Des nouvelles (à la fin de décembre)

Comme certain‧es d’entre vous l’auront remarqué, ce blog est en pause. Il l’est depuis trois mois, à un message près, depuis que j’ai quitté le (meilleur) réseau social (du monde aka Mastodon), et surtout les ami‧es que j’avais « là-bas » – où est ce là-bas, telle est la question à l’heure où les géographies ont été largement modifiées par le déploiement irrésistible d’internet (sans parler du fait que de nouvelles créatures apparaissent dans la collection des êtres avec qui entrer en relation : les fameux cyborgs dont parlait déjà Donna Haraway – je pense évidemment aux Intelligences Artificielles sur/avec lesquelles je travaille actuellement, envisageant même d’écrire un petit livre ou plutôt de le co-écrire avec une IA, dans une sorte de dialogue cyber-anthropologique, ce que je suis, ce qu’elle est, et comment décrire la relation entre elle et moi. J’y reviendrais. Un de ces jours).

Le blog est en pause, mais l’auteur ne l’est pas. Ces derniers mois ont vu s’accumuler des centaines et des centaines de pages de notes, en écho à mes lectures. Pour autant que je m’en souvienne, les trois thèmes principaux qui m’ont occupé l’esprit furent dans l’ordre :

Des lectures autour du concept de « structures of feeling » d’un des inventeur des Cultural Studies, Raymond Williams. J’ai beaucoup aimé l’usage qu’en propose Joseph Masco dans sa trilogie sur les politiques nucléaires américaines, que j’ai dévorée : The Nuclear Borderlands : The Manhattan Project in Post-Cold War New Mexico (Princeton University Press, 2006, The Theater of Operations : National Security Affect from the Cold War to the War on Terror (Duke University Press, 2014), The Future of Fallout, and Other Episodes in Radioactive World-Making (Duke University Press, 2021) : c’est parfaitement génial et sinistrement actuel à l’heure où les nations européennes se préparent à la guerre – ou se réactivent non seulement la menace d’un conflit majeur mais les « (infra-)structures of feeling » qui sont diffusées pour discipliner les populations autour d’un projet commun – la défense de la nation (et blablabla) et, bien entendu, de ses valeurs supposées éternelles (c’est-à-dire les valeurs du monde fabriqué et pensé par et au bénéfice du mâle blanc d’âge mûr multi-propriétaire (pour le dire vite). Autre œuvre qui rend hommage aux intuitions de Raymond Williams, celle de Dominic Davies, et je vous conseille vivement The Broken Promise of Infrastructure (Lawrence & Wishart, 2023) qui montre comment les infrastructures orientent nos existences, les alignent ou les réalignent, les disciplinent, constituent autant de propositions de vie, très inégalement distribuées (empêchant les unes, facilitant et fluidifiant les autres).

J’ai ensuite beaucoup pensé le concept de « seuil de tolérance », en méditant sur le livre de Max Liboiron (Pollution is colonialism) mais aussi plus largement sur ce qu’on appelle les Waste Studies, les études portant sur les déchets – ruines comprises (le capitalisme fabrique littéralement des ruines nous apprend Ann Laura Stoler). Quels niveaux de toxicité (ou de radioactivité, comme l’explore Joseph Masco), donc de violence, sont considérés comme tolérables – tolérables pour quels corps ? et qui détermine ces seuils ? Essayer de répondre à ces questions permet de dresser un tableau du capitalisme global, assez terrifiant pour tout dire (et de penser le déroulement de la lente mais irréversible catastrophe climatique).

Ces derniers temps, je me suis replongé dans l’œuvre de Sara Ahmed lisant des textes que je n’avais pas encore lus, en relisant d’autres. Je ne crois pas qu’une manière de penser, un style, ait jamais eu autant d’effet sur moi, jusqu’à me transformer pas seulement intellectuellement, mais affectivement et presque sensoriellement. La dernière fois, c’était Wilfred Rupert Bion, il y a une vingtaine d’années (je lui dois sans doute une bonne part de mon style quand je reçois des patient‧es pour une psychanalyse). En relisant Sara Ahmed (mais aussi Laurent Berlant et quelques autres autrices), j’ai accumulé des pages et des pages de notes sous l’intitulé « Attachements mélancoliques ». Je ne sais pas encore quoi faire de tout ce matériau. Écrire un essai est au-delà de mes forces (et de mes compétences ou ma manière d’écrire, mais aussi mon endurance). J’imagine fabriquer une sorte de blog dédié à cette question, et peut-être monter un atelier (à Thiers, où je vis) pour explorer avec celles et ceux qui le souhaiteront ces questions à la fois intimes et politiques (là où vraiment the personal is political). Ces réflexions font écho à ce que j’appelle aussi notre capitalisme intime, mais explore aussi, évidemment, la relation amoureuse, l’attachement idéologique, dont elles analysent les crises, les affects et les émotions qui en émergent et les structures, les « structures of feeling », les “scripts” qui les pré-déterminent, les “normes” de l’attachement si vous voulez, et donc comment, là même où nous imaginons être les plus libres, « être désirant », nous sommes en réalité bien souvent en train de nous aligner sur les voies de la reproduction sociale (et suivons les injonctions du libre marché). Vaste chantier qui m’amène à réfléchir à des idées comme « avoir des principes », la loyauté, « n’en penser pas moins », le deuil et la mélancolie, la dialectique de la menace et de la promesse, de la jouissance et de la perte, mais aussi le fétichisme, les objets toxiques, le racisme, l’homophobie, le suicide, le burn-out, etc. (je ré-invente en partie la roue bien entendu – faisons-nous jamais autre chose que ça – mais en déviant l’orientation et la rotation par une inflexion politique et surtout féministe-queer : les amateurs de théories psychanalytiques en seront donc pour leur frais)

Bref. Ça travaille, explore et creuse. Il en sortira bien quelque chose de publiable un jour. Sous une forme ou une autre.

La littérature aussi, bien sûr – je relis pour une énième fois Sous le Volcan de Malcolm Lowry dans cette perspective des attachements mélancoliques, et ce n’est pas rien : personne ne connaît mieux ce sujet que Lowry. Et mon prochain livre, La Montée des eaux, fait bon an mal an son bonhomme de chemin – il faudrait « dans l’idéal » qu’il soit achevé avant la fin du monde, ou ma propre fin, ce serait bien, ce serait mieux. Écrire pour la malle, j’ai l’habitude, mais j’aimerais en écrire un « dernier pour la route » que d’aucun.es puissent lire s’il en a le goût. Je n’ai guère d’espoir que quiconque s’avise d’ouvrir la malle quand j’aurais mis les bouts (sinon pour en déposer le contenu dans les « poubelles jaunes » car le papier est recyclable, soi-disant – les textes aussi d’une certaine façon : il faudrait inventer des poubelles jaunes pour les textes).

Ce temps qui reste, dieu qu’il est incertain. J’aimerais écrire d’une condition meilleure, avec un avenir devant moi plus secure. Ce n’est pas le cas. La solitude me pèse (peut-on vivre sans amour ? Et est-ce là une vie digne ? Tolérable ? Je me suis réveillé un matin, il y a quelques semaines, après un an de solitude appréciée, en éprouvant cette angoisse de finir comme tant de gens autour de moi, seuls. La solitude est une chose, l’isolement en est une autre, et les réseaux sociaux ne sont qu’un sparadrap sur une jambe de bois (qui fournissent certes des attachements et des loyautés, mais contribuent à rendre supportable ce qui ne devrait peut-être pas l’être tant que ça).

Et la précarité bien entendu, même si j’ai reçu (et reçois encore !!) des donations adorables, qui m’ont permis de passer et l’automne et l’hiver sans crainte d’effondrement économique majeur). Mais combien de temps cet équilibre instable pourra-t-il durer. J’ai un voisin que j’aime beaucoup, un peu plus jeune que moi (55 ans à quelques années près) qui vient d’être licencié suite à la faillite de l’entreprise d’insertion qui l’employait (et c’était un métier qu’il aimait vraiment), suite à une gestion catastrophique. Il me dit qu’il envisage de tout plaquer et, comme un ami à lui qui lui a vanté ce mode de vie, de prendre la route. Il paraît qu’il existe des sites web « très bien faits » qui expliquent comment s’en sortir au quotidien, survivre, en rusant, en négociant. Il semble enthousiaste à l’idée de tout plaquer. L’ancien locataire de mon logement a fait le même choix : avant de partir, en me laissant sa collection de coquillages, il m’a expliqué qu’il partait à la Réunion. Personne ne l’attend là-bas, pas de travail. Il a quelques amis qui se souviennent peut-être de lui, peut-être pas. Il verra bien sur place. Il est parti un matin, un sac sur le dos (il avait vendu ou donné tout le reste, ses maigres possessions), direction la gare de Thiers, se demandant s’il attendait le bus ou montait à pied. À Thiers, en ville haute, aucun terrain n’est plat : ou bien vous grimpez, ou bien vous descendez. Il se demandait cela alors qu’il partait pour l’autre bout du monde. Je me demande si telle n’est pas la destinée des locataires, des quinquagénaires célibataires qui se sont échoués là, après avoir vécu bien des vies qui les ont cabossés, c’est mon cas évidemment, si telle n’est pas leur destinée de partir sur les routes. On verra bien. J’ai encore Iris, ma chère épagneule et quelques patient‧es dont je dois prendre soin (le plus aimant des devoirs), et des textes à écrire. On verra bien.