Matinée bruineuse, ciel gris.
Je pars explorer la ville, comme chaque matin. Une rue, puis une autre, que je ne connaissais pas. J’arrive au cimetière. Il faut bien qu’il y ait quelque part un cimetière. Celui-là est vaste, divisé en carrés séparés par des allées avec des noms de fleurs et d’oiseaux, comme tous les cimetières. Surpeuplé. Surpeuplé du peuple des morts. Dont les tombes s’accumulent, serrées les unes contre les autres. On lutte ici contre l’oubli avec des promesses de mémoire éternelle. Optimisme cruel : ici, l’inscription « Nous n’oublierons jamais » est dévorée par le lichen et la végétation. Les noms des morts désormais effacés. Les morts bel et bien oubliés. La mairie a posé un panneau : concession abandonnée. Et donc disponible. Le cimetière est un parc immobilier saturé. On a ouvert en contrebas un nouveau carré où s’alignent les pierres tombales passablement laides, qui obéissent aux canons de l’esthétique contemporaine du mobilier funéraire : on dirait un lotissement de banlieue. Dans la mort comme dans la vie : ces maisons toujours pareilles et le petit jardinet attenant – manque juste le garage pour l’automobile.
Les parties plus anciennes, qui m’affectent d’un je ne sais quoi de mélancolique, n’en sont pas moins normées sur l’esthétique de leur époque. Pierre granitique et caveau funéraire, minuscule chapelle, verrières. Leur charme vient avant tout de leur ancienneté.
Les vivants s’efforcent de distinguer leur mort, malgré leur irrésistible tendance à l’alignement. Cette contradiction inhérente aux sociétés modernes : le sujet revendique ce petit rien censé faire une différence, « Gibert faisait de la moto », « Anne-Marie était une sacrée cuisinière », tout en ayant consacré sa vie à s’aligner sur celles des autres. Les cimetières sont rarement queer. Celui-là, en tous cas. La distinction sociale saute aux yeux : la famille à particule possède un caveau, une concession perpétuelle, pour l’éternité, comme un défi au passage du temps, et, toujours, à l’oubli. Mais nous sommes tous égaux dans la mort, ce qui console peut-être un peu : il ne reste ici, dans ce caveau autrefois somptueux qui semble recouvrir une crypte, que ce panneau : « concession perpétuelle », bien que les noms de celles et ceux qui ont lancé ce défi à l’oubli soient effacés depuis longtemps.
Je découvre au hasard des allées un carré militaire. Des hommes exclusivement, fauchés par la grande guerre. Un rectangle herbeux vaguement délimité, sans fioriture. Certains dont les ossements reposent ici n’ont pas été identifiés. Il existe un nombre considérable de soldats inconnus, mais aussi de civils, partout sur cette planète. Si la question vous intéresse, je vous conseille la lecture du livre extraordinaire d’Heonik Kwon (lui même un auteur d’une finesse et d’une sensibilité peu commune), Ghosts of War in Vietnam. Cambridge University Press : Cambridge, 2008.
Il existe des sociétés où l’on préfère oublier les morts. Oublier ici, est à prendre au sens actif. Comme : s’en débarrasser. Les mettre à l’écart. Dans de nombreuses populations animistes, en Amazonie comme en Sibérie, le décès doit être promptement suivi de rituels conjurant la menace que représente le mort. Il ne faudrait pas qu’il revienne hanter les vivants. Parfois, le meilleur moyen d’empêcher le défunt de revenir, c’est de manger son corps. Si vous vous intéressez à l’endo-canibalisme, je vous conseille ce livre de Beth Conklin, Consuming grief : compassionate cannibalism in an Amazonian society,. Austin : University of Texas Press. 2001, dont j’ai parlé ici :
https://outsiderland.com/danahilliot/bruler-et-balayer-le-travail-du-deuil-chez-les-waris/
En Sibérie comme en Amazonie, chez certains de ces petits groupes, on évite soigneusement les lieux autrefois fréquentés par les défunts : on n’établit pas son campement dans la taïga à l’endroit où l’ancêtre avait l’habitude de faire paître ses rennes, on évite de chasser ou de cultiver du manioc là où le grand-père a été dévoré par un jaguar. C’est un cliché répandu selon lequel les sociétés animistes voueraient un culte aux ancêtres. Les ethnologues qui cherchent à établir des généalogies en sont pour leur frais. Il est rare que la mémoire des disparus s’étende au-delà de deux générations.
Un couple de septuagénaires s’attarde devant la boutique funéraire à l’entrée du cimetière. Un cercueil en bois d’acajou, 2999 euros, est en promotion. « ça fait une somme, quand même », dit la dame.
Quand j’aurais crevé, brûlez-moi, laissez mon corps en pâture aux bêtes sauvages, ou mangez-moi. Merci.
Au retour, histoire de rester dans l’ambiance, j’écoute les quatuors à corde de Pavel Haas. (Pavel Haas est un compositeur tchèque, juif, un élève de Janacek, qui fut déporté au camp/ghetto de Theresienstadt en 1941, où il composa de la musique (qu’un réalisateur nazi utilisa pour son film de propagande pour Theresienstadt). Il fut gazé en octobre 1944, peu après sa déportation à Auschiwtz.)