Au café ce matin (je fais un écart dans ma vie monastique : 1,50 euros, donc)
Ce sera tant pis pour l’écriture : je capte une conversation, et n’y résiste pas. Un gars, la soixantaine (bien tassée puisqu’il est né en 1961), « marqué par‘ la vieheu »… J’ai vite fait d’activer mon dispositif magique d’incitation au récit de soi, et voilà qu’il me sert sa biographie sur un plateau d’argent – et de céramique, puisque c’est, parmi ses multiples talents, celui qui l’a fait connaître, notamment en Amérique Latine, où il a traîné ses guêtres naguère. Maison de redressement, héroïne, prostituée, grand banditisme, puis, ça bifurque (une rencontre sans doute) : études d’architecture, des diplômes, céramique, sculpture, peinture, forgerie, et j’en passe, des expositions, des voyages, les caraïbes, le Brésil, il décore les piscines des riches à Rio de Janeiro avec des morceaux de céramique pas plus larges qu’une pièce de deux centimes, la notoriété au Brésil, des articles de presse, mais aussi les favelas, les escadrons de la mort, la violence, son frère possède tous les clubs Med de la côte, riche comme Crésus, retour en France – si j’ai bien suivi, je livre tout cela de mémoire en vrac – la reconnaissance locale et internationale – la première compte tout autant que la première, c’est important la reconnaissance, il va quitter Thiers pour s’installer à Vierzon avec sa sœur, reprendre une grande maison familiale, et créer un parc immense avec ses sculptures, et des arbres, car il a la main verte, et, comme Nikki de Saint-Phale, il lui faut de la place, ce tout petit bonhomme a besoin de mondes, de vastes mondes, et puis, bizarrement, alors que je le ramène, l’air de rien, à ses années de délinquance, il se met à parler de Clermont, une plate-forme de trafic de drogue, tu sors de la gare, t’es alpagué 50 fois par des mecs qui veulent de refourguer leur came, le maire va sauter c’est sûr, il n’ose plus sortir de chez lui, il a reçu des menaces de mort, Macron a nettoyé Paris avant les JO et envoyé tous ces humm… délinquants (la « racaille » voulait-il dire peut-être ?), en province, et maintenant la province c’est l’enfer, et, conclusion grandiose – me demandez pas comment on en arrive là, je le laisse parler – il évoque la mort, il n’a pas peur de la mort, parce que sans doute, quand on crée, on a un rapport différent à la mort, on ne meurt jamais vraiment, tant qu’on peut encore créer, il évoque le Mexique, comment on pense la mort là-bas, comment on vit la mort, c’est un beau final n’est-ce pas ?
Pas réussi à en placer une évidemment. Je doute que la biographie des autres l’intéresse vraiment. C’est souvent comme ça, avec ces personnalités comme saturées par leur propre histoire, elles n’ont pas de place pour l’histoire des autres. Il y a toujours un aspect grandiose – un ami veut écrire un livre sur ma vie – et quelque chose de décevant – ce discours franchement réac qui affleure quand il parle de Clermont, bien alignés sur les récits mainstream, l’insécurité, pour pas dire : ces Arabes et ces Musulmans qui nous menacent – alors même que le gars vient de la délinquance, qu’il a failli – ça s’est joué à peu de chose à ce qu’il en dit – rejoindre le grand banditisme – il a le casier judiciaire le plus fourni du département, dit-il, d’autant plus fièrement qu’il peut opposer à ce destin funeste et néanmoins, à sa manière, glorieux, un récit d’artiste génial. J’en ai entendu d’autres des comme lui. Un gars du groupe Cobra, je m’en souviens bien, quand j’étais jeune, m’avait beaucoup impressionné, et beaucoup déçu dans la foulée. Quand j’étais jeune, ces mecs-là « nous » fascinaient évidemment, mes amis et moi. Je me souviens aussi de ce poète libanais, d’une beauté saisissante – qui finit lui aussi par décevoir un peu. Des musiciens, forcément, des écrivains, des artistes. Des vies romanesques. Nous, on était jeune, on avait des vies de merde. (je me suis rattrapé depuis, j’ai fait ce qu’il fallait pour romantiser mon existence misérable – mais je le paye aujourd’hui, n’ayant pas été assez malin (ou trop orgueilleux) pour rencontrer les « bonnes personnes », celles qui ont du pouvoir et de l’argent.).
Bon, finalement, j’aurais quand même écrit quelque chose, en rentrant.