Allen Carr, je te hais (2012)

Allen Carr, je te hais

par Dana Hilliot (2012)

(à lire au format PDF ou EPUB.)

Zéro

Résumé des épisodes précédents : il n’existe pas d’épisodes précédents

21h15 : Il reste assez pour en rouler encore trois. Mes dernières cigarettes contiendront peu de tabac, beaucoup de papier, un filtre. Le papier et le filtre sont biodégradables, raison pour laquelle les fabricants ont apposé le sigle BIO sur l’emballage. Sur le paquet de tabac, il est rappelé au consommateur qu’il va mourir. Je ne pense pas oublier que je vais mourir une fois que j’aurais jeté ce paquet, le dernier. Allen Carr, à qui la vérité fut révélée, et qui, dans son infinie générosité (13 millions d’exemplaires vendues dans le monde) nous l’a transmise dans un petit livre de 236 pages, dont je possède un exemplaire de l’édition de poche, propose une méthode simple pour en finir. « C’est facile », assure-t-il. Allen Carr a fait fortune en arrêtant de fumer. Il doit beaucoup à la cigarette, reconnaît-il dans la préface à la seconde édition. Des centaines de milliers d’Anglais, bientôt suivis par des centaines de milliers de non-anglais, ont dépensé des milliers d’euros pour suivre les séminaires qu’il organise, ou que ses disciples les plus compétents organisent, et, à la fin du livre, on trouve un carnet d’adresses conséquent, avec des numéros de téléphone. On peut appeler des représentants authentiques de Allen Carr dans bien des pays, la Bulgarie, le Chili, l’île Maurice, Singapour ou l’Australie. Bizarrement, aucun pays d’Afrique n’est équipé pour recevoir les patients d’Allen Carr.

En grimpant cet après-midi au signal de Margeride, avec les chiens, je me suis mis à penser à la cigarette, à la fin de la cigarette et au livre d’Allen Carr. Je me sentais un peu triste. Allen recommande au contraire d’être heureux. La pente est rude à cet endroit, quand on prend le chemin après Trailus, et le temps était lourd, presque orageux, mais je me suis efforcé de suivre son conseil. J’avais laissé le paquet de tabac dans la voiture, tout en sachant pertinemment que la randonnée prendrait au moins deux heures. Tant qu’on avançait sous le couvert de la forêt, à l’ombre, je me sentais bien. Les talus au bord du chemin étaient couverts de mûriers, de framboisiers, il restait même quelques myrtilles. Iris adore les fruits des bois. Capou les dédaigne. Et moi je n’avais pas de tabac. Arrivé sur les estives, et bientôt sur la crête, j’ai obliqué en direction du Signal, un grand observatoire en bois qui donne un peu d’ombre. On s’est assis par terre entre deux massifs de bruyères violettes, les chiens ont bu dans leur gamelle, et, j’ai essayé d’oublier qu’il aurait été tellement agréable, à ce moment précis, d’en griller une petite. Je songeais à cette petite avec une infinie tendresse et une exquise bienveillance. Les chiens se sont allongés tout contre moi pour faire un petit somme, et, pour oublier celle qui me manquait, j’ai pris, tout allongé, des photographies des avions que je voyais traverser les nuages.

La carrière d’Allen Carr a décollé après qu’il eut, le 15 juillet 1983, éteint sa dernière cigarette. Depuis, il fait fortune en reprochant aux fumeurs leur stupidité, leur crétinerie, leur hypocrisie, leur mauvaise foi, leur propension au mensonge et à la mesquinerie, toutes les histoires que ces abrutis, au rang desquels à l’heure qu’il est, je me compte encore, il n’en sera plus ainsi dans quelques heures, se racontent pour édulcorer et justifier leur soumission maladive à la nicotine, leur capacité suspecte à la régression, la sale petite monomanie qui les condamne, quoiqu’ils en disent, à évoluer en ce bas-monde tels de vulgaires toxicomanes, s’agitant vaguement entre deux prises, faisant semblant d’être présents au monde, quand, en réalité, cette présence n’est qu’une feinte, pressée qu’elle est par le regret de la bouffée précédente et l’attente fébrile de la prochaine. Tout cela est bel et bien observé par Allen. Des millions de personnes ont malgré tout acheté et lu ce livre. Il est même probable qu’ils l’aient lu jusqu’au bout. Allen les y invite dès les premières pages : surtout, n’arrêtez pas de fumer tant que vous n’aurez pas terminé la lecture de ce livre ! En ce qui me concerne, j’ai suivi le conseil à la lettre. J’avais bien entamé la lecture, au printemps dernier, mais, comme je n’étais pas décidé à arrêter, j’ai laissé la fin pour plus tard, pour « quand je serais prêt ». Et à la sieste, tout à l’heure, vers 13h00, nous sommes désormais en septembre, j’ai lu les pages qui me restaient à lire. Une vingtaine. La conclusion, une sorte de postface dans laquelle il remercie des gens, et le carnet d’adresses des cliniques Allen Carr, lesquelles sont disséminées un peu partout dans le vaste monde, excepté en Afrique.

C’est pour ce soir donc. Il me reste encore trois cigarettes à rouler, trois, si je les bricole avec finesse. Je jetterai tout à l’heure les quelques miettes au fond du paquet sur le chemin derrière chez nous, et, demain matin, je me réveillerai sans tabac. Toutefois, la nuit qui vient me fait un peu peur. C’est la limite de la méthode d’Allen Carr : laissez tomber dit-il, tous les substituts, toutes les tactiques et les ruses. Arrêtez de vous raconter des histoires et soyez simplement et pleinement heureux de faire désormais partie des non-fumeurs. À l’évidence, la méthode d’Allen Carr s’inscrit dans la lignée des antiennes délivrées jusqu’à satiété par les born-again Christian. Georges Bush Jr a cessé de boire en retrouvant la foi, ou bien le contraire. Demain, je suivrais les traces de Georges Bush Jr. Notez qu’en arrêtant de fumer, Allen carr est devenu riche, et qu’en arrêtant de boire, Georges Bush Jr est devenu président des États-Unis. Ces exemples devaient suffire à motiver n’importe quel péquin, à commencer par moi. Par exemple, je peux imaginer écrire un livre qui raconterait au jour le jour les péripéties accompagnant mon renoncement au tabac. C’est là, me semble-t-il, bien que je ne sois pas très au fait de l’actualité littéraire, un sujet porteur. Si je m’y prends bien, avec sincérité et modestie, il n’est pas impossible que ce livre séduise un public assez large, plus large en tous cas que le public touché par mon précédent livre, sans parler du suivant, qui s’annonce un petit peu corsé. Et si ça se trouve, c’est avec ce livre que démarrera ma carrière littéraire, et donc, grâce à la cigarette, ou, si vous préférez, à la non-cigarette, et grâce à Allen Carr, ce renoncement m’enrichira, ce creux dans l’être me comblera, car, comme chacun sait, l’amour est néant et réciproquement, si l’on s’intéresse un tant soit peu aux choses de là-haut.

Un

Résumé des épisodes précédents : Suivant les conseils prodigués par Allen Carr dans un livre fameux, l’auteur décide d’arrêter de fumer. Il décide d’arrêter demain. Il fume donc ses dernières cigarettes, nous fait part de quelques pensées qui lui sont venues à cette occasion, puis, il va se coucher.

22h23 : Dimanche soir, 22 heures et trente minutes sans fumer. Allen Carr dirait : Dana, tu es depuis 22 heures et trente minutes un homme heureux. Non, il dirait : tu es un non-fumeur heureux. Depuis ce matin, être un non-fumeur ou bien être un homme ou ce que vous voudrez, ça revient au même. La vérité, que je dois à votre âme si tant est qu’elle existe, et ô lecteur s’il en est, c’est que me voilà devenu un véritable obsédé – et ce n’est guère plaisant – c’est même tout à fait humiliant. Allen Carr m’assure, page 82, et suivantes, que ce n’est qu’un sale moment à passer, qu’après, ça ira mieux, mais nul ne peut dire, et lui non plus n’en est pas capable, quand vient le temps du soulagement, la fin du sevrage – quand serais-je délivré de cette obsession, il n’en sait rien, il dit, ce qui ne mange pas de pain, que ça dépend, ça dépend des gens, alors évidemment, j’aimerais faire partie des gens qui peuvent espérer trouver le salut demain dans la matinée, mais l’état dans lequel je me trouve ce soir m’incite plutôt à craindre qu’il faille m’armer d’une patience qui à ce stade confine à l’inhumain.

Ce matin pourtant, ça n’allait pas si mal. Je me suis levé d’un pied vaillant et j’ai avalé un petit-déjeuner copieux sous le généreux soleil de l’été indien qui règne actuellement sur nos montagnes. J’avais mon plan. Y’avait plus qu’à. Alors, j’ai offert le reste de mon bol de céréales bio à Iris, et je me suis mis en route : après avoir fait la vaisselle qui traînait de la veille au soir, j’ai lavé les vitres de la cuisine et celles du salon, lancé une première lessive, sorti tous les meubles de la cuisine et de la salle à manger sur la terrasse, lancé le programme de rinçage et d’essorage, attaqué le nettoyage du parquet, les poussières d’abord avec le balai, c’est fou les poussières qui s’accumulent au fil des mois, ne croyez-vous pas ?, puis avec la serpillière, j’ai frotté le parquet flottant, après quoi, il était déjà l’heure d’étendre le premier paquet de linge, sur la terrasse, au soleil, car de ce côté-là, voyez-vous n’est-ce pas, on est gâté, il fait vraiment beau, on peut dire qu’enfin, il fait beau, c’est l’été, tardif, et, je peux pas passer le reste de ma vie comme ça quand même, je veux dire, m’agiter de la sorte, et déjà, la matinée étant largement entamée, fallait penser au repas de midi, éplucher les pommes de terre, oui, ça prend un peu de temps d’éplucher les pommes de terre, donc en avant pour les pommes de terre, je les ai ramassées dans le jardin hier, regarde, il y a des bleues d’Artois et des rouges des Flandres – mais on s’en fout, on s’en fout, on s’en fout.

Midi : je sens des choses dans mon corps, comme, je ne saurais dire, ça doit avoir rapport à la santé sans doute, l’exercice physique, faire le ménage contribue à l’épanouissement du corps, Delphine est ravie, tu devrais arrêter de fumer plus souvent dit-elle en découvrant le parquet flottant qui n’a pas été si propre depuis notre installation il y a deux ans, mon visage aussi, ça me rappelle quelque chose, une sorte de détente au niveau des joues, des mâchoires, et j’ai l’impression, n’est-ce qu’une impression ?, que mes paupières ne se ferment plus, d’avoir les yeux ouverts ronds comme des billes, les patients délirants, hospitalisés en psychiatrie, ont souvent ce genre de regard fixe, on se demande quand est-ce qu’ils vont fermer les yeux, non, quelque chose les fascine, quelque chose que nous ne voyons pas, comme eux, je garde, du moins c’est l’impression que j’ai, les yeux grands ouverts, et, à ce moment-là, je crois que je suis en train d’atteindre quelque chose comme un état de conscience modifiée, je ne sais plus où j’ai lu ce truc, état de conscience modifiée, ou modifié, qu’importe, en avalant la première bouchée de tofu, je me suis dit, finalement hein, c’est pas si difficile d’arrêter, et, vois donc les avantages, une maison toujours propre, un état de conscience modifié, ça vaut ce que ça vaut, c’est toujours bon à prendre, j’en connais qui passent toute une vie à essayer d’atteindre un tel état. Alors je suis allé faire une petite sieste. Avec les chiens. Les chiens adorent la sieste, ils ne rateraient pour rien au monde la sieste – mais on s’en fout, on s’en fout, on s’en fout.

Puis nous sommes allés, c’était plus ou moins prévu, à Super-Besse – Delphine a conduit à l’aller, et j’ai trouvé le voyage fort long. À plusieurs reprises, il a fallu que j’inspire et que je souffle que j’inspire et que je souffle, et même, par deux fois, j’ai hurlé sur ma chère amie, pour des motifs liés à sa conduite (elle est en apprentissage, et je suis censé la guider sur cette voie), des motifs futiles, et merde j’ai dit, juste après avoir hurlé, c’est affreux, je suis dé-so-lé, dé-so-lé – j’arrête pas d’y penser, j’ai dit, je regarde par la fenêtre, je vois cette magnifique vallée, j’essaie de raviver les souvenirs, la première fois où je suis venu avec David, on avait grimpé par les gorges, le long du torrent, c’était il y a vingt ans, oui, mais je n’y pense pas sérieusement, je fais que jouer au mec qui s’efforce de penser ces pensées-là, de se rappeler ces souvenirs-là, en vérité, je n’y pense pas sérieusement, je ne me souviens pas sincèrement, c’est juste pour faire diversion, comme le ménage ce matin, comme aller au Sancy là maintenant, une diversion, visiter la station et s’asseoir à la terrasse de ce bar et commander une glace au chocolat, avec beaucoup beaucoup beaucoup de chocolat s’il vous plaît, s’il vous plaît, une diversion, merci bien, nous voilà agréablement bien assis à l’ombre, à discuter doucement, les chiens observent les passants et les autres chiens, non loin de la station, nous allons marcher sous le couvert des sapins, le long des pistes de ski de fond, on mangera des framboises, elles sont bien plus grosses et plus sucrées que chez nous, regarde ! Iris adore les framboises – on s’en fout, on s’en fout on s’en fout.

Alors, j’ai conduit tout le retour, on est passé par l’autoroute, et c’était long, et depuis, tout est long, chaque instant devient insupportable, s’éternise, chaque seconde perce mon crâne comme une aiguille rouillée, une seringue sale, plus la journée s’avance, plus l’obsession grandit, j’ai préparé le dîner, rangé le linge, fait la vaisselle de midi, mis la table, et nous avons dîné, et en dessert j’ai mangé une pomme, j’aurais préféré autre chose qu’une pomme, mais je me suis contenté d’une pomme, et j’ai dit : faut que je sorte, faut que j’aille marcher, on va aller en montagne avec Iris – il est 20h00, et tu as déjà marché me semble-t-il, a rétorqué Delphine, avec pertinence. Mais j’ai encore besoin de marcher, faut que je bouge, le corps, inspirer, souffler, inspirer – alors on a grimpé la montagne avec Iris, j’ai marché comme un aliéné, ce que je suis d’ailleurs, tandis que le soleil descendait doucement de l’autre côté de la crête. Les troupeaux de Salers avec leurs cornes menaçantes s’excitaient à notre passage, les vaches devaient être au courant de mon état – on a fait quelques détours pour les éviter, et, avant de regagner la forêt, Iris est tombée nez à nez près du ruisseau avec un sanglier – une laie peut-être, sans ses petits. Elle a rappliqué vite fait et le sanglier est descendu dans notre direction – on aurait dit qu’ils voulaient jouer tous les deux, ça m’a occupé l’esprit cinq minutes et c’était chouette, les animaux sauvages nous changent les idées, on devrait fréquenter plus souvent les animaux sauvages, à mon avis, nos contemporains souffrent d’une désaffection du monde sauvage de manière générale, on s’en fout, certes, et là, il est déjà 23 heures, nous sommes, Iris et moi, rentrés depuis trop longtemps, j’aimerais à ce moment précis m’effondrer dans un sommeil sans rêve, mais la lune est presque pleine et me nargue sournoisement : comment vas-tu faire maintenant ?

« Aaaah ! », et soudain elle fut là, un gong de cuivre, très bas dans l’éther : la lune en éclipse. Au-dessus de maigres pins veufs. Quelques buts de football, comble de l’autisme, trônaient sur le terrain. Elle regarda et prononça docilement le mot qu’il fallait : « Oppolzer ! ». « Oppolzer », repris-je en serrant plus fort l’os de son bras ; avec toutes les métaphores que j’ai déjà inventées pour désigner la lune, ce ne serait que justice si on donnait mon nom à un de ses cratères !

Arno Schmidt, « Sortie scolaire », Histoires, Tristram, p. 142.

Deux

Résumé des épisodes précédents : l’auteur se portraîtrise en obsédé. Ce portrait ne l’avantage guère. De manière générale, ainsi que de manière détaillée, on est en droit de douter du succès de l’entreprise dans laquelle il s’est lancé.

 

Allen Carr écrit : La formidable vérité est qu’il est très facile d’arrêter. Allen Carr écrit aussi : Ouvrez les yeux, quelque chose d’extraordinaire est en train de se passer. Vous allez vous échapper de cet enfer. Répétez-vous bien qu’il est merveilleux d’être un non-fumeur.

C’est extraordinaire, formidable et merveilleux. La cloche de l’église a sonné les 10 heures, c’est le matin, il reste environ 14 heures à tirer avant d’aller se coucher. Ma chère Delphine m’a tendu hier soir une boîte de gélules d’Aubépine : tu peux en prendre deux d’un coup je crois. La nuit s’est bien passé : malgré la pleine lune, il me semble juste avoir vécu des moments étranges, assez brefs, durant lesquels je me redressais brusquement sur mon séant, les yeux grands ouverts, fixant quelque chose ou quelque pensée flottant par-delà les murs de la maison — j’aimerais croire que la lune se joue de moi, qu’une force inconnue jaillie des profondeurs d’un de ses cratères secrets, Theophilus, Stöfler, Janssen, Arno&Schmidt, m’attire au dehors, alors je me lève, je crois que je me lève, je vais dans le jardin, je vais par le chemin derrière chez nous, où vais-je ? Où vont les dormeurs que la lune attire au-dehors ? Certains semblent en route vers un lieu connu d’eux seuls, entre deux sanglots, quand on les retrouve, égarés, au bord du fleuve, en lisière de la forêt, ils expliquent : je rentre chez moi, je retourne à la maison de ma mère, puis : mais où donc est passé le chemin qui menait autrefois à la maison de ma mère ? — le temps, Monsieur Gaston, le temps est passé sur ce chemin, sur la maison, il vaut mieux rentrer maintenant Monsieur Gaston, oui, concède-t-il à l’infirmière, et ses paupières se ferment enfin, car elles sont lourdes – chaque marcheur que la lune a tiré du lit suit son chemin : j’arrive bientôt sur la place de l’église, devant l’épicerie-journaux-tabac. C’est extraordinaire, formidable et merveilleux. Maintenant, c’est la fin de la matinée, et je commence à mettre en doute les compétences d’Allen Carr.

On sonne à la porte. Marc, la clope au bec, et ce petit nuage de fumée qui le suit partout. Il est géomètre, prend des mesures sur la commune aujourd’hui. On fume le même tabac. Sauf qu’il en fume beaucoup plus que moi. D’autant plus que, depuis samedi soir, j’ai cessé de fumer. Là maintenant, Marc, je peux pas, je dois terminer un travail, je dois terminer d’écrire l’épisode deux de mon livre Allen Carr. Je te hais, Mars, mais ça je ne lui dis pas, je dis, demain matin, tu travailles encore sur la commune demain matin ? Alors à demain donc ! Inspirer souffler inspirer souffler vomir s’arracher les cheveux — ceux qui restent, quelques touffes, faudrait que je morde un truc là tout de suite : les chiens me regardent bizarrement et jugent plus prudent de trouver un abri au rez-de-chaussée, me laissant seul dans le bureau, à l’étage, avec des envies bizarres — une bouche qui s’ouvre, s’ouvre encore, une rangée de dents acérées, une langue de deux mètres de long, j’ai le menton couvert de sang, le manque est dans la bouche, je suis en train de devenir un abîme vorace et insatiable, je m’en vais bouffer la lune, pas moins ! – peut-être je devrais prendre une autre gélule d’aubépine. Ou dix.

11h10. Ce temps qui passe avec une lenteur infinie. Une manière sans doute de faire durer le supplice. Les héros du livre d’Allen Carr, et Allen Carr lui-même, plongés dans les affres du sevrage, considèrent ou semblent considérer – mais faut-il croire Allen Carr ?, je me pose sérieusement la question – qu’à la fin de l’interminable litanie des souffrances qui s’agglutinent tout autour du manque, il y a cet état de félicité suprême en lequel consiste l’être-non-fumeur. J’ai beau déployer toutes mes ressources dans l’art de l’auto-persuasion, je ne cesse pas de considérer que la seule issue à cet enfer, c’est la prochaine cigarette. Je voudrais qu’il en soit autrement, j’aspire plus que tout à devenir un disciple zélé de Allen Carr, mais au bout du chemin, la seule lumière que j’aperçois au bout du chemin est celle d’un mégot qui se consume doucement dans la nuit douce de septembre, et l’unique signe tangible de la délivrance me paraît s’incarner dans la sensation du papier caressant mes doigts jaunis par les années. À l’heure qu’il est, près de midi, j’ai tout de même l’impression d’être assez mal embarqué.

Trois

Résumé des épisodes précédents : L’auteur mange la lune, refuse d’accueillir un ami, et rêve de la prochaine cigarette.

Lundi 14h30 : Allen Carr confie sa peine quand l’un de ses lecteurs échoue. S’il échoue, pense Allen Carr, c’est qu’il n’a pas bien lu mon livre. J’ai le regret de compter parmi les mauvais lecteurs d’Allen Carr. J’en suis aussi peiné que lui. Mais, s’il faut être sincère, et je tiens particulièrement à faire preuve de sincérité, d’aussi loin que je m’en souvienne, à chaque fois qu’on a exigé de moi d’être heureux, les nuages sombres et familiers du désespoir ont rappliqué comme les vautours sur une bête malade égarée sur les alpages. Y’a pas à dire : je ne suis pas doué pour le bonheur. Mon projet de surfer sur la vague du succès initiée par Allen Carr en écrivant un témoignage édifiant sur le bien fondé de sa méthode, risque fort, j’en ai peur, de s’effondrer dans les heures qui viennent. Car je dois aller en ville cet après-midi, et, à la ville, se trouve, en face de la mairie, un bureau de tabac, et ce bureau de tabac est ouvert, même le lundi, j’ai résisté à bien des tentations depuis samedi soir, c’est-à-dire depuis à peine deux jours, qui m’ont paru des semaines, mais cette tentation, je n’y résisterai pas : tout mon être est tendu vers le bureau de tabac en face de la mairie, si j’avais un rendez-vous galant, je n’en serais pas moins bouleversé, inspirer souffler inspirer, encore une heure, plus qu’une heure.

Évaluer l’intensité de la douleur est un exercice semé d’embûches : on aura tôt fait de remettre votre douleur à vous à sa place, en considérant qu’il y a pire, ô combien, et c’est d’ailleurs le destin atroce du toxicomane de manière générale, car personne ne le plaint, ce dont il manque ne vient pas combler un besoin vital, comme on dit, on dit tellement de choses, et on dit souvent les choses sans savoir, par exemple, manquer d’un toit, d’eau potable, de nourriture, voilà qui nous indigne, ou du moins, voilà qui est supposé nous indigner, manquer d’amour, souffrir de l’absence d’un être cher, voilà qui parle à tout un chacun, car en chacun de nous, un être cher a creusé sa tombe, ce qui est joliment dit, quoique, je l’avoue, assez obscur, mais parfois les mots nous viennent, ils se bousculent, et, de la mêlée qui s’ensuit, émerge quelquefois une combinaison de mots qui nous semble lourde de sens, la faim, la soif, le toit et l’amour, voilà donc des objets dont on peut manquer avec dignité, et c’est pourquoi manquer de telles choses indignent ceux qui n’en manquent pas, car ceux qui manquent sont trop occupés à résoudre leur problème, ou bien ont baissé les bras et attendent patiemment la mort, mais le toxicomane, lui, n’inspire pas la pitié, inspire, souffle, inspire, on ne s’indigne pas qu’il soit en manque de la came dont il prétend manquer, mais on s’indigne qu’il ait l’indécence de se plaindre de ce manque, car ce dont il manque est un poison, nulle pitié pour celui qui ramasse les mégots que le balayeur municipal a laissés sur les pavés, nulle admiration pour la méticulosité avec laquelle il récupère entre ses doigts le tabac à moitié consumé, et, quand il en a étalé suffisamment sur la table de la cuisine, entreprend de le rouler dans une feuille de papier fin, imbécile, se moque Allen Carr et la foule après lui, alors qu’il est si facile d’arrêter (suffit de lire le livre) !

Pour ce que j’en sais, et j’en sais quelque chose, depuis dimanche, c’est-à-dire hier, la douleur est atroce. Bien des amis ont renoncé du jour au lendemain, des qui fumaient bien plus que moi, des qui avaient commencé bien avant moi. J’ai malheureusement commencé à fumer, jour maudit, le soir où j’ai mis un terme à ma carrière d’athlète de haut niveau, laquelle à vrai dire avait subi de sévères coups de frein depuis que je m’étais mis à boire, j’étais en pleine santé, et je suis tombé du jour au lendemain sur le versant de la maladie, tandis que certains passent de la maladie à la santé par la seule force de leur volonté, je suis passé de la santé à la maladie en abandonnant toute discipline, tout à l’inverse de Saint-Augustin, j’étais un ascète et j’ai versé dans la luxure, je me croyais tellement plus fort, j’envie mes amis, je les jalouse, ceux qui ont arrêté du jour au lendemain, je les crains même et tend à les éviter depuis samedi, préférant la compagnie des faibles, des dupes et des imbéciles, ceux-là-même qu’Allen Carr décrit avec délectation. Maintenant je sais. Dans une demi-heure, je prendrais l’automobile pour aller à la ville, si on peut appeler ville une bourgade d’à peine 3000 âmes, mais appelons-la comme il nous plaira, ce qui importe, et cela importe, c’est qu’en face de la mairie, on vend du tabac et des feuilles, du tabac et des feuilles.

Quatre

Résumé des épisodes précédents : l’auteur est sur le point de gravement défaillir, et se plaint qu’il ne se trouve nulle âme qui vive pour le plaindre.

Lundi 21h40 : Au bureau de tabac, j’ai failli devenir fou. Il me restait douze euros et quarante-cinq centimes. J’ai commandé un paquet de tabac, des feuilles et un sachet de filtres. J’avais déposé Delphine à l’endroit où elle travaille, et, dans un état second, j’étais allé me garer sur la place de la mairie. Je me sentais fébrile, mal à l’aise, extrêmement malheureux, mais en même temps, j’allais m’offrir une consolation, un médicament censé remédier à la douleur, un médicament paradoxal, un véritable Pharmakon comme nous l’ont enseigné Platon et Derrida, car j’allais à la fois manifester ma faiblesse d’esprit de manière éclatante, et me procurer le remède qui la rendrait tolérable. Mais au distributeur automatique, à côté de la Poste, les choses ont commencé à mal tourner. Nous ne pouvons satisfaire votre demande, adressez-vous à votre banque. Ça m’a fichu le moral dans les chaussettes et injecté immédiatement une dose massive d’angoisse. Je devrais être habitué notez-le, car la situation m’est familière, mais non, devant un terminal bancaire, j’éprouve toujours un pincement au cœur et mes intestins se nouent — peut-être mon cœur et mes intestins se souviennent du jour où, à Santander (Cantabrie, Espagne), un terminal bancaire a avalé la carte que j’avais imprudemment glissée dans ses entrailles, étrangement confiant dans la générosité des terminaux bancaires, confiance qu’on mettra sur le compte de l’exaltation de celui qui par amour était parti à l’aventure, avait franchi la frontière, quitté ses vies antérieures, sur un coup de tête, un coup de folie dira-t-on plus tard, après que j’eus passé près d’un mois sur le port de Santander, à jouer de la guitare pour quelques pesetas, car c’était avant le passage à l’euro, ça ne date donc pas d’hier, bref, où en étais-je ? J’étais devant un autre terminal bancaire, point focal de l’angoisse, et je me suis dit, c’était tout à l’heure donc, comment se fait-il que, pourquoi ce refus, j’ai essayé de demander un peu moins, et même dix euros, mais en vain, le terminal ne voulait rien savoir, alors, j’ai ouvert mon porte-monnaie, j’ai compté les sous, je me disais, non, ce serait vraiment vraiment vraiment trop idiot, j’avais les doigts plein de sueur tandis que je comptais, un billet de dix et une pièce de deux, et quelques cents, quarante-cinq pour être précis, car il faut l’être, et j’ai calculé, le tabac, les feuilles, les filtres, ça devrait le faire, oui, douze euros quarante-cinq, allons-y, si seulement j’avais oublié d’acheter cette baguette de pain tout à l’heure, et ce pain au chocolat, la baguette à la limite, mais le pain au chocolat, quel idiot, quel imbécile, si Allan Carr me voyait, mon dieu, s’il me voyait, et là, devant le comptoir du bureau de tabac, voilà qu’elle m’annonce la somme : douze euros soixante-cinq, soixante-cinq !, me manquent vingt centimes, j’ai rougi, pour sûr que j’ai rougi, vingt centimes c’est trop bête, alors j’ai sorti ma carte bancaire, je me disais, il arrive qu’une carte soit refusée à un endroit, et qu’elle passe dans un autre, j’ai tendu ma carte bancaire en essayant de ne pas trembler, et quand elle m’a dit, il y a un problème, ça ne passe pas, j’ai cru défaillir, ça hurlait dans ma tête, on va re-essayer elle a dit, elle a re-essayé, toujours pas qu’elle a dit, alors j’ai bafouillé, on est le combien, on est le 8 elle a dit, je savais très bien qu’on était le 8, qu’on était lundi, je compte les heures depuis samedi soir, personne ne sait mieux que moi à quel point on est lundi, et la durée qui s’écoule du samedi au lundi, alors j’ai dit, ça doit être pour ça, ce qui ne veut rien dire, mais elle a sûrement pensé que ce que je venais de dire au sujet du lundi, et du lundi 8 en particulier, signifiait quelque chose, que ça expliquait bien des choses, donc elle n’a pas posé de question, et je me disais, elle doit avoir l’habitude de type comme moi, ce genre de resquilleurs sans le sou, qui se présentent au comptoir comme on joue à la roulette russe, ça passe ou ça passe pas, alors j’ai dit, gardez les filtres, je prendrais les feuilles et le tabac, je repasserai pour les filtres, peut-être qu’elle a souri, mais j’étais déjà parti et j’aurais tellement aimé disparaître à ce moment-là, ou bien remonter quelques minutes en arrière, et me contenter de commander du tabac et des feuilles, pourquoi donc avoir pris le risque de demander aussi pour ces maudits filtres, je peux bien tout de même me passer de filtres, et là dehors, dans la rue, la pluie s’est mise à tomber drue, j’ai rangé le tabac et les feuilles dans la poche arrière de mon pantalon et dans la voiture me suis engouffré comme un voleur ou un assassin — et, sur la route qui me ramenait à la maison, j’ai fumé, oui, j’ai fumé, ça n’était ni bon ni mauvais, mais il m’a semblé que j’étais sur le point de m’effondrer tout à fait, et c’était comme si cette cigarette, par laquelle tout le malheur était arrivé, me retenait, et je me suis répété en traversant le torrent de pluie qui s’abattait sur le pare-brise, c’est terrible, c’est terrible, quelle idée, mais quelle idée, quelle idée j’ai eu.

Cinq

Résumé des épisodes précédents : Au bureau de tabac, un drame se noue.

Mardi : Un autre mardi, le 20 décembre 2005, avec mon frère, on avait gravi Peyre Arse, en passant par le col de Cabres. L’ascension n’avait pas posé de problème, une couche de neige fraîche avait recouvert la veille une bonne épaisseur glacée, un soleil rassurant régnait sur les hauteurs, et malgré les nuages noirs qui s’amoncelaient au loin vers l’ouest, je lui ai proposé de rentrer par le chemin qui passe sous les crêtes. Deux heures plus tard, la tempête déferlait sur les pentes de Peyre Arse, les températures chutaient autour de moins vingt degrés, les traces de pas devenaient tout à fait invisibles et la neige gelait. Nous avancions dans le blizzard en creusant des marches avec l’avant de nos chaussures, mon frère était épuisé, et, comble de malchance, en explorant un passage plus avant, j’ai dévissé, filant comme une bombe en suivant le lit enneigé d’un torrent, sur environ 150 mètres. Arrivé en bas, miraculeusement indemne, mais la gueule et les mains ensanglantées, j’ai entrepris de remonter jusqu’à mon frère, ça m’a pris une heure, j’avais tout perdu dans la chute, bâton, bonnet, gants, mais je me réjouissais d’être encore en vie et en un seul morceau, mais, arrivé là-haut, François était assis, laisse-moi disait-il d’une voix extraordinairement lasse, laisse-moi. On n’y voyait plus à deux pas. J’ai dit : il faut sortir d’ici. On ne peut pas passer la nuit ici. La tempête se collait à nous, un mur de glace s’abattait sur nos visages, on s’est décidé à appeler les secours, il a fallu monter plus haut, trouver un petit replats, d’où le téléphone passait, pourquoi je raconte tout ça, je l’ai déjà raconté tant de fois, pourquoi donc, parce que parce que ce soir-là, car la nuit est tombée tellement vite, nous, mon frère et moi, avons sérieusement pensé mourir, le froid s’étalait sur nous comme un linceul, je ne sais pas si vous avez déjà éprouvé la morsure du froid quand presque rien ne vous en protège, c’est affreux, on a attendu les secours durant trois heures, je me disais, je vais perdre mes doigts, mes oreilles vont se détacher de mon crâne gelé et tomber dans la neige, mes joues vont se déchirer comme du papier, François hurlait dans la nuit, il s’efforçait de percer la tempête avec sa voix, on entendait des coups de sifflet, mais d’où venaient-ils ?, parfois on devinait la petite lumière bleue de la cordée des gendarmes venus à notre rencontre, puis elle disparaissait, à un moment, et c’est à cause de ce moment que je raconte, que je raconte une nouvelle fois, à un moment j’ai ouvert mon sac, avec peine tant mes doigts étaient engourdis, il y avait un vieux sandwich gelé au fond du sac, du tabac et des feuilles, et une boîte d’allumettes, j’ai dit, ou plutôt j’ai fait signe à François, tu veux manger ?, on a essayé, on a essayé d’ouvrir la bouche, et là, c’était tout simplement pas possible de mordre dans quoi que ce soit, on avait déjà la gueule gelé, alors j’ai fait signe comme quoi on pourrait fumer, on s’est rapproché l’un de l’autre, deux frères égarés dans la tourmente, on s’est rapproché de manière à former une sorte d’abri avec nos corps, et j’ai roulé une cigarette, j’avais les doigts raides, je les ai essuyés contre l’intérieur de mon pull, évidemment, je tremblais, mais je l’ai roulée quand même, on se découvre parfois des trésors de patience qu’on soupçonnait pas, la cigarette la plus difficile à rouler de ma vie, sous l’abri de nos deux corps réunis, puis, on a pris les allumettes, il a essayé d’obtenir une flamme, on s’est resserré encore, avec nos mains comme en prière, on a essayé, chacun son tour, puis on s’est regardé, puis il a dit, merde, on pourra même pas fumer la dernière cigarette, j’ai dit, oui, c’est pas comme dans les livres, et j’ai compris qu’il avait compris lui aussi qu’on ne s’en sortirait peut-être pas, que ça pouvait se terminer là, dans la neige, alors il s’est relevé et a recommencé à hurler, je ne peux pas dire que cette cigarette m’a manqué, j’étais trop occupé à me battre contre le froid, mais tout de même, quelle ironie du sort, quelle désolation, et plus tard, quand on s’est retrouvé à l’hôpital, couchés sur des lits mitoyens, pour des examens de routine, on avait plus faim qu’autre chose, et je crois bien qu’on a attendu d’avoir avalé une casserole entière de pâtes à la maison avant de fumer, et c’était une vraie bonne cigarette. Le chef de la brigade de secours me confierait plus tard qu’ils avaient pensé que peut-être ils ne nous retrouveraient pas, et il avait ajouté « vous n’auriez pas tenu jusqu’au matin », ça aurait été la nuit la plus longue de notre vie, et la dernière.

Allen Carr ne raconte pas des histoires comme ça, il se contente d’asséner aux fumeurs leurs quatre vérités. Allen Carr ne parle pas des soldats enfouis dans les tranchées, des soldats qui fument en attendant la mort. Allen Carr semble ignorer l’angoisse, il se contente de relever l’imbécillité des fumeurs, leur opposant la grandeur d’âme et la présence d’esprit des non-fumeurs, mais il semble ignorer la douleur de vivre.

Marc est repassé à la maison ce matin, la veille je l’avais éconduit, pour les raisons que l’on sait, comme j’ai repris à fumer, on a fumé ma première cigarette de la journée ensemble, dans le jardin. J’étais content de le voir. On a causé tous les deux, en commençant par ma tentative avortée de ce week-end. Il a dit quelque chose comme, nous les borderline, ça n’est pas pour nous, arrêter, j’ai acquiescé bien sûr, j’ai dit, peut-être avais-je besoin d’une telle épreuve. Tu arrêtes et l’angoisse te tombe dessus, c’est terrible, cette angoisse, tu avais oublié à quel point elle pouvait te dévorer, je me sens tellement plus tranquille aujourd’hui, et on a parlé de bien des choses dont je ne parlerai pas ici, son boulot, sa femme, des soucis, on a admis qu’on faisait ce qu’on pouvait, que peut-être c’était déjà pas mal, oui, déjà pas mal.

 

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