Ce que j’ai vu en estives

En estives, sur les hauts-plateaux cet après-midi. Ciel tourmenté, avec des échancrures bleues turquoise. Nous les chiens et moi grimpons jusqu’au-dessus des burons. Vue sur le Plomb du Cantal et quelques névés. Les vaches ne sont pas encore montées à cette altitude (1400 m). Vaste steppe sans âme qui vive exceptés de nombreux animaux que je ne vois pas. Capou trottine à mes côtés, Iris galope sur le versant des collines, monte et redescend, le nez au vent, disparaît durant de longues minutes, puis réapparaît, un os entre les dents, qu’elle prendra soin d’enterrer sous une motte de terre. Le vent souffle fort. J’entends soudain aboyer en contrebas vers les burons. Iris s’est faufilé dans un des bâtiments voûtés par un trou en bas de la porte d’entrée. Ça gueule là-dedans, et il n’y pas que les aboiements, ça feule aussi. Je jette un œil et distingue la queue remuante de ma belle. Je l’imagine museau à museau avec un renard. Mais bientôt, il n’est plus question de renard : elle sort du buron, un jeune blaireau encore frémissant dans la gueule. Elle le dépose à terre : sa victime n’est pas encore morte, tremble et gémit. Elle se repose un instant, me regarde un instant, Capou semble indifférent au drame qui se joue. Puis elle le reprend en gueule et l’achève, l’emporte dans un trou à cinquante mètres d’ici, l’enterre avec soin. Je suis triste pour le blaireau. S’il avait été de taille adulte, pas dit qu’Iris s’en soit tiré sans blessure : un blaireau peut tout à fait éventrer un chien, même un épagneule de bonne taille. Mais celui-là n’aura pas eu le loisir d’atteindre sa taille adulte.

 

Hier, après Lescure, sur le grand chemin qui va au bois des Fraux, je suis passé devant la petite croix de pierre plantée à l’entrée d’un pré. Il y a toujours des fleurs déposés à cet endroit et je supposais qu’on venait y rendre hommage à quelque paysan décédé. Peut-être une victime de l’hiver ? Et cette fois-ci, j’ai vu une vieille dame agenouillée devant la croix : la tête recouverte d’un fichu de toile rose. Derrière la croix, de l’autre côté de la clôture, une dizaine de vaches la regardait et semblait prier avec elle. C’était extraordinairement beau et triste : que savent les vaches et que sentent-elles ? Mes chiens sont sensibles à la peine des êtres humains, la mienne en particulier (celle de mes patients aussi). J’ai passé mon chemin pour ne pas la déranger. Mais j’aimerais savoir qui est mort à cet endroit.

 

dimanche : disparition

Il a plu toute la journée d’hier. Ciel couvert aujourd’hui. Deux promenades aujourd’hui. À un moment, ce matin, alors que le chemin que j’avais suivi débouchait dans un pré, me suis allongé un peu, les chiens se sont ramenés, je leur ai donné un peu d’eau, quelques biscuits. Ils semblaient heureux. Moi j’étais juste en train de m’effondrer. Le cirque de Chamalières au fond de la vallée, au-delà du bout du chemin, au-delà du pré, au-delà de la forêt derrière le pré, brillait sous le ciel sombre, ses crêtes encore enneigées, mais je n’avais pas le courage de monter là-haut. Mon amie est arrivée peu après, elle avait pris son temps pour grimper jusqu’ici. Me voyant couché dans l’herbe : ça va ?, j’en peux plus j’ai dit. Pas la fatigue non, m’en faut plus pour être fatigué au point de m’allonger, juste n’en plus pouvoir, un truc en particulier ? qu’elle demande, non, tout, je vais rester là je crois, il y a un buron plus haut, au fond de la vallée, on pourrait l’acheter, si on avait de l’argent bien sûr, pas d’électricité, un groupe électrogène, du bois à profusion, pas de route, juste un bout de chemin, pas d’eau courante mais des ruisseaux et des sources partout, pas de connections téléphoniques, le village à deux heures de marche en montée, une heure en descendant, et en hiver, et bien en hiver, on hiberne voilà tout, voilà, enfin moi c’est ce que je voudrais là maintenant juste disparaître, arrêter les frais, sortir du jeu (pour ce que tu y es dans le jeu !), ça demande trop d’effort, continuer, je peux plus, les chiens seraient ravis, la montagne pour eux tous seuls, on aurait des chèvres, deux ânes, des poules, d’autres chiens.

 

Tant que vous êtes là, les chiens, et toi, bon, on va faire aller comme disent les paysans dans les champs quand on leur demande comment ils vont.

 

Sorority Noise, Halo

Un clip merveilleux pour le nouvel album de Sorority Noise. Cameron Boucher poursuit son exploration des états de crise borderline, plongées dépressives et passages à l’acte confinant à la folie. À travers ses différents projets (Old Gray, Cameron Boucher, Sorority Noise, se dessine le visage d’une jeunesse américaine sauvagement désespérée.

 

La discographie de Sorority Noise sur bandcamp.

Old Gray sur bandcamp

Cameron Boucher (solo) sur bandcamp

 

Les mauvais perdants

Je me souviens qu’à l’époque, c’était il y a plus de vingt ans, où je prophétisais que les sociétés européennes risquaient fort de connaître à nouveau une période marqué par la résurgence de politiques autoritaires, ultranationalistes et xénophobes, on me prenait gentiment pour un paranoïaque. Je m’en tirais par une boutade en disant que les paranoïaques avaient souvent raison. À chaque élection depuis, les mêmes qui souriaient en m’écoutant débiter mes sombres prédictions se répandent en cries d’orfraie contre le danger imminent d’une montée du fascisme – et une fois les élections passées, reprennent tranquillement le cours de leur existence, s’accommodant fort bien des douces dérives sécuritaires des régimes démocratiques, de la libéralisation sans réserve du droit du travail, de l’emprise sans cesse croissante de la logique du capital et du consumérisme sur les vies quotidiennes, et des systèmes de surveillance qui viennent creuser jusqu’aux plus intimes de nos intimités. La conscience politique de ces donneurs de leçon suit très exactement les épisodes du spectacle politique : elle se manifeste par soubresauts, s’éveille et se rendort, puis s’éveille à nouveau. On s’indigne (comme disait l’autre), puis on s’accommode, jusqu’à la prochaine indignation, toujours éphémère, et sur la foi de celle-ci, on s’autorise à faire la leçon à tous les autres, ceux qui ne s’indignent pas autant, ou pas avec les mêmes arguments.

 

Bref.

Un des derniers livres du très grand écrivain portugais José Saramago, ouvrage absolument hilarant, intitulé La Lucidité, décrit une situation «fantastique» qui voit l’immense majorité de la population d’une grande ville (Lisbonne) s’abstenir à l’occasion d’une élection. Où plutôt, et c’est encore pire, ils votent blanc. Le pourcentage de votes blancs est effarant, le quorum n’est donc pas atteint, et le résultat des élections ne peut être proclamé. Les partis traditionnels se réunissent en urgence, et faisant fi de leur dissension habituelle, en appellent à un nouveau vote. Même résultat, en pire. Les citoyens de cette ville se sont tous transformés en des émules de Bartleby : «ils ne préfèrent pas». Troisième session électorale, qui confirme les deux précédentes en l’aggravant. Les partis traditionnels, mauvais perdants, décrètent l’état d’urgence et font donner la police et l’armée, lesquels ferment les frontières de la ville: en les privant de tout contact avec l’extérieur, en évacuant toute institution, nul doute que les citoyens rebelles finiront par se rendre à la raison et, le chaos et l’anarchie ne manquant pas de s’installer, finiront par regagner le giron de l’État. Mais ça ne se passera pas tout à fait comme ça. De manière finalement assez spontanée, presque par instinct, les citoyens rebelles organisent une société de type anarcho-communiste (qui fait penser à ces quelques mois uniques dans l’histoire occidentale où la catalogne espagnole vécut réellement une expérience de collectivisation généralisée, marquée par une très nette inspiration anarchiste).

 

Chacun a sa propre histoire politique. Elle se nourrit à la fois des grands récits du passé, des compositions actuelles du pouvoir mais aussi, et surtout, de sa propre situation socio-économique. S’y croisent de manière indémêlable une plus ou moins vague conception du bien collectif – le bien qu’on voudrait aux autres -, et la considération de ses intérêts personnels. Le dispositif fictionnel qu’avait proposé John Rawls, le fameux «voile d’ignorance», n’est qu’un dispositif fictionnel, l’importance qu’il accorde à la conscience morale ne résiste pas à l’épreuve des faits et peine à saper les fondements des logiques utilitaristes. Parce qu’on ne peut pas évacuer d’un coup d’un seul les rapports de pouvoir, de domination, d’expulsion et d’exclusion. C’est à chaque fois la même rengaine : les possédants en appellent à la conscience du bien général, invitant les masses à voter pour leurs représentants, ce faisant, non seulement les masses votent contre leur intérêt propre, mais elles se tirent aussi une balle supplémentaire dans le pied, si ce n’est dans la tête. Il s’agit bien, comme la propagande en faveur du vote « raisonnable » ne manque pas de le rappeler, d’une logique sacrificielle : allez voter pour celui qui vous appauvrira tant et plus, allez voter pour celui qui ne manquera pas de consolider les rapports de force au sein de la société, d’affermir les plus favorisés et de précariser plus encore les moins favorisés, allez voter pour les patrons, les multinationales, les maîtres du jeu financier, parce que tel est le bien général. Aux perdants du libéralisme, on demande donc d’oublier leur condition, et de porter au pouvoir une fois encore ceux-là même qui les oppriment. Les responsables de leur misère eux, ne sacrifient rien en votant pour leur candidat et jamais n’oublient dans l’affaire leur intérêt particulier, mais, cerise sur le gâteau, en agitant le spectre brun du risque fasciste (qui ne les dérange pas outre mesure en d’autres circonstances), se drapent de la robe de la bonne conscience morale : ils ont, comme toujours, le beurre, l’argent du beurre et le cul de la crémière en sus. Et les moyens de leur propagande (puisqu’ils sont aux premières loges dans les médias, qu’ils possèdent au demeurant).

 

Les adversaires de l’abstentionnisme, les fameux «chiens de garde», qui semblent se réveiller, comme je l’écrivais au début de ce texte, d’une longue torpeur politique, à laquelle seul le spectacle électoral télévisé parvient à mettre un terme, se réclament donc du bien général : on accuse les abstentionnistes de faire passer la considération égoïste de leur propre intérêt plutôt que d’embrasser le bien général (qui s’exprime de manière purement négative : empêcher la victoire d’un parti supposé fasciste). On les voue aux gémonies, ces disciples de Bartleby (qui ne préfèrent pas) : ils sont supposés «jeunes» (j’ai 49 ans, et je connais des abstentionnistes bien plus âgés que moi), et donc forcément «irresponsables», font passer leurs idéaux irréalistes avant le bien commun, n’ont aucune culture politique, aucune mémoire de l’histoire avec un grand H. Ce pourquoi on leur rappelle les horreurs du nazisme par exemple, qu’ils ont manifestement oublié (on a également oublié soit dit en passant que les mouvements antifa, que le pouvoir adore massacrer, n’ont jamais cessé de taper sur les fascistes d’hier et d’aujourd’hui, pendant que les donneurs de leçon se préoccupaient surtout de leur notoriété, de leur carrière, et de leur compte en banque.) Une autre cite Gramsci (encore une philosophe !) : « Il ne peut exister seulement des hommes, des étrangers à la cité. Celui qui vit vraiment ne peut qu’être citoyen, et prendre parti. ». C’est gentil de considérer que nous, les abstentionnistes, ne vivons pas vraiment. Et les psychanalystes (ils se nomment ainsi) sortent leur pétition pour informer on ne sait qui (leurs patients, leurs collègues) de leur opinion forcément mûrement réfléchie (je suis psychanalyste, ce pourquoi ce genre de déclaration me désespère). J’oubliai cette écrivaine fameuse dans les salons parisiens qui se rêve soudain en Jean-Paul Sartre, et déclare : «Si nous ne faisons pas ce minimum[voter Macron], alors là, nous sommes des salauds.» Sans oublier, titrent les journaux, «les artistes», «les universitaires», etc. Pour tous ceux-là, les abstentionnistes déraisonnent : c’est normal puisque aucune de ces plumes péremptoires ne prend leurs raisons au sérieux. n’en jetez plus la coupe est pleine. ha si, tout de même, un autre philosophe (enfin, professeur radio-télévisuel de philosophie) pour qui les abstentionnistes sont des fainéants et des gagnes-petits, des snobs et des enfants gâtés. Le candidat de la droite républicaine, E. Macron, ne dit pas autre chose dans son dernier discours : il ne serait pas que le président « des optimistes et des gagnants » mais aussi celui « des inquiets et des perdants ».

 

Alors «nous» autres, abstentionnistes, sommes donc des inquiets et des perdants. Si on prend pour critère la réussite économique et le degré d’adhésion aux valeurs de la société néolibérale, c’est en effet probable. On dit aussi que beaucoup d’électeurs du Front National sont des «perdants» de la mondialisation. Les uns ajoutés aux autres, ça fait dites moi beaucoup beaucoup de perdants. Comme si ces perdants en nombre considérable devaient exister comme tels afin qu’il y eut des gagnants, une minorité certes, mais qui, effectivement, n’ont pas eu à se plaindre des dernières décennies politiques. Les électeurs de Marine le Pen sont des abrutis incultes néo-nazis et les abstentionnistes des irresponsables idéalistes, égoïstes : tous sont non seulement des perdants mais des mauvais perdants. Ce pourquoi on peut les mettre aisément dans le même sac.

 

Attention toutefois à ne pas trop charger le sac en question – se pourrait bien qu’il craque un de ces jours, et pas dans très longtemps. En reléguant aussi bien les électeurs du Front National que les abstentionnistes du côté de l’ignorance, de la déraison et de l’irresponsabilité, les élites confirment ce que le peuple ne faisait que supposer : qu’elles méprisent profondément le dit peuple, indigne de la démocratie dont il jouit. Car un bon démocrate devrait savoir pour qui voter – voter Le Pen ou ne pas voter, c’est être un adversaire de la démocratie – ce qui ne laisse pas beaucoup de choix.

 

De l’arrogance

Les partisans du capitalisme ultra-libéral, ceux qui en tirent profit ou espèrent en tirer profit, ne manquent jamais, quand on prétend s’opposer à leur vision du monde, de recourir à des arguments dont l’évidence supposée est proportionnelle à la pauvreté du contenu. Il s’agit quasiment d’un style, extraordinairement répandu, pas seulement quand ils répondent aux interrogations, en général extrêmement complaisantes et bienveillantes, des médias les plus courus. Sous le couvert du raisonnable, lequel se manifeste entièrement dans les attributs de la respectabilité (les vêtements, l’apparat de ceux qui ont réussi, qui savent donc de quoi ils parlent, d’une carrière entièrement dédiée à l’exercice du pouvoir, laquelle carrière leur tient lieu d’idéologie, d’une rhétorique parfaitement creuse, mais qui marche dans les milieux financiers, lesquels ne brillent pas par leur finesse d’esprit, et j’en passe), on se fait passer pour rationnel – le propagandiste ultra-libéral s’il a bien réussi quelque chose ces dernières décennies, c’est d’être parvenu à rendre indistincts et interchangeables le raisonnable et le rationnel, comme si les deux aspects relevaient du même champ logique et émotionnel, et que le rationnel était en même temps raisonnable, et inversement.

 

Nous en avons l’exemple à chaque fois qu’un de ces thuriféraires de l’économie de marché prend la parole en ces temps d’élection – car ils sont bien forcés de s’adresser au bas peuple dans ces circonstances, leurs positions étant susceptibles, même si l’on n ‘y croit guère, d’être menacées. Prenez (ce que j’ose à peine appeler) l’ « argument » de l’endettement de l’état : L’état français est « gravement » endetté, et, en toute raison, il faut faire porter la responsabilité de cet endettement à la générosité des politiques d’aides sociales menées jusqu’à présent, et au droit du travail bien trop favorable aux salariés (parmi lesquels les fonctionnaires, dont le traitement privilégié, le nombre et au fond la simple existence, n’en finit pas de ruiner le pays). Voilà donc l’ébauche, je dis bien l’ébauche, ça ne mérite pas mieux en terme d’analyse, d’une présentation rationnelle d’un fait supposé : l’endettement de la France. Passons sur la rationalité de l’argumentation (si vous lisez Gaeber par exemple, vous disposerez d’une toute autre vision ce que en quoi consiste la dette). Ce qui importe c’est l’effet qu’il produit sur l’administré. D’abord un effet d’identification : le discours d’une part assimile sans vergogne la dette d’un état tout entier à la dette d’un simple ménage, et, d’autre part, s’appuie, sans toujours qu’il y ait besoin de le rappeler explicitement, sur la valorisation négative de la dette et surtout de l’endetté – considéré comme un mauvais gestionnaire, incapable de modérer sa dépense (qu’importe si, dans la réalité, nombre de dettes répondent à la nécessité de continuer à vivre et payer ses charges). Immédiatement s’impose, par contraste, la figure du gestionnaire « bon père de famille », qui sait, lui, la valeur de l’argent, modéré dans la dépense (qu’il appelle « investissement »), honnête, mais implacable, en affaire, qui ne brille certes pas par sa générosité, excepté quand, parfois, à la sortie de l’église, il fait l’aumône, mais qui voit le bien de sa famille, laquelle constitue l’alpha et l’omega de ses préoccupations, à long terme. Cette figure exemplaire régnant, toujours implicitement, sur cette bonne conception de l’économie, chacun des responsables politiques se doit de l’incarner – et s’il y rechigne, comme certains prétendants au pouvoir d’extrême gauche, on le mettra en demeure de se justifier. Le résultat de cette mascarade argumentaire, c’est la production d’une sorte de consensus, d’une base indiscutable pour toute discussion portant sur l’économie, à partir de laquelle il devient évident qu’il faut à tout prix rogner sur les dépenses, freiner les ardeurs redistributives, exceptées envers les entreprises qui, elles, contrairement au travailleur, créent de la richesse et de l’emploi, etc etc.

 

L’arrogance des représentants politiques s’exprime avant tout par cette propension à rendre leurs préconceptions indiscutables. Rendre évident ce qui ne l’est pas du tout, rationnellement en tous cas, à force d’artifices rhétoriques et de gages de respectabilité, fait toujours violence à la raison. Il s’agit toujours de ruiner les possibilités même d’un débat de fond en le réduisant à une discussion purement formelle : la dette en tant que telle n’est pas interrogée, on se contente de discuter des moyens de sa réduction – lesquels évidemment, se traduisent de manière consensuelle par un appel au peuple pour qu’il daigne se serrer la ceinture encore un peu plus.

 

Privation de liberté

Mardi : pour arrondir les fins de mois (pour ne pas aggraver les débuts de mois) je fais quelques remplacements cette semaine. Une semaine à 35 heures donc, ce qui n’est pas commun dans mon emploi du temps : cet hiver, comme j’étais saisonnier, il m’arrivait de pousser jusqu’à 60 heures, mais la plupart du temps, je ne vais guère au-delà de 15 heures. Sans compter bien évidemment le temps passé à écrire, réunir de la documentation, me promener, prendre des photographies, m’occuper des chiens, regarder des courses de vélo sur l’ordinateur, dormir, préparer le repas et manger, converser avec ma chérie, mes chiens, des amis et le voisinage, entretenir le jardin, donner un coup de main à telle ou telle association, observer le temps qu’il fait, étudier les modèles météo, écrire et répondre à mes correspondants, publier un message sur ce blog et d’autres blogs, imaginer les scènes de mon prochain livre.

35 heures prend assurément trop de temps. Il règne un calme absolu au bureau, la clientèle ne se presse pas au portillon, c’est le moins qu’on puisse dire, il pleut depuis le matin, une sorte de miracle vu qu’on n’a pas senti la moindre goutte depuis des semaines. Il se pourrait même qu’il neige dans la semaine. C’est le temps que je donne à mon employeur en échange d’un salaire minimum (pas un cent de plus). Une semaine donc, ça devrait aller. Je suis absolument seul à mon travail et cela me va fort bien. Pas de patron sur le dos. Regarder la pluie qui tombe par la fenêtre. Il est 10h30. J’ai travaillé 1 heure et demie. Il me reste 33 heures trente à accomplir. Quand j’étais enseignant, dès le début du mois de septembre, alors qu’on était à peine rentré, je comptais ainsi déjà les jours qui restaient, et chaque matin, les heures. à un moment, j’ai pensé devenir fou – j’étais en train de le devenir et j’avais donc raison de le penser : j’avais reporté à la fin de mon agenda sous forme de bâtonnets le nombre de jours restants avant la fin de l’année scolaire, et je les rayais par groupe de 5 quand ils étaient derrière moi, mais au dernier trimestre, je rayais bâton par bâton, jour par jour. Ceux qui accomplissent une peine de prison connaissent bien cela. J’avais l’impression de me vider de ma substance, de mon énergie vitale et de mon esprit au fur et à mesure des jours passés à ce travail, de subir une véritable aliénation, c’est-à-dire d’être possédé par une sorte de Léviathan impitoyable, qui me laisserait assurément au final exsangue, nerveusement épuisé, cérébralement mort, condamné à la débilisation la plus définitive par lobotomie.

Notre nouveau futur président de la république (je conserve les minuscules n’ayant pas le cœur à lui faire honneur de majuscules) qui ne se tient plus de joie à la seule mention du mot travail ne comprendrait évidemment pas ce dont je parle. Le travail comme privation de liberté, alors qu’il le conçoit exactement de manière contraire (ou du moins, c’est ce qu’il veut faire croire aux travailleurs) : le travail rend libre. J’éviterai de l’écrire en allemand pour les raisons que l’on sait, mais tout de même, on ne peut que noter qu’au sujet des vertus du travail, les propagandes nazis et celles de l’ultra-libéralisme contemporain coïncident parfaitement : rien de plus naturel puisqu’elles sont issues toutes deux de la même vulgate capitaliste. C’est même sans doute chez Marx qu’on trouvera le plus remarquable énoncé de la valeur du travail (dans des termes que ne renieraient pas les adeptes du développement personnel aujourd’hui) :

« Tout ce qui est juste et bon est le travail, la seule différence, c’est que pour le bourgeois, le travail tend de plus en plus à être le travail des autres, et que pour l’ouvrier, seul lui-même peut porter le titre noble de travailleur. Etant non travailleur, tout ce qui n’est pas prolétaire est parasite. « 
Karl Marx, Ebauche d’une critique de l’économie politique, in Manuscrits de 1844
Cette conception, qui vantait évidemment le travail « libre » et non pas forcé, le travail vivant et non pas mort, peut se retrouver telle quelle au mot près désormais chez la plupart des gens, salariés aussi bien que patron, chez Macron aussi bien que chez le prolétaire ou le paysan, preuve de la réussite sans réserve de la propagande capitaliste, mais assurément purgée de sa critique marxienne. Après deux siècles à marteler cette litanie, avec, à bien y regarder, le soutien de la plupart des syndicats (exceptés les plus révolutionnaires et les anarchistes), tout le monde est tombé d’accord à ce sujet, et si lutte il y a, elles porteront finalement non pas sur l’abolition du travail salarié et du système inique qu’alimente le salariat, mais sur les « conditions de travail » et le « droit du travail », qu’on veille l’amender dans un sens ou dans un autre. On est bien forcé de convenir que s’il ne tenait qu’à la vigueur de sa pénétration dans les esprits, l’avenir du capitalisme et de la domination du peuple par les nantis par l’organisation du travail salarié, s’annoncent plutôt radieuses au XXIème siècle, et un type comme Macron est assurément son Hérault le plus exalté. Qu’il fasse figure de sauveurs pour les propriétaires des moyens de production, ou ceux qui espèrent bien en faire partie dans le futur, les étudiants d’école de commerce et les fils à papa, je le conçois, mais qu’l suscite une adhésion au-delà de cette caste, c’est à désespérer – de fait, l ne suscite pas tant d’adhésion que ça, si on prend en cpte dans les résultats de l’élection le votes blancs et les absentions : pas plus de 18% – si bien que sur dix personnes rencontrées aujourd’hui, vous ne compterez pas plus de 2 qui lui auront accordé un suffrage (ce qui correspond effectivement au poids de la catégorie socio-professionnelle des gens dont on s’attend logiquement à ce qu’ils puissent reconnaître en notre futur président un des leurs).

 

Il est maintenant 11h30. L’écriture de ce texte contre le principe même du salariat, rédigé alors même que je suis en situation de salariat ce matin, m’a occupé une petit heure. C’est une occupation du temps. Je resterai décidément jusqu’au bout un disciple de Lafargue :

« Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis des siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. »

Jour d’élection

Dimanche. Après une promenade à la Roche Saint-Jean et un repas sommaire (tout cela avec les chiens bien entendu), lu (avant une petite sieste) dans les œuvres complètes de Bruce Chatwin (publiée chez Grasset il y a quelques années) un texte intitulé : «La très triste histoire de Salah Bougrine», un ensemble de réflexion sur l’état de la France et de l’Algérie à la fin de la guerre au milieu des années 60. Je n’avais pas pris la mesure de la haine et de la violence dont furent victimes les algériens exilés dans le sud de la France à cette époque : le racisme qui s’est déployé quasiment en toute impunité à cette occasion demeure encore aujourd’hui à l’état plus ou moins latent – la violence est plus contenue, mais la haine demeure, faudrait pas grand chose pour rallumer la flamme et relancer les ratonnades. Je viens à bout des 1500 pages du volume, et Chatwin m’apparaît comme un des observateurs les plus avisés des bouleversements qu’ont subi les peuples et les nations durant ces quarante dernières années, et ses intuitions et hypothèses donneraient bien du grain à moudre, encore aujourd’hui, à ceux qui voudraient se lancer dans une critique du mode de vie sédentarisé, et plus globalement, qui réfléchissent sur les territoires et les frontières.

 

Un jour d’élection comme celui-ci, être anarchiste prend tout son sens – paradoxalement. Dans son obstination à ne pas aller voter, il fait figure de paria, ce qu’il est au demeurant. N’empêche qu’il est loin d’être le seul : selon toute probabilité, demain matin quand vous sortirez dans la rue et croiserez des gens, vous pouvez vous attendre à ce qu’un bon tiers de ces citoyens n’aient pas rempli leur soi-disant devoir civique, ou s’ils l’ont rempli, aient voté blanc, c’est-à-dire pour personne. On se sent moins seul du coup, même s’il est probable que les raisons de cette désaffection électorales soient diverses et variées. L’anarchiste, qui, par principe, n’aime pas le pouvoir, le considérant comme le père de tous les maux, ne saurait évidemment, en toute logique, contribuer à porter untel ou untel à la présidence ou à quelque poste hiérarchique que ce soit. J’en connais cependant, qui, par calcul, et considérant que, la révolution n’étant ni pour demain ni pour après-demain, choisissent toutefois de voter quand même, pour celle ou celui qui lui paraît le mieux à même sinon de renverser le capitalisme, du moins de mettre un peu le bordel dans la social-démocratie. J’avoue hésiter encore (il est 13h30) entre mes principes, mon dégoût du pouvoir, et mon désir de voir un certain bordel s’installer au plus vite – quand bien même je ne me fait aucune illusion sur la durée du dit chaos (les puissances du capital auront tôt fait de remettre l’éventuel instigateur d’une légère catastrophe au pas : on l’a vu en Grèce, et ceux de Sirysa étaient autrement plus radicaux que les les partisans de la France Insoumise (soit dit en passant, c’est une douce insoumission tout de même, à peine de quoi faire trembler la bonne bourgeoisie – une insoumission «sociétale» avant tout, qui ne remet pas en question la répartition du pouvoir, d la propriété des moyens de production, et de la propriété tout court : insoumise ou pas, les patrons seront encore là demain, et les salariés demeureront leurs obligés).

 

Qu’importe après tout ce que tout à l’heure je déciderai de faire. Pas demain la veille que…

 

En me promenant tout à l’heure, je pensais à une discussion de la veille avec mon amie, elle actuellement est en Irlande et nous conversions par téléphone. Décidément, ni l’un ni l’autre, disait-elle, nous ne sommes faits pour la vie en communauté. La promiscuité et l’interaction sociale, nous ne les supportons qu’à dose homéopathique, quelques heures au grand maximum, après quoi, l’un comme l’autre avons un besoin vitale de se réfugier dans une tanière, avec des bouquins ou un carnet et de quoi écrire. Raisons pour laquelle, quand bien même les expériences de vie communautaire, les ZAD, les anarchies municipales, les organisations même non hiérarchiques, solidaires et de partage, ne nous conviennent définitivement pas. Pétage de câble assuré, pour l’un comme pour l’autre : la seule communauté supportable, c’est notre propre compagnie, à laquelle s’ajoutent quelques animaux, des chiens notamment, mais au-delà, non, ou alors à toute petite dose.

 

C’est d’ailleurs, lui disais-je, toute l’ambiguïté d’un Thoreau, dont se réclame en général assez vaguement, sans vraiment l’avoir lu, certains anarchistes. Quand dans les années 40 et 50 émergeaient dans tous les États-Unis d’Amérique une foultitude d’initiatives communautaires, parfois même inspirées par ses propres écrits, Thoreau, bien qu’exprimant sa sympathie pour ces mouvements, se gardaient bien d’aller les rejoindre, et s’il le faisait, ponctuellement, c’était avant tout parce qu’il s’agissait de trouver un toit sous lequel crécher quand il était à court d’argent. Emerson craignait moins que lui en tous cas cette vie quotidienne en commun et il aimait manifestement s’entourer d’une société nombreuse –  on songe plutôt à des sociétés d’amis à la stoïcienne, plutôt qu’à des communautés rurales à l’espagnole. Cette gauche américaine se concertait à l’époque autour de l’anti-esclavagisme autant que sur une critique radical du pouvoir et du capitalisme industriel. Thoreau avait défendu les courants révolutionnaires et le recours à la violence des anarchistes américains, les fameux poseurs de bombe qui traversent le chef d’œuvre de Pynchon, Against the day, mais il était un conférencier plutôt qu’un activiste, et encore, la tentation d’un ermitage définitif, expérimenté à Walden, ne cessait de le hanter. Bien évidemment, je me sens proche d’un Thoreau, y compris dans ses aspects que j’aime moins – c’est dire que sous certains aspects, cet individualisme indécrottable, je ne m’aime pas trop. Mais qu’y puis-je ?

 

(suite : 23h35)

 

En attendant, on en reprend pour 5 ans de social-démocratie, les marchés expriment leur satisfaction, la classe politique (sic) appelle dans un bel ensemble à voter pour le sosie de Justin Trudeau (comme si les responsables des partis qui ne sont ni le PS ni l’UMP ne faisaient pas partie de la « classe politique »), bref, tout le monde est content (comme si la très large majorité de français qui n’ont pas voté pour le jeune et fringant ex-banquier ne faisaient pas partie du « monde »), et il faut bien évidemment tout faire pour lutter contre la menace représentée par le Front National (pas d’inquiétude à ce sujet, notre fringant Hérault des officines financières aura suffisamment de soutien pour repousser cette menace avec aisance). Les artistes, les comédiens, les mondes de la culture et du show business, les entrepreneurs, les commerçants, et tous les membres de l’hyper-modernité hyperconnectée peuvent se réjouir : une fois de plus, le bas peuple, tout majoritaire, démographiquement, qu’il soit, l’a encore dans l’os et aura juste le droit de la boucler durant les cinq prochaines années. Le dimanche 7 mai, je réserve ma journée pour une longue et belle balade en montagne, avec les toutous, qui étrangement, se fichent complètement de ces élections. Mon propre intérêt pour la soirée n’a pas dépassé deux minutes. J’étais en train de jouer avec les toutous dans le jardin, j’ai allumé la radio vers 20h15, et deux minutes après, je l’ai éteinte.

Une grande belle journée triste

Samedi. Les froidures de la nuit ne sont plus qu’un vague souvenir et déjà les températures s’élèvent comme en été. J’ai décidé de monter avec les chiens sur les hauteurs, voir dans quel état sont les derniers névés. On file direct le long de la piste des mouflons, puis on bifurque vers l’ouest derrière la crête, entre les rochers, en remontant le cours d’un petit ruisseau qui viendra grossir la rivière de l’Épie.

 

Près d’une source, au milieu du pré, nous croisons un grand-père, son petit-fils et un petit chien, occupés à dégager ce que le monsieur appelle joliment une fontaine – un abreuvoir pour les vaches alimenté par une source canalisée dans un tuyau de plastique rouge. L’eau est d’une clarté absolue, et il me remplit une timbale afin que je la goûte. Je donne aussi à boire aux chiens, qui font connaissance dans l’eau boueuse autour de l’abreuvoir. Il me montre l’endroit où il cache la timbale au cas où, passant par là, j’aurais soif. Nous parlons de choses et d’autres, des chiens d’abord, de politique – il y a des élections demain -, des aménagements futurs de la station, puis, embrassant le paysage du regard, on se dit que tout cela est beau et que nous sommes heureux de vivre ici, si près des montagnes.

 

Puis chacun file dans une direction différente, lui, le gamin et leur chien vers le Puy Gerbert, Iris, Capou et moi vers le col de la Tombe du Père. Nous traversons quelques beaux névés, les chiens sont ravis, j’en descend un sur les fesses, et tant pis si le pantalon est trempé, les chiens courent après moi et me dépassent avant l’arrivée, puis c’est la pause en plein soleil, au bord de la neige et du ciel, on croque quelques bouts de gâteau, on s’assoupit dix minutes puis on repart. Deux randonneurs nous suivent, une jeune homme et sa mère sans doute, assurément des touristes. Ils hésitent devant un névé en devers, je leur dis de mettre leurs pas dans mes traces, et me prépare pour parer une glissade au cas où. C’est à peine s’ils me répondent. C’est à croire que je leur fiche la trouille. Ou bien mes chiens, auxquels ils n’ont même pas daigné accorder un regard. Atmosphère étrange. Je reconnais sans peine ce genre de touriste qui n’ose pas demander, ou qui préféreraient ne pas avoir affaire aux autochtones. Le responsable du gîte ou de l’Office de tourisme leur a dit qu’ils pouvaient monter demain matin afin d’admirer le coucher de soleil depuis le sommet. Je leur dis, oui certes, mais passez par l’autre versant, exposé au sud, car la neige sur les versants nord sera probablement glacée demain, et une chute est vite arrivée, surtout vu la manière dont ils sont chaussés, des baskets. Le jeune homme ne semble pas m’écouter et répète qu’on lui a dit que, etc. Comme informateur, je ne semble pas faire le poids contre l’office de tourisme. Alors que, sans ma vanter, je connais cette montagne mètre par mètre, mieux que le contenu de mon propre sac à dos. Tant pis pour eux.

 

 

Capou, Iris, le névé et la montagne

Sinon, Michele Scarponi a trouvé la mort sous les roues d’un camion ce matin. Ça peut paraître étrange, mais je suis un fanatique de cyclisme, bien que n’ayant quasiment jamais grimpé sur une selle depuis quinze ans. Quand j’ai le temps, je regarde les courses du calendrier international sur l’écran de mon ordinateur – elles sont diffusées assez systématiquement, mais la plupart du temps, je dois me contenter de commentaires dans des langues que j’ignore, l’italien, l’espagnol, le polonais ou l’allemand, et j’en passe. La semaine dernière, c’était le tour des Alpes, en réalité, l’ancien tour du Trentin, dont l’itinéraire serpente sur les hauteurs des frontières de l’Italie, de la Suisse et de l’Autriche. Scarponi a gagné une des étape de ce tour, brillamment. Je l’ai vu quasiment tous les après-midis batailler avec d’autres coureurs dans les montagnes sublimes du Trentin, et voilà qu’il est mort, le lendemain, en sortant s’entraîner aux alentours de sa maison. Je me demande si le perroquet de son voisin l’avait accompagné cette fois-ci durant son entraînement. Car Michele Scarponi était devenu célèbre, non seulement par ses résultats, et ses qualités d’équipier, mais aussi parce qu’il avait l’habitude d’être suivi par un magnifique Ara Bleu qui voletait autour de sa bicyclette sur ses routes d’entraînement et venait parfois se reposer sur son dos et une de ses épaules, voire au sommet de son casque.

Cette nouvelle en tous cas m’a accablé.

 

Free as a dog (l’histoire de Grudule)

Grudule, je l’appelle Grudule parce que c’est ainsi que je l’ai appelée à son arrivée, s’est incrustée dans nos vies quotidiennes depuis la fin de l’hiver, à la mi mars – l’hiver s’est achevé précocement cette année, même si, ces derniers jours, les températures ne s’élèvent qu’à peine au-dessus de zéro dans la journée, et plongent allègrement dans le négatif durant la nuit. Grudule est une border colie qui ressemble, si l’on n’y prend garde, à la plupart des autres border colie qui habitent dans le village et ses alentours. Elle n’a pas guère plus d’un an à mon avis, pas de collier autour du cou, elle sent l’étable à plein museau et je suppose qu’elle passe la nuit dans une étable, qu’elle est probablement née dans une ferme, ou y a passé les premiers mois de sa vie.

C’est la troisième fois qu’une de ces demoiselles à la robe noire et blanche vient prendre ses quartiers saisonnier dans notre jardin. Volt, que j’ai tant aimée, n’a vécu qu’à peine neuf mois en notre compagnie, elle a expiré dans mes bras après qu’un tracteur l’ait écrasé en reculant : elle adorait attaquer les tracteurs et ce jour-là, elle a perdu. C’était un épisode absolument déchirant de mon existence rurale, et j’en ai gardé une sorte de mélancolie tenace. Lola ne s’est pas installée, mais vient nous visiter régulièrement : elle habite une ferme de l’autre côté du village. Grudule est la troisième et nous sommes, ou nous étions, en plein effort d’apprivoisement mutuel. Au bout de quelques semaines, elle s’est habitué à coucher sous la table de la terrasse, que j’ai aménagé à son attention de couvertures et de toile cirée étanche, sans oublier quelques coussins au sol. Elle déjeune et dîne avec Iris et Capou, s’entend parfaitement avec la première nommée – Capou est accommodant et, tant qu’il s’agit d’une fille, ne s’en trouve pas gêné. Quand il pleut trop fort dehors, je l’autorise à entrer dans la maison, se refaire une santé au sec, et s’il lui arrive encore de disparaître pour quelques jours, ces escapades se font de plus en plus rares. J’ai fait le tour du village pour en savoir plus, mais aucun paysan ne sait quelle est son histoire. On suppose qu’elle s’est perdue ou a été abandonnée.

Pour en avoir le cœur net, avant de l’adopter bel et bien, j’envisage de passer chez le vétérinaire, afin qu’il puisse vérifier si par hasard elle porte une puce à l’oreille, qui donnerait quelques indications. Mais d’abord, il faudrait essayer dans l’ordre, de la doter d’un collier et d’une laisse, de l’inviter à grimper à l’arrière de la voiture, de la traîner jusque chez le vétérinaire. Pas gagné. La seule vision de la laisse et du collier la plonge dans une terreur sans nom, elle se tortille, urine sur mon pantalon, puis finalement, en proie à l’abattement le plus radical, se laisse faire. J’essaie de passer à l’étape suivante, la monter dans l’auto, mais la porte à peine ouverte, la voilà qui file à fond de train sur le chemin, et bientôt, elle n’est plus qu’un point à l’horizon. Je prends la voiture et tente de la suivre : en vain. Disparue la Grudule.

Sans le savoir, j’ai réactivé un évènement traumatique de sa brève existence, et j’en suis désormais quitte pour regarder par la fenêtre toutes les cinq minutes en espérant qu’elle revienne malgré tout. On annonce des températures glaciales cette nuit, viendra-t-elle à l’abri sous la table de la terrasse.

Cette histoire m’inspire une profonde culpabilité : quand on déteste comme je le prétends les entraves, les laisses et les colliers, sans parler du puçage électronique, pourquoi donc ai-je tant insisté pour l’enserrer dans ce collier, et que m’importe après tout qu’elle vive ici ou là, et quelle est son histoire. Grudule est véritablement une chienne libre autant qu’on puisse l’être, et je me suis comporté comme si j’en était le propriétaire. J’espère toutefois qu’elle reviendra – elle fera comme bon lui semble alors, qu’importe les vaccinations et les propriétés, elle vivra la vie qu’elle souhaite mener. (Mais j’espère qu’elle reviendra !)

 

Post-scriptum du lendemain aux alentours de midi, juste avant l’heure du repas : Grudule est de retour, le harnais mal emmanché autour de son cou. Elle ne me lâche pas de la journée, et reste dans les parages jusque très tard dans la soirée.

 

 

Tant que j’y suis dans les trucs bien mélancoliques, voici le dernier vidéoclip d’un des meilleurs groupes du monde actuellement, la chanson s’appelle Bénédiction, et le groupe Touché Amoré.

La métaphore du gâteau et le mythe de la redistribution

Il faut se méfier des images et métaphores dont on use en vue de simplifier et rendre moins austère les raisonnements. C’est vrai dans toutes les sciences, ainsi que dans la conversation quotidienne. Le moins qu’on puisse dire est que les discours politiques usent et abusent de ces images ô combien parlantes et qui « valent tous les longs discours ».

Une image assez prisée dans les discours de gauche, de manière assez générale, c’est celle du gâteau que des convives sont censés se partager. Le gâteau représente la somme de richesses produites et disponibles à l’échelle d’une collectivité, une entreprise, un État, et les convives sont les employés (et le patron) de l’entreprise ou les membres de l’État. Dès lors, si l’on est de gauche, on s’inquiète de la juste répartition de ce gâteau, et, considérant qu’à l’évidence cette répartition est parfaitement injuste et inéquitable, on promet des mesures censées favoriser une répartition plus juste et plus équitable.

Si la richesse d’une nation était effectivement donnée comme un gâteau, ou disons, une certaine quantité disponible susceptible d’être partagée, la métaphore serait pertinente. Mais la réalité est toute autre, ou du moins peut être décrite d’une manière toute différente.

Si l’on se penche sur le contenu et les ingrédients du supposé gâteau, pour suivre la métaphore, on voit immédiatement qu’il ne s’agit pas de biens disponibles au sens où l’on pourrait simplement les acquérir et en jouir. À la limite, dans une société d’emblée équitable, une société anarchiste idéale, par exemple, qui aurait aboli la monnaie, et donc la spéculation financière, et surtout le salariat et la propriété privée, il ne resterait pour toute richesse que des biens effectivement produits et susceptibles d’être partagés entre tous les membres de cette société. Une répartition juste serait alors possible, au moins idéalement (dans la société anarchiste idéale, la répartition se fait selon les besoins, ni plus ni moins).

Or, dans le contexte du capitalisme contemporain, il n’en va pas du tout ainsi : ce qui compose ce soi-disant gâteau, c’est un mélange d’ingrédients qui, noués les uns aux autres, fondent la logique capitaliste par essence inégale. On y trouvera d’abord la propriété privée (du foncier et des moyens de production), puis le travail, c’est-à-dire la force de travail des corps du salariat (une forme d’esclavage rendu plus ou moins tolérable), l’exploitation des ressources naturelles (quasiment illimitée), et bine entendu le profit, désormais objet de la spéculation financière. Les maîtres du jeu capitaliste, ceux qui captent directement les profits et les dividendes, avant redistribution, prennent évidemment la plus grande part du gâteau et même le gâteau tout entier, dans la mesure où c’est eux qui en possèdent la recette et en dictent la fabrication. Au contraire, le travailleur (l’esclave rendu plus ou moins tolérable) ne profite pas du gâteau, contrairement à ce qu’on tend à lui faire croire, mais est un de ses ingrédients : son corps, son esprit, son désir, constituent une part de ce gâteau. Le grand propriétaire, le bourgeois, le nanti, demeure extérieur à la composition de ce gâteau, il est le seul à être autorisé à mordre dedans, ce gâteau est sa création.

La dite redistribution consiste non pas à découper une part dans ce gâteau créé par le Capital mais à découper dans un gâteau pour ainsi dire subsidiaire, fabriqué à côté du premier, infiniment moins copieux, constitué des impôts et des taxes – lesquels d’ailleurs sont versés par tous, d’une manière ou d’une autre. Le gâteau du capital doit demeurer intact dans cette affaire, on ne doit pas en parler, et se contenter d’être satisfait qu’il existe un second gâteau, susceptible d’être partagé. On notera d’ailleurs que la plus grande partie de second gâteau retourne au Capital sous la forme de cadeaux aux entreprises, de remboursements d’emprunts d’État, de financements des pouvoirs ici et là. Évidemment, ce mensonge sert les intérêts du Capital, et c’est cette falsification que la social-démocratie, de gauche ou de droite et toujours du centre, n’a cessé de soutenir.

Tous les programmes, y compris ceux de gauche, exceptés peut-être les plus radicaux parmi ces derniers, se contentent d’assurer qu’il sera tenu compte de cette répartition inéquitable, et promettent de  l’améliorer. Ce faisant, ils nous mènent, nous les plus pauvres, en bateau, lequel, à une lettre près, rappelle ce gâteau fantôme, etc.

Je ne vois pas de quelle manière, par quel miracle, le recours à la redistribution via l’impôt pourrait ne serait-ce que réduire les inégalités. La seule option véritablement juste suppose qu’on donne d’abord un grand coup de pied dans le gâteau capitaliste – mais il faudra, en tant qu’ingrédient, s’en extirper d’abord, en cessant de l’épaissir par notre travail salarié au service des cuisines du capitalisme. Bref, comme l’ont dit de nombreux anarchistes : grève générale illimitée. (Option imaginable et imaginée bien des fois : se taper un petit festin entre amis dans un coin reculé, un village en ruines, faire pousser des chèvres et supprimer l’argent, atteindre autant que possible l’autonomie – vis-à-vis de l’État et du marché -, mais bon, les CRS ne tarderont pas à débarquer, alors bon…)