du pouvoir, et mon désir de voir un certain bordel s’installer au plus vite – quand bien même je ne me fait aucune illusion sur la durée du dit chaos (les puissances du capital auront tôt fait de remettre l’éventuel instigateur d’une légère catastrophe au pas : on l’a vu en Grèce, et ceux de Sirysa étaient autrement plus radicaux que les les partisans de la France Insoumise (soit dit en passant, c’est une douce insoumission tout de même, à peine de quoi faire trembler la bonne bourgeoisie – une insoumission «sociétale» avant tout, qui ne remet pas en question la répartition du pouvoir, d la propriété des moyens de production, et de la propriété tout court : insoumise ou pas, les patrons seront encore là demain, et les salariés demeureront leurs obligés).

 

Qu’importe après tout ce que tout à l’heure je déciderai de faire. Pas demain la veille que…

 

En me promenant tout à l’heure, je pensais à une discussion de la veille avec mon amie, elle actuellement est en Irlande et nous conversions par téléphone. Décidément, ni l’un ni l’autre, disait-elle, nous ne sommes faits pour la vie en communauté. La promiscuité et l’interaction sociale, nous ne les supportons qu’à dose homéopathique, quelques heures au grand maximum, après quoi, l’un comme l’autre avons un besoin vitale de se réfugier dans une tanière, avec des bouquins ou un carnet et de quoi écrire. Raisons pour laquelle, quand bien même les expériences de vie communautaire, les ZAD, les anarchies municipales, les organisations même non hiérarchiques, solidaires et de partage, ne nous conviennent définitivement pas. Pétage de câble assuré, pour l’un comme pour l’autre : la seule communauté supportable, c’est notre propre compagnie, à laquelle s’ajoutent quelques animaux, des chiens notamment, mais au-delà, non, ou alors à toute petite dose.

 

C’est d’ailleurs, lui disais-je, toute l’ambiguïté d’un Thoreau, dont se réclame en général assez vaguement, sans vraiment l’avoir lu, certains anarchistes. Quand dans les années 40 et 50 émergeaient dans tous les États-Unis d’Amérique une foultitude d’initiatives communautaires, parfois même inspirées par ses propres écrits, Thoreau, bien qu’exprimant sa sympathie pour ces mouvements, se gardaient bien d’aller les rejoindre, et s’il le faisait, ponctuellement, c’était avant tout parce qu’il s’agissait de trouver un toit sous lequel crécher quand il était à court d’argent. Emerson craignait moins que lui en tous cas cette vie quotidienne en commun et il aimait manifestement s’entourer d’une société nombreuse –  on songe plutôt à des sociétés d’amis à la stoïcienne, plutôt qu’à des communautés rurales à l’espagnole. Cette gauche américaine se concertait à l’époque autour de l’anti-esclavagisme autant que sur une critique radical du pouvoir et du capitalisme industriel. Thoreau avait défendu les courants révolutionnaires et le recours à la violence des anarchistes américains, les fameux poseurs de bombe qui traversent le chef d’œuvre de Pynchon, Against the day, mais il était un conférencier plutôt qu’un activiste, et encore, la tentation d’un ermitage définitif, expérimenté à Walden, ne cessait de le hanter. Bien évidemment, je me sens proche d’un Thoreau, y compris dans ses aspects que j’aime moins – c’est dire que sous certains aspects, cet individualisme indécrottable, je ne m’aime pas trop. Mais qu’y puis-je ?

 

(suite : 23h35)

 

En attendant, on en reprend pour 5 ans de social-démocratie, les marchés expriment leur satisfaction, la classe politique (sic) appelle dans un bel ensemble à voter pour le sosie de Justin Trudeau (comme si les responsables des partis qui ne sont ni le PS ni l’UMP ne faisaient pas partie de la « classe politique »), bref, tout le monde est content (comme si la très large majorité de français qui n’ont pas voté pour le jeune et fringant ex-banquier ne faisaient pas partie du « monde »), et il faut bien évidemment tout faire pour lutter contre la menace représentée par le Front National (pas d’inquiétude à ce sujet, notre fringant Hérault des officines financières aura suffisamment de soutien pour repousser cette menace avec aisance). Les artistes, les comédiens, les mondes de la culture et du show business, les entrepreneurs, les commerçants, et tous les membres de l’hyper-modernité hyperconnectée peuvent se réjouir : une fois de plus, le bas peuple, tout majoritaire, démographiquement, qu’il soit, l’a encore dans l’os et aura juste le droit de la boucler durant les cinq prochaines années. Le dimanche 7 mai, je réserve ma journée pour une longue et belle balade en montagne, avec les toutous, qui étrangement, se fichent complètement de ces élections. Mon propre intérêt pour la soirée n’a pas dépassé deux minutes. J’étais en train de jouer avec les toutous dans le jardin, j’ai allumé la radio vers 20h15, et deux minutes après, je l’ai éteinte.

Une grande belle journée triste

Samedi. Les froidures de la nuit ne sont plus qu’un vague souvenir et déjà les températures s’élèvent comme en été. J’ai décidé de monter avec les chiens sur les hauteurs, voir dans quel état sont les derniers névés. On file direct le long de la piste des mouflons, puis on bifurque vers l’ouest derrière la crête, entre les rochers, en remontant le cours d’un petit ruisseau qui viendra grossir la rivière de l’Épie.

 

Près d’une source, au milieu du pré, nous croisons un grand-père, son petit-fils et un petit chien, occupés à dégager ce que le monsieur appelle joliment une fontaine – un abreuvoir pour les vaches alimenté par une source canalisée dans un tuyau de plastique rouge. L’eau est d’une clarté absolue, et il me remplit une timbale afin que je la goûte. Je donne aussi à boire aux chiens, qui font connaissance dans l’eau boueuse autour de l’abreuvoir. Il me montre l’endroit où il cache la timbale au cas où, passant par là, j’aurais soif. Nous parlons de choses et d’autres, des chiens d’abord, de politique – il y a des élections demain -, des aménagements futurs de la station, puis, embrassant le paysage du regard, on se dit que tout cela est beau et que nous sommes heureux de vivre ici, si près des montagnes.

 

Puis chacun file dans une direction différente, lui, le gamin et leur chien vers le Puy Gerbert, Iris, Capou et moi vers le col de la Tombe du Père. Nous traversons quelques beaux névés, les chiens sont ravis, j’en descend un sur les fesses, et tant pis si le pantalon est trempé, les chiens courent après moi et me dépassent avant l’arrivée, puis c’est la pause en plein soleil, au bord de la neige et du ciel, on croque quelques bouts de gâteau, on s’assoupit dix minutes puis on repart. Deux randonneurs nous suivent, une jeune homme et sa mère sans doute, assurément des touristes. Ils hésitent devant un névé en devers, je leur dis de mettre leurs pas dans mes traces, et me prépare pour parer une glissade au cas où. C’est à peine s’ils me répondent. C’est à croire que je leur fiche la trouille. Ou bien mes chiens, auxquels ils n’ont même pas daigné accorder un regard. Atmosphère étrange. Je reconnais sans peine ce genre de touriste qui n’ose pas demander, ou qui préféreraient ne pas avoir affaire aux autochtones. Le responsable du gîte ou de l’Office de tourisme leur a dit qu’ils pouvaient monter demain matin afin d’admirer le coucher de soleil depuis le sommet. Je leur dis, oui certes, mais passez par l’autre versant, exposé au sud, car la neige sur les versants nord sera probablement glacée demain, et une chute est vite arrivée, surtout vu la manière dont ils sont chaussés, des baskets. Le jeune homme ne semble pas m’écouter et répète qu’on lui a dit que, etc. Comme informateur, je ne semble pas faire le poids contre l’office de tourisme. Alors que, sans ma vanter, je connais cette montagne mètre par mètre, mieux que le contenu de mon propre sac à dos. Tant pis pour eux.

 

 

Capou, Iris, le névé et la montagne

Sinon, Michele Scarponi a trouvé la mort sous les roues d’un camion ce matin. Ça peut paraître étrange, mais je suis un fanatique de cyclisme, bien que n’ayant quasiment jamais grimpé sur une selle depuis quinze ans. Quand j’ai le temps, je regarde les courses du calendrier international sur l’écran de mon ordinateur – elles sont diffusées assez systématiquement, mais la plupart du temps, je dois me contenter de commentaires dans des langues que j’ignore, l’italien, l’espagnol, le polonais ou l’allemand, et j’en passe. La semaine dernière, c’était le tour des Alpes, en réalité, l’ancien tour du Trentin, dont l’itinéraire serpente sur les hauteurs des frontières de l’Italie, de la Suisse et de l’Autriche. Scarponi a gagné une des étape de ce tour, brillamment. Je l’ai vu quasiment tous les après-midis batailler avec d’autres coureurs dans les montagnes sublimes du Trentin, et voilà qu’il est mort, le lendemain, en sortant s’entraîner aux alentours de sa maison. Je me demande si le perroquet de son voisin l’avait accompagné cette fois-ci durant son entraînement. Car Michele Scarponi était devenu célèbre, non seulement par ses résultats, et ses qualités d’équipier, mais aussi parce qu’il avait l’habitude d’être suivi par un magnifique Ara Bleu qui voletait autour de sa bicyclette sur ses routes d’entraînement et venait parfois se reposer sur son dos et une de ses épaules, voire au sommet de son casque.

Cette nouvelle en tous cas m’a accablé.

 

Free as a dog (l’histoire de Grudule)

Grudule, je l’appelle Grudule parce que c’est ainsi que je l’ai appelée à son arrivée, s’est incrustée dans nos vies quotidiennes depuis la fin de l’hiver, à la mi mars – l’hiver s’est achevé précocement cette année, même si, ces derniers jours, les températures ne s’élèvent qu’à peine au-dessus de zéro dans la journée, et plongent allègrement dans le négatif durant la nuit. Grudule est une border colie qui ressemble, si l’on n’y prend garde, à la plupart des autres border colie qui habitent dans le village et ses alentours. Elle n’a pas guère plus d’un an à mon avis, pas de collier autour du cou, elle sent l’étable à plein museau et je suppose qu’elle passe la nuit dans une étable, qu’elle est probablement née dans une ferme, ou y a passé les premiers mois de sa vie.

C’est la troisième fois qu’une de ces demoiselles à la robe noire et blanche vient prendre ses quartiers saisonnier dans notre jardin. Volt, que j’ai tant aimée, n’a vécu qu’à peine neuf mois en notre compagnie, elle a expiré dans mes bras après qu’un tracteur l’ait écrasé en reculant : elle adorait attaquer les tracteurs et ce jour-là, elle a perdu. C’était un épisode absolument déchirant de mon existence rurale, et j’en ai gardé une sorte de mélancolie tenace. Lola ne s’est pas installée, mais vient nous visiter régulièrement : elle habite une ferme de l’autre côté du village. Grudule est la troisième et nous sommes, ou nous étions, en plein effort d’apprivoisement mutuel. Au bout de quelques semaines, elle s’est habitué à coucher sous la table de la terrasse, que j’ai aménagé à son attention de couvertures et de toile cirée étanche, sans oublier quelques coussins au sol. Elle déjeune et dîne avec Iris et Capou, s’entend parfaitement avec la première nommée – Capou est accommodant et, tant qu’il s’agit d’une fille, ne s’en trouve pas gêné. Quand il pleut trop fort dehors, je l’autorise à entrer dans la maison, se refaire une santé au sec, et s’il lui arrive encore de disparaître pour quelques jours, ces escapades se font de plus en plus rares. J’ai fait le tour du village pour en savoir plus, mais aucun paysan ne sait quelle est son histoire. On suppose qu’elle s’est perdue ou a été abandonnée.

Pour en avoir le cœur net, avant de l’adopter bel et bien, j’envisage de passer chez le vétérinaire, afin qu’il puisse vérifier si par hasard elle porte une puce à l’oreille, qui donnerait quelques indications. Mais d’abord, il faudrait essayer dans l’ordre, de la doter d’un collier et d’une laisse, de l’inviter à grimper à l’arrière de la voiture, de la traîner jusque chez le vétérinaire. Pas gagné. La seule vision de la laisse et du collier la plonge dans une terreur sans nom, elle se tortille, urine sur mon pantalon, puis finalement, en proie à l’abattement le plus radical, se laisse faire. J’essaie de passer à l’étape suivante, la monter dans l’auto, mais la porte à peine ouverte, la voilà qui file à fond de train sur le chemin, et bientôt, elle n’est plus qu’un point à l’horizon. Je prends la voiture et tente de la suivre : en vain. Disparue la Grudule.

Sans le savoir, j’ai réactivé un évènement traumatique de sa brève existence, et j’en suis désormais quitte pour regarder par la fenêtre toutes les cinq minutes en espérant qu’elle revienne malgré tout. On annonce des températures glaciales cette nuit, viendra-t-elle à l’abri sous la table de la terrasse.

Cette histoire m’inspire une profonde culpabilité : quand on déteste comme je le prétends les entraves, les laisses et les colliers, sans parler du puçage électronique, pourquoi donc ai-je tant insisté pour l’enserrer dans ce collier, et que m’importe après tout qu’elle vive ici ou là, et quelle est son histoire. Grudule est véritablement une chienne libre autant qu’on puisse l’être, et je me suis comporté comme si j’en était le propriétaire. J’espère toutefois qu’elle reviendra – elle fera comme bon lui semble alors, qu’importe les vaccinations et les propriétés, elle vivra la vie qu’elle souhaite mener. (Mais j’espère qu’elle reviendra !)

 

Post-scriptum du lendemain aux alentours de midi, juste avant l’heure du repas : Grudule est de retour, le harnais mal emmanché autour de son cou. Elle ne me lâche pas de la journée, et reste dans les parages jusque très tard dans la soirée.

 

 

Tant que j’y suis dans les trucs bien mélancoliques, voici le dernier vidéoclip d’un des meilleurs groupes du monde actuellement, la chanson s’appelle Bénédiction, et le groupe Touché Amoré.

La métaphore du gâteau et le mythe de la redistribution

Il faut se méfier des images et métaphores dont on use en vue de simplifier et rendre moins austère les raisonnements. C’est vrai dans toutes les sciences, ainsi que dans la conversation quotidienne. Le moins qu’on puisse dire est que les discours politiques usent et abusent de ces images ô combien parlantes et qui « valent tous les longs discours ».

Une image assez prisée dans les discours de gauche, de manière assez générale, c’est celle du gâteau que des convives sont censés se partager. Le gâteau représente la somme de richesses produites et disponibles à l’échelle d’une collectivité, une entreprise, un État, et les convives sont les employés (et le patron) de l’entreprise ou les membres de l’État. Dès lors, si l’on est de gauche, on s’inquiète de la juste répartition de ce gâteau, et, considérant qu’à l’évidence cette répartition est parfaitement injuste et inéquitable, on promet des mesures censées favoriser une répartition plus juste et plus équitable.

Si la richesse d’une nation était effectivement donnée comme un gâteau, ou disons, une certaine quantité disponible susceptible d’être partagée, la métaphore serait pertinente. Mais la réalité est toute autre, ou du moins peut être décrite d’une manière toute différente.

Si l’on se penche sur le contenu et les ingrédients du supposé gâteau, pour suivre la métaphore, on voit immédiatement qu’il ne s’agit pas de biens disponibles au sens où l’on pourrait simplement les acquérir et en jouir. À la limite, dans une société d’emblée équitable, une société anarchiste idéale, par exemple, qui aurait aboli la monnaie, et donc la spéculation financière, et surtout le salariat et la propriété privée, il ne resterait pour toute richesse que des biens effectivement produits et susceptibles d’être partagés entre tous les membres de cette société. Une répartition juste serait alors possible, au moins idéalement (dans la société anarchiste idéale, la répartition se fait selon les besoins, ni plus ni moins).

Or, dans le contexte du capitalisme contemporain, il n’en va pas du tout ainsi : ce qui compose ce soi-disant gâteau, c’est un mélange d’ingrédients qui, noués les uns aux autres, fondent la logique capitaliste par essence inégale. On y trouvera d’abord la propriété privée (du foncier et des moyens de production), puis le travail, c’est-à-dire la force de travail des corps du salariat (une forme d’esclavage rendu plus ou moins tolérable), l’exploitation des ressources naturelles (quasiment illimitée), et bine entendu le profit, désormais objet de la spéculation financière. Les maîtres du jeu capitaliste, ceux qui captent directement les profits et les dividendes, avant redistribution, prennent évidemment la plus grande part du gâteau et même le gâteau tout entier, dans la mesure où c’est eux qui en possèdent la recette et en dictent la fabrication. Au contraire, le travailleur (l’esclave rendu plus ou moins tolérable) ne profite pas du gâteau, contrairement à ce qu’on tend à lui faire croire, mais est un de ses ingrédients : son corps, son esprit, son désir, constituent une part de ce gâteau. Le grand propriétaire, le bourgeois, le nanti, demeure extérieur à la composition de ce gâteau, il est le seul à être autorisé à mordre dedans, ce gâteau est sa création.

La dite redistribution consiste non pas à découper une part dans ce gâteau créé par le Capital mais à découper dans un gâteau pour ainsi dire subsidiaire, fabriqué à côté du premier, infiniment moins copieux, constitué des impôts et des taxes – lesquels d’ailleurs sont versés par tous, d’une manière ou d’une autre. Le gâteau du capital doit demeurer intact dans cette affaire, on ne doit pas en parler, et se contenter d’être satisfait qu’il existe un second gâteau, susceptible d’être partagé. On notera d’ailleurs que la plus grande partie de second gâteau retourne au Capital sous la forme de cadeaux aux entreprises, de remboursements d’emprunts d’État, de financements des pouvoirs ici et là. Évidemment, ce mensonge sert les intérêts du Capital, et c’est cette falsification que la social-démocratie, de gauche ou de droite et toujours du centre, n’a cessé de soutenir.

Tous les programmes, y compris ceux de gauche, exceptés peut-être les plus radicaux parmi ces derniers, se contentent d’assurer qu’il sera tenu compte de cette répartition inéquitable, et promettent de  l’améliorer. Ce faisant, ils nous mènent, nous les plus pauvres, en bateau, lequel, à une lettre près, rappelle ce gâteau fantôme, etc.

Je ne vois pas de quelle manière, par quel miracle, le recours à la redistribution via l’impôt pourrait ne serait-ce que réduire les inégalités. La seule option véritablement juste suppose qu’on donne d’abord un grand coup de pied dans le gâteau capitaliste – mais il faudra, en tant qu’ingrédient, s’en extirper d’abord, en cessant de l’épaissir par notre travail salarié au service des cuisines du capitalisme. Bref, comme l’ont dit de nombreux anarchistes : grève générale illimitée. (Option imaginable et imaginée bien des fois : se taper un petit festin entre amis dans un coin reculé, un village en ruines, faire pousser des chèvres et supprimer l’argent, atteindre autant que possible l’autonomie – vis-à-vis de l’État et du marché -, mais bon, les CRS ne tarderont pas à débarquer, alors bon…)

Perturbations

Hier dimanche, je me suis levé dans un état assez fébrile. Pour au moins deux raisons. Premièrement parce que j’étais absolument persuadé que le premier tour des élections avait lieu ce jour-là. Secondement parce que j’avais rêvé une bonne partie de la nuit d’un livre que j’ai commencé à écrire ces derniers jours, qui porte précisément sur les rêves. Si bien que je rêvais un rêve portant sur les rêves de mes personnages. En réalité, ce n’était pas du tout le jour des élections, mais par contre, mon nouveau livre ne m’a pas laissé en paix de la journée. Sinon, je suis allé me promener en forêt du Ché avec les chiens, et j’ai regardé l’arrivée de l’Amstel Gold Race. Je n’ai pas posé les fesses sur une selle de vélo depuis environ 35 ans, mais je ne rate quasiment jamais la diffusion d’une course si j’en ai l’occasion. Le lendemain, même topo : j’ai découvert peu après le réveil, après une nuit de rêves littéraires à nouveau agitée, que ce lundi était férié, que c’était le lundi de Pâques et que je n’avais pour me sustenter qu’un paquet de pâtes et des céréales au chocolat. J’ai reçu un jeune patient harcelé par des gamins plus âgés, on a beaucoup ri durant la séance, puis je suis monté au cirque de Chamalières avec les chiens, deux heures de marche sous un beau soleil frais, et j’ai fait la sieste à cet endroit, au pied des sommets, sur un coin d’herbe entre deux névés ayant survécu au printemps précoce, le plus bel endroit du monde à mon avis, après quoi, j’ai cuisiné mes pâtes avec un reste de sauce tomate et j’ai regardé successivement l’arrivée de la première étape du tour des Alpes et les derniers kilomètres du Trop Bro Leon. Après quelques heures d’écriture, un peu de jardinage, un repas semblable à celui de midi, puis j’ai visionné Seoul Station, un film d’animation du cinéaste coréen Sang-Ho Yeon, l’auteur du dernier Train pour Busan, un véritable pamphlet dénonçant les dégâts sociaux du capitalisme sud-coréen, un film très engagé, et j’ai beaucoup aimé.

 

Bref. Il y a des perturbations. J’ai un livre sur les bras dont je ne sais que faire, et un nouveau livre en chantier. Je fume trop et je bois de la Ricoré toute la journée pour éviter le café et parce que le thé me ruine les dents, lesquelles sont déjà mal en point (des dents de prolétaires, sans conteste). J’ai passé la moitié d’une heure sur le net pour prendre la température de ces foutues élections de merde. Et j’en ai assez vu et entendu pour confirmer mon diagnostic (de foutues élections de merde). Je suis notamment resté scotché devant un extrait d’un meeting de l’autre empaffé de jeune cadre dynamique de mes deux, et mon avis est qu’il est devenu complètement fou : ses ouailles se comportent comme des fans devant une star de la pop, tous de gentils jeunes gens issus de la bonne bourgeoisie citadine, prompts à s’enflammer pour n’importe quel guss qui leur sert un sermon vide et creux mais avec une musique très forte et des effets de scène – on se croirait aux Journées Mondiales de la Jeunesse catho, on dirait le pape. L’autre empaffé de FF de son côté drague sans aucune réserve la frange la plus allumée de la catholicité française. Merde, on est où là ? Et ces deux mecs sont censés représenter les intérêts du Capital. Debord avait raison : le spectacle est le moyen central de la propagande capitaliste (et les jeux du cirque ont toujours été prisés du pouvoir, c’est une façon fort efficace de garder les masses sous contrôle).

 

 

 

Le printemps de l’anarchie

Avril 2017. J’ai imprimé pour relecture mon dernier pavé (500 pages bien tassées) et comme la littérature ne remplira certainement pas mon réfrigérateur, ni ne paiera les factures qui reviennent inlassablement hanter les jours et les nuits, j’ai du me résoudre à accepter un peu de travail supplémentaire. Quelques piges au journal local, de vacations à l’agence postale du village. Il y a pire, mais ça déprime quand même un peu. Un demi-siècle d’affairement (très relatif) au compteur, une bonne dizaine de milliers de pages noircies durant tout ce temps, dès lors que j’ai su aligner trois mots, et la reconnaissance dont je bénéficie en tant qu’écrivain avoisine le néant. Ce qui ne m’empêche en rien qu’émergent avec insistance une foultitude de nouveaux projets, et, l’été approchant, j’imagine qu’à l’instar des étés précédents, celui-là aussi sera propice à l’écriture.

 

En attendant que d’éventuels clients se présentent devant le guichet, je potasse quelques textes d’auteurs anarchistes. C’est légèrement subversif dans le contexte où je me trouve, et je suppose qu’il est possible que la seule mention du mot libertaire suffit à éveiller l’attention d’invisibles contrôleurs du web : le pouvoir, quel qu’il soit, a toujours réservé aux anarchistes un sort privilégié, arrestations pour un oui ou pour un non, purge, expulsions et, bien souvent, exécutions plus ou moins sommaires – suffit de lui en fournir l’occasion. C’est on ne peut plus logique dans la mesure où l’anarchiste est d’abord et avant tout l’adversaire du pouvoir. Non pas qu’il considère les tenants actuels  du pouvoir comme illégitimes, non, ça c’est ce que l’opinion publique pense en ce moment par exemple, ce pourquoi elle se précipite avec plus ou moins d’entrain aux urnes pour abandonner à nouveau le pouvoir à un autre, et même, ce pourquoi en général on s’abstient, pour la mauvaise raison qu’on ne juge personne assez digne pour occuper la place de chef. L’anarchiste, lui, refuse tout bonnement de déléguer de manière absolue son propre pouvoir à un autre quel qu’il fut, pas plus au dirigeant de l’état qu’au chefaillon qui le presse d’exécuter ses ordres à son travail. Si, au sein d’un groupe, les nécessités de l’organisation requiert un certain partage des tâches, il n’est question que de déléguer provisoirement une part de sa liberté et si quelques personnalités charismatiques ou quelques auteurs intéressants font l’objet d’une reconnaissance affirmée, et constituent des références pour la pensée ou l’action, cette reconnaissance est ou devrait toujours, en toute logique, se manifester de manière suffisamment réservée pour éviter l’écueil du dogmatisme ou de l’adulation aveuglée.

 

De cette méfiance spontanée envers toute instance de pouvoir découlent la suite des tous les thèmes qui préoccupent l’anarchiste, à commencer par les inégalités économiques. La plupart des mouvements de gauche se soucient avec plus ou moins de sincérité des inégalités économiques, mais se contentent le plus souvent d’y opposer des mesures de rééquilibrage ad hoc. Les socio-démocrates non seulement de remettent jamais en question la distribution actuelle du pouvoir et de la propriété, mais s’efforcent de rendre l’iniquité plus ou moins supportable en accordant aux plus défavorisés une aumône (qu’ils conditionnent à des devoirs qualifiés de civiques et donc à une soumission au pouvoir infiniment plus radicale que ce qui, dans le même temps, est demandée aux plus riches). Les socialistes et les communistes ont bien pour objectif de réduire ces inégalités, mais c’est au prix d’un renforcement du pouvoir de l’état et des hiérarchies bureaucratiques. Les anarchistes ne sont pas d’illusion concernant l’état et certains d’entre eux avaient prévu qu’ à une dictature du prolétariat ne manquerait pas de succéder une nouvelle classe avide de pouvoir et jouissant de nouveaux privilèges. La différence essentielle entre les mouvements de gauche, y compris révolutionnaires, et l’anarchie, demeure encore cette question du pouvoir.

 

Voici pourquoi les possédants, bourgeois et grands bourgeois, obtenant toujours et immanquablement le soutien de l’état, qu’il soit républicain ou fasciste, craignent par dessus-tout le mouvement anarchiste, et n’hésitent pas à faire donner les troupes quand les idées anarchistes commencent à gagner les esprits des masses. Ils ne craignent pas autant les terroristes islamistes par exemple, et encore moins les organisations fascistes ou inspirées du fascisme. Si l’histoire des siècles précédents a bien montré une chose, c’est la parfaite adéquation du capitalisme et des régimes fascistes. La raison de cette adéquation est au cœur de la critique anarchiste du capitalisme : le capitalisme repose en définitive sur l’accaparement, l’expropriation, le vol, l’esclavage, le meurtre de masse, la guerre, la manipulation des masses et l’entretien de la misère : c’est vrai historiquement, et la plupart des grandes fortunes et des groupes capitalistes, aussi bien que la richesse des états, se sont bâtis sur ces exactions répétées et perpétrées de manière massive, et c’est toujours aussi vrai de nos jours, et la course au profit, aggravé de l’avidité irrépressible du néo-capitalisme financier, sévit partout dans le monde sous ses formes classiques rappelées plus haut. La violence d’état, portée à son paroxysme dans le fascisme, n’est donc en rien contraire au déploiement du capitalisme, au contraire : un pouvoir absolu constitue le terreau le plus fertile pour imposer aux peuples et aux êtres non-humains une forme d’esclavage qui demeure le meilleur moyen, sans meilleur que la spoliation brute, pour accroître sa fortune. La social-démocratie, tout en tolérant une opposition qui lui ressemble et une certaine liberté d’opinion, tout en concédant quelques symboles de liberté, n’en promeut pas moins, en diffusant une propagande sans réserve pour le travail salarié ou la libre entreprise, en vantant les vertus de l’obéissance sous le couvert de la citoyenneté, en offrant au peuple des flux continus de plaisirs diffus et de divertissements débilitants, flux dans lequel elle espère que la contestation finira par se noyer, la social-démocratie donc, n’en continue pas moins d’entretenir avec zèle un système profondément inégalitaire, et même de renforcer les positions acquises par quelques-uns tout en freinant la possibilité des autres à accéder au pouvoir ou à améliorer leurs conditions. Bref, la social-démocratie est typiquement un jeu de dupes, dont les nantis sont les joueurs et la masse fournit les pions. Ce pourquoi un anarchiste ne vote pas en général, peu disposé à participer à cette mascarade qui tient à l’abandon de sa souveraineté propre (le contrat social étant donc un jeu de dupes), sauf cas exceptionnels : l’arrivée possible d’un mouvement révolutionnaire hostile au capitalisme (par exemple le Front Populaire en Espagne, ne coalition de gauche, fut porté au pouvoir en grande partie grâce aux partisans anarchistes, il est vrai fort influent à l’époque – le retour de bâton fut rude, notamment les purges au sein de la République opérées par les staliniens contre les anarchistes, avant même que s’exerce la tyrannie de Franco) ou la menace d’une accession fasciste au pouvoir.

 

Faudra s’y faire

Quatre jours condamné à errer entre la cuisine et le bureau, et les averses de neige par la fenêtre, et la silhouette gracile des chiens qui furètent dans le pré d’à-côté. N’y tenant plus, l’attelle fermement glissée autour de ma jambe gauche – faudrait pas que le genou plie -, je vais dehors, sur le chemin derrière chez nous. Il a neigé, un peu, pas grand chose, le vent est retombé, et me voilà boitant avec résolution, Iris, l’épagneule, me précédant – ravie, même si nous n’irons pas bien loin (la forêt lui manque-t-elle ? Et les montagnes ? Autant qu’à moi ou pas ? Les chiens voient le monde différemment, ils n’ont pas besoin de grands paysages, il suffit que ça bouge quelque part, dans les fourrés, à l’entrée des terriers ou dans les airs, pour que ça devienne intéressant.).

 

Lenteur et peine : je n’irai même pas jusqu’au bout du chemin. Il se met à neiger au retour. Je m’efforce de remettre en route quelques pensées. Mais c’est l’état de mon genou qui me vient à l’esprit et j’ai bien peur que ma voiture, une petite voiture qui passe partout, mais qui fait bien ses 23 ans d’âge, soit en fin de parcours : n’ai-je pas calé quatre fois cet après-midi en vérifiant si j’étais capable de la conduire avec ce membre récalcitrant. Non décidément, tout part en vrille, c’est la panne générale.

 

De retour, on va faire des crêpes. Suis maigre comme un clou (rouillé). Mon compte en banque demeure plongé dans les profondeurs d’un découvert dont il me paraît impossible d’émerger. J’ai cherché certains livres dans ma bibliothèque tout à l’heure : en vain, je les ai prêtés sans doute, on aura oublié de me les rendre.

 

Cet après-midi, ne sachant que faire, j’étais à sec, incapable d’écrire une ligne, j’ai regardé la course cycliste les Strade Bianche (les chemins blancs, parce que l’itinéraire emprunte quelques collines pentues sur les hauteurs de Sienne, en Italie, striées d’étroites pistes de poussière blanche). Puis j’ai lu un peu. Ce retour d’hiver, moi qui d’habitude aime tellement la neige, lui vouerait presque un culte, me plombe, me paralyse. À cause de ce genou. La voiture qui ne veut plus. Le compte en banque à sec. Je me sens diminué comme ces chiens qu’on voit parfois aux abords des fermes, qui ont perdu une patte et vous regardent passer, désormais placides, puis s’en vont en clopinant, tête basse. Bon. Ça ne durera pas. Mais avec l’âge, faut pas s’attendre à des miracles pour l’avenir : j’en ai trop fait sans doute, ça se paye, on brûle et brûle et on se consume, ça peut pas durer éternellement. Faudra s’y faire.

 

 

Avant la tourmente (l’immobilité)

Le vent se lève. Il balaye les hauts-plateaux et caresse l’herbe rase intimidée par l’hiver passé et à venir, frappe les tuiles des toits éprouvant la qualité de leur amarrage, fait valser les plus hautes branches des frênes en bordure des chemins, repousse les animaux en lisière des forêts : tout ce petit monde se prépare à la tempête du week-end : une de plus, et nous sommes déjà au mois de mars, l’hiver ondule, trois jours dans la douceur succèdent à trois jours de tempête qui laissent au sol une couche de neige fragile, mais épaissit le manteau blanc des montagnes. À ce rythme, on pourra dire que l’hiver s’est manifesté surtout au printemps, lequel avait d’abord surgi au cœur de février. Ce sont des choses qui arrivent, plus souvent qu’on le croit.

Ma jambe gauche est enserré dans une attelle faite dans un tissu solide et bleu, si bien qu’il m’est impossible de plier le genou – c’est le but. Suis donc condamné pour quelques jours encore à demeurer quasiment immobile, boitant bas du bureau à la chambre et de la chambre à la cuisine. J’assisterai donc au spectacle de la tourmente de neige par la fenêtre de mon bureau.

Semaine étrange. J’étais le week-end dernier plein d’élan, et ce genou récalcitrant l’a brisé. En descendant à skis un étroit sentier rempli d’une belle neige poudreuse, j’ai négligé un instant et mon âge et la déclivité de la pente, l’affaire s’est conclue par une mauvaise envolée, un soleil comme on dit, et c’est le genou qui a pris. Me voilà donc avec une jambe raide, forcé de ralentir, de me tenir tranquille. Prenant le bon parti de l’épisode, je me disais, très bien, tu pourras donc consacrer tout ce temps libre à écrire. Mais j’oubliai que je suis de ceux qui puisent leur énergie spirituelle dans la dépense d’énergie motrice, et que l’immobilité du corps ne favorise en rien chez moi la concentration, au contraire, elle n’induit qu’une immobilité de l’esprit.

Il existe un bref ensemble de remarques à ce sujet de Sandor Ferenczi, dans un texte intitulé «Pensée et innervation musculaire», sur lequel j’avais écrit quelques commentaires autrefois (mais où diable ai-je rangé ces commentaires ?)