« Il y a quelque chose d’immoral, qu’une génération ne pense pas à la génération suivante, qui lui impose, sans lui dire, de payer »
Oui, François Bayrou, comme souvent, tu trouves les mots justes. C’est exactement ce que à quoi nous nous employons, chaque jour que le diable fait sous le régime du capitalocène (ou de l’anthropo-obscene pour reprendre la formule d’Erik Swyngedouw) : nous fabriquons avec zèle un monde qui devient chaque jour de plus en plus inhabitable, et nous en laissons le fardeau aux générations qui nous succéderont (certaines sont déjà de ce monde, ce sont nos enfants, et d’autres ont déjà péri, notamment dans les zones de sacrifice de l’extraction globale)
Stephen Gardiner, dans un chapitre stimulant du recueil : Climate Ethics. Essential Readings, Oxford University Press, USA (le texte date de 2010), proposait un calcul moral apocalyptique (qui montre évidemment les accablantes limites de l’approche utilitariste, mais passons..)
« 1. le changement climatique n’est pas un phénomène statique. En n’agissant pas de manière appropriée, la génération actuelle ne se contente pas de transmettre un problème existant aux générations futures ; elle l’aggrave. D’une part, elle augmente les coûts de la lutte contre le changement climatique : ne pas agir maintenant accroît l’ampleur du changement climatique futur et de ses effets. D’autre part, elle augmente les coûts d’atténuation : ne pas agir maintenant rend le changement plus difficile car cela permet d’investir davantage dans les infrastructures basées sur les combustibles fossiles dans les pays développés et surtout dans les pays moins développés. Par conséquent, l’inaction augmente les coûts de transition, rendant les changements futurs plus difficiles que les changements actuels. Enfin, et c’est peut-être le plus important, la génération actuelle n’aggrave pas le problème de manière linéaire. Au contraire, elle accélère rapidement le problème, puisque les émissions mondiales augmentent à un rythme considérable (…)
2, une action insuffisante peut faire souffrir inutilement certaines générations. Supposons qu’à l’heure actuelle, le changement climatique affecte gravement les perspectives des générations A, B et C. Supposons ensuite que si la génération A refuse d’agir, l’effet se poursuivra plus longtemps et nuira aux générations D et E. L’inaction de la génération A peut alors s’aggraver de manière significative. En plus de ne pas aider les générations B et C (et probablement aussi d’augmenter l’ampleur des dommages qui leur sont infligés), la génération A nuit maintenant aux générations D et E, qui seraient autrement épargnées. D’un certain point de vue, cela pourrait être considéré comme particulièrement grave, puisqu’on pourrait dire que cela viole un principe moral fondamental : « Ne pas nuire ».
3, l’inaction de la génération A peut créer des situations où des choix tragiques doivent être faits. Une génération peut mal agir si elle met en place un ensemble de circonstances futures qui obligent moralement ses successeurs (et peut-être même elle-même) à faire souffrir d’autres générations, soit inutilement, soit plus qu’elles ne l’auraient fait autrement. Supposons, par exemple, que la génération A puisse et doive agir maintenant pour limiter le changement climatique de manière à ce que la génération D soit maintenue en dessous d’un certain seuil climatique crucial, mais que tout retard signifie qu’elle franchira ce seuil. Si le dépassement du seuil impose des coûts importants à la génération D, sa situation peut être si désastreuse qu’elle est obligée de prendre des mesures qui nuiront à la génération F – comme l’émission d’encore plus de gaz à effet de serre – qu’elle n’aurait pas eu besoin d’envisager autrement. Ce que je veux dire, c’est ceci. Dans certaines circonstances, des actions qui nuisent à d’autres personnes innocentes peuvent être moralement autorisées pour des raisons de légitime défense, et de telles circonstances peuvent se présenter dans le cas du changement climatique. L’affirmation est donc la suivante : s’il existe une exception de légitime défense à l’interdiction de nuire à des tiers innocents, la génération A peut se comporter mal en créant une situation telle que la génération D est obligée de faire appel à l’exception de légitime défense et inflige ainsi des souffrances supplémentaires à la génération F. De plus, comme dans le cas du PIP (pure intergenerational problem) de base, ce problème peut devenir itératif : peut-être que la génération F doit elle aussi faire appel à l’exception de légitime défense et infliger ainsi des dommages à la génération H, et ainsi de suite. »