disgressions

Au (petit) marché ce matin :

Je vais acheter mon pain de berger : compact, à la croûte épaisse, qui vous fait trois ou quatre jours sans que la mie durcisse. La boulangère essaie tant que bien que mal de retenir son étal que le vent qui vient de se lever menace d’emporter. Une aubergine, deux courgettes et trois grosses pommes de terre. Puis cette table disponible au café-truck : un gars du coin qui fait tous les marchés avec sa camionnette aménagée en zinc de café. Tout autour les robes et les voiles colorés des femmes qui se détachent, brillants, à l’avant d’un ciel sombre. Les langues, l’arabe, le turc, les créoles, le français, qui se mélangent sans s’embarrasser. La grande douceur d’un monde apaisé juste avant la pluie. Un couple de sexagénaire tente d’intéresser le chaland à des questions plus politiques. Lutte Ouvrière existe encore. Leur affiche et leurs prospectus n’ont pas changé de design depuis un demi-siècle. Le slogan lui-même est très vintage. Il est question de s’en prendre aux patrons, plutôt qu’aux travailleurs étrangers. J’ai envie de leur parler du travail aujourd’hui : combien de gens sur cette planète vivent ou survivent encore d’un travail salarié ? Reprendre le contrôle des usines ? Pour faire quoi ? Produire encore ? Ne serait-il pas grand temps de se débarrasser de cette obsession pour le travail ? Imaginer toute autre chose ?

Je ne le fais pas bien entendu. Je les laisse tranquilles avec leur prospectus et leurs affiches vintage. Je ne veux pas les déranger.

À la petite table du café, j’ouvre mon carnet pour voir où en est La Montée des eaux, le livre sur lequel je travaille depuis des mois. J’affine le dispositif narratif. J’ai toujours eu besoin d’un dispositif solide avant de lancer l’écriture proprement dite. Une fois ce dispositif inventé, bien pensé, arrimé, le texte s’écrit naturellement. Cette fois-ci, ça va être vraiment compliqué. Encore plus tordu que dans Moldanau.

Je dois aller à la fin du mois au bord de la mer, aux Sables d’Olonne, j’ai loué pour trois nuits un bungalow dans un camping au milieu des dunes. Je lancerai les grandes manœuvres avec vue sur la mer, entre deux balades sur la plage avec Iris de la Loupette. L’auteur (moi, supposé-je, ?), explique comment, durant son bref séjour aux Sables d’Olonnes, il a élaboré la trame narrative d’un livre nommé La Montée des eaux, il raconte le livre pour ainsi dire. Il ne l’écrit pas vraiment. Ce qu’il écrit, c’est le livre qui pourrait s’écrire. L’histoire d’un homme qui fuit sans crier gare, du jour au lendemain, une ville dont je tairais le nom, mû par le vague projet de retourner à Santander, une autre ville où naguère, il y a fort longtemps, il a vécu une histoire d’amour intense, mais, en cours de route, il dévie de la route qui mène à l’Espagne et se retrouve un soir dans un camping de fin de saison, quasiment désert, sur une presqu’île qui est en train de devenir une île, d’où le titre, la Montée des eaux, une presqu’île qui devient une île dont il ne partira jamais plus sans doute. Avec les hésitations, les doutes, les variantes. Ce qui lui (me ?) donne l’occasion de parler de tout autre chose, faire des digressions, des apartés, et qui sait, il se pourrait qu’il y ait aussi des rencontres au camping, si bien qu’au bout d’un certain nombre de pages, on ne sait plus très bien ce qui relève de l’observation in situ, de ce que l’auteur (moi ?) voit depuis la terrasse de son bungalow juché sur une dune près des Sables d’Olonne, et ce qui est le produit de son imagination. Les personnages se déplacent d’un niveau du texte à l’autre, et j’espère ainsi dire quelque chose sur l’expérience littéraire certes, mais aussi sur la précarité, la menace, l’incertitude, l’angoisse.

Je me suis un peu ruiné en louant ce bungalow pour trois nuits. Pas qu’il soit cher, au contraire, on est vraiment « hors saison », mais il y a le voyage en automobile. La vérité, et peut-être en parlerai-je aussi dans mon livre, je ne sais pas encore, c’est que je dois aller visiter ma mère, qui habite en Vendée, et mon père, qui habite dans le Poitou. Ils ont vécu une année très difficile. Ils ont vieilli d’un coup, brutalement, le corps qui se dérègle, les organes qui dysfonctionnent. Il faut que j’y aille. Maintenant. Peut-être une dernière fois. Donc je vais voir ma mère, et j’en profite pour aller à la mer. Comme toujours.

Nous sommes allés une seule fois à la mer avec Iris de la Loupette. À Cherbourg l’année dernière, quand je vivais encore avec ma compagne. Iris était toute fofolle sur la plage, à courir après les goélands. Je veux lui offrir ce moment encore une fois, et me l’offrir à moi aussi. En récompense aussi de l’ascétisme auquel je m’astreins depuis trois mois, cette vie quasiment monacale, qui m’a permis de surnager de justesse économiquement jusqu’ici.