Notes éparses sur les existences malajustées

(Prises au café un matin de février.)

Je préfère parler d’existences malajustées (qui traduit littéralement l’anglais maladjusted) plutôt que de personnalités borderline, ou d’états-limites, parce que ces concepts appartiennent au champ psychopathologique – et même si elles ne sont pas, ou ne devraient pas, être considérées, en psychanalyse notamment, comme des tableaux pathologiques, elles demeurent des déterminations problématiques, dans la mesure où elles renvoient implicitement à une norme, laquelle n’est pas thématisée ou interrogée comme telle. C’est une des grandes misères « épistémologiques » de la psychopathologie, particulièrement dans les catégories qu’elle établit dans les modèles cognitivistes, comportementalistes ou neuropsychiatriques, de demeurer absolument sourde et aveugle, et pour tout dire, d’occulter entièrement, la question de la norme à laquelle elle ne cesse de se référer sans jamais la décrire, en ne l’abordant que de manière « négative », par le biais de l’anomalie, de la déviance (et donc, ce faisant, elle « dépolitise » ces questions, se situant elle-même dans un champ « apolitique »).

La psychologie contemporaine repose en réalité sur un système de normes non thématisé, non élucidé, non conscient, que ce soit au niveau théorique, expérimental, mais trop souvent aussi dans les cabinets où sont reçu‧es les patient‧es, orienté‧es vers une « promesse de thérapie », hantés par le « désir thérapeutique » du psy, contre lequel Bion aussi bien que Lacan nous ont pourtant mis en garde, qui m’a toujours semblé problématique. Cette occultation de ce sur quoi la psychologie fait fond a pour conséquence que le travail du psychologue ou du psychiatre peut être décrit comme une entreprise de réadaptation, de réalignement, pour parler comme les féministes/queer, de remise sur le droit chemin, de « conformation » à l’idéal de la « bonne vie » que diffusent à bas bruit les (infra-)structures of feeling (Raymond Williams). L’internement, la mise hors circuit, l’association de la vie malajustée à un handicap, tout cela témoigne de l’échec de cette entreprise, tout en confirmant évidemment sa nécessité : moins on soigne plus il est urgent de soigner.

On parlait naguère, à raison, de la psychiatrie comme d’un levier de l’hygiénisme social : un outil politique qui vise à séparer le bon grain de l’ivraie, de manière à optimiser la « reproduction » du « style de vie » attendu, au sens féministe et marxiste. L’entreprise psychothérapeutique vise à individualiser autant que possible les cas problématiques, de manière à occulter autant qu’il est possible les structures sociales, économiques et politiques qui reproduisent la « sélection » des individus, leur exclusion, leur inclusion, et les violences continues et inaperçues des techniques de sélection. Ce faisant, elle collabore à cette reproduction, en fournissant des critères prétendus objectifs (ce qui prêterait à sourire si les conséquences étaient moins graves, quand on connaît le caractère purement empirique, et qui n’a de scientifique que la forme, des diagnostics et des traitements psychiatriques, et dont la seule réussite notable est de transformer les psychotiques les plus désespérés en légumes.). Elle contribue, comme les techniques de distribution du travail, la culture de la famille, la répétition des hommages rendus à la nation, à alimenter et renforcer les structures of feeling qui déterminent la norme et la déviance, la vie désirable et la vie défaillante, la bonne et la mauvaise santé. L’idéologie que présuppose et qu’incarne la psychopathologie prise au sens large, des ouvrages théoriques aux cabinets des praticiens, devient la toile de fond qui va de soi, qui ne fait quasiment plus l’objet d’analyses critiques (comme c’était le cas dans les années 60 et 70 par exemple : des courants philosophiques et politiques anti-psychiatriques, qui pour le plupart étaient nés de la psychiatrie elle-même, il ne reste plus que les théories complotistes vaseuses de quelques imbéciles illuminés). Le travail de sape qu’elle opère passe sans qu’on n’y prenne plus garde, demeure « unnoticed » pour reprendre ce mot qui revient souvent, et on comprend pourquoi, dans l’œuvre de la chercheuse féministe queer Sara Ahmed.

[aparté : comment s’étonner de ce qu’on peut lire dans ces « dossiers médicaux » volés par un hacker, et dont le contenu confidentiel a été en partie révélé, dont les notes prises par quelques médecins ou psychiatres, je cite verbatim : « « porteuse sida !!! !!!! », « serait homosexuelle d’après sa mère », « mère musulmane voilée », ou encore « catholique non pratiquante car ses 2 frères sont suicidés ». La question n’est pas tant de s’inquiéter de l’usage qui pourrait être fait, comme le dit la presse française dans sa stupidité habituelle, « à des fins discriminatoires », de ces commentaires « confidentiels » – de facto, la discrimination n’a pas besoin de ce genre d’informations pour s’accomplir chaque jour. Mais plutôt de réfléchir au fait que des soignants puissent non seulement écrire, mais aussi penser des choses pareilles. Il serait vraiment grand temps d’ouvrir les yeux sur la violence du champ médical, qu’on tend à considérer comme un domaine sacro-saint, par la nécessité qu’il y a à soigner les malades, qui serait peuplé quasiment exclusivement de personnes bienveillantes et d’une intelligence supérieure, à l’exception de quelques brebis galeuses, aux égarements bien déplorables mais somme toute passagers – la réalité est tout autre : la violence, ainsi que je le laissais entendre plus haut, est consubstantielle à la pratique thérapeutique dès lors qu’elle n’interroge pas les normes sur lesquelles elle repose. Si j’étais en charge d’une réforme de la médecine et de la psychiatrie, je commencerai par rendre obligatoire un enseignement poussé et continu, en philosophie des sciences, en épistémologie, en histoire de la médecine, en éthique et morale, enseignement qui serait parachevé par l’étude de livres politiques – notamment produits par des critiques féministes queer, anti-racistes, décoloniaux, etc.]

https://www.franceinfo.fr/sante/enquete-francetv-une-fuite-massive-de-donnees-medicales-inquiete-en-france_7831823.html

Il faut bien se faire à l’idée que tous les termes qui viennent à l’esprit pour nommer ces « malajustés » renvoient irrésistiblement à la norme, au système des normes, dont ils s’écartent (de leur plein gré ou pas). On peut légitimement s’agacer de ces définitions négatives, mais aussi considérer qu’assumer par exemple, pour parler de soi, de faire usage des « mots de l’ennemi » (borderline, queer, déviant, etc.), c’est assumer une différence qui n’a de sens que dans un contexte linguistique et expérientiel conflictuel, c’est dénoncer la violence des assignations normatives, habituellement passées sous silence comme « non pertinentes », et, in fine, se donner un lexique pour résister et lutter contre cette violence. (on lira cet argument chez Sara Ahmed dans son Manuel rabat-joie féministe.)

Tout se passe comme si on décrivait l’anomalie sans se soucier de l’état normal auquel renvoie forcément l’anomalie – état normal qui suppose une régularité, que l’anomalie est censée interrompre : on pourrait aussi qualifier les malajustés d’« irréguliers ».

Ou bien : « décalés », « non-adhérents » (ou n’adhérant pas tout à fait malgré leurs efforts, le problème étant justement qu’on doit, pour adhérer, produire un effort, là où, pour la plupart, l’adhésion est spontanée, va s’en dire, n’est même pas notée).

Le terme « borderline » présente un certain intérêt si l’on oubliait toutes ses connotations psychopathologiques, et qu’on l’entendait au sens littéral : la condition de celle ou celui qui se trouve en bordure de la ligne – reste à décrire cette ligne, description que la psychopathologie prend bien soin de ne jamais produire. Celle ou celui qui, avançant au bord de la ligne, se tient aussi au bord du vide.

On pourrait alors parler de « non-aligné » – en se référant au concept et aux expériences d’alignements (ou de re-alignements forcés) décrits dans la littérature féministe queer.

On se retrouve dans la même situation que celles et ceux qui acceptent l’idée de « queer », malgré ses origines stigmatisantes (ou les personnes de couleur avec le mot « niger ») – ce qui souligne et positive d’une certaine manière leur « étrangeté » – bien qu’au fond, là encore, il n’est d’étrange que ce qui étonne ou embarrasse la norme.

Peut-être devrait-on tout bonnement reconnaître que le monde tel qu’il se présente à nous, les non-alignés, n’est pas fait pour nous. Qu’il a été constitué et institué, pour l’homme blanc d’âge mûr multi-propriétaire (pour reprendre la formule du sénateur Howard en 1866 (« Everywhere mature manhood is the representative type of the human race. » disait-il. J’avais trouvé cette citation chez Saidiya Hartman, Scenes of subjection. Terror, Slavery, and Self-Making in Nineteenth-Century America.

« Le type représentatif de la race humaine »

Pensez à l’organisation des villes, des espaces de travail, la répartition des tâches, la distribution des services, des biens et des revenus, etc. On ira parmi bien d’autres exemples le livre de Leslie Kern, Feminist City. Claiming space in a man-made world, Verso 2020.

Le malajusté se trouve toujours menacé d’effondrement. Il s’effondre sans doute rarement, mais la menace subsiste. On pourrait appeler cet effondrement une décompensation au sens psychiatrique du terme. Ce qui n’est pas interrogé, comme toujours, c’est ce en quoi consiste l’état de compensation. En réalité, cet état « compensé » ressemble, ou tente à ressembler, à un état « normal » qu’on peut décrire comme un comportement général (une humeur, un état de l’âme tout autant que du corps, des expressions verbales et non-verbales), qui serait aligné sur les normes. La difficulté, pour les malajustés, c’est qu’ils ne décompensent que rarement de manière spectaculaire. Il s’agit plutôt d’une succession de micro-effondrements, à chaque fois que « le sol de la réalité se dérobe », quand l’arrière-plan se fêle et, du même coup devient conscient en tant qu’arrière-plan, et partant, problématique. On pourrait parler d’une succession de crises, d’une accumulation de dérèglements, plutôt que d’une catastrophe en bonne et due forme. C’est seulement quand le tableau de fond se fissure, qu’on prend conscience de son existence. Tant qu’il reste homogène, il demeure « unnoticed » comme dit Sara Ahmed, terme à mon avis crucial mais difficile à traduire en français (« non-remarqué », « non-noté », « non-relevé » – « ignoré » ne convient pas). Cet empire des normes, qui constitue le sol de la réalité, le tableau de fond ou l’arrière-plan non interrogé de l’existence sociale, se diffuse en réalité subrepticement à bas bruit, et on parle alors, comme Raymond Williams, de structure of feeling, voire d’infrastructure of feeling (voir par exemple le livre remarquable de Dominic Davies, The Broken Promise of Infrastructure, Lawrence Wishart, London 2023. (je pense aussi à la somme d’Alexander Kluge, Chroniques des sentiments, qui je crois illustre à sa manière « littéraire », et mieux encore « documente » les traces de ces structures of feeling). Le monde ou l’infra-monde des normes consiste en un ensemble d’attentes (ou de « comportements » (au sens large) attendus). C’est pourquoi ces (infra-)structures of feeling par lesquelles se diffusent des « ambiances générales », riches en incitations, mais aussi en dissuasions, sont essentiellement dynamiques.

Elles sont dynamiques, au sens où elles projettent continuellement des assignations à « comparaître » (paraître devant les autres), mais dissimulent en même temps leur dynamisme, en se faisant passer pour une (seconde) nature, un monde donné, statique, la réalité avec laquelle on ne peut faire autrement que de composer, à laquelle on n’a pas d’autre choix que s’adapter. Le fait, souligné maintes fois par les historiens des mœurs, que les normes évoluent, et par les ethnologues et sociologues, qu’elles ne valent que pour une culture ou un groupe donné, et pas forcément ailleurs, n’y change rien. L’évolution des normes, leur changement (en réalité continu lui aussi), constituent toujours une menace pour celles et ceux qui s’identifient comme les défenseurs de la norme (et les juges de la déviance). Ce pourquoi la plus flagrante traduction politique de la réalité normative, ce sont les politiques d’intégration et d’assimilation, c’est-à-dire la mise en place de techniques biopolitiques (et souvent nécropolitiques) de remise en ordre des valeurs, d’ajustement des comportements et des opinions, de rappel des normes en vigueur, et de nivellement, voire d’arasement (souvent violent), des différences, de stigmatisation de la déviance, de prévention et de réparation des défaillances. Le système éducatif me paraît, pris sous cet angle, être la première entreprise d’intégration et d’ajustement (de l’enfant sauvage, indiscipliné, potentiellement queer). Logiquement, toutes les institutions sociales et politiques s’inspirent d’une logique conservatrice et parfois (comme à notre époque où la menace d’une décadence est brandie de manière obsessionnelle), réactionnaire.

Ces structures of feeling normatives fabriquent de manière continue ce qu’on pourrait appeler la réalité, c’est-à-dire la toile de fond ou l’arrière-plan sur lequel se déploient les relations sociales. Les attentes qu’elles projettent en permanence ne sont pas perçues comme des attentes dans la mesure où elles sont satisfaites, où les gens se conforment et font ce qu’on attend d’eux. Elles deviennent problématisées comme des attentes quand les personnes échouent. Autrement dit, pour les personnes malajustées, la réalité devient une sorte d’épreuve plus ou moins permanente – dont elles ont pris conscience en échouant. Cette existence anxieuse ne s’apaise que dans la mesure où l’on est tout seul ou entre amis, avec des gens de confiance, et qu’on échappe, provisoirement, à ce régime de la répétition des attentes, qui sont éprouvées comme autant d’épreuves, de tests à passer (sans qu’ils aient été présentés comme tels), qui suscitent des états émotionnels d’inconfort, d’embarras, d’incompréhension, un sentiment d’injustice, la perte de confiance en soi et aux autres, et parfois le désespoir.

Échouer à satisfaire cette attente, c’est devenir suspect pour tous les autres, pour le social. L’impression d’avoir dit quelque chose de trop, de ne pas en avoir assez fait, d’avoir souri de manière inappropriée, soupiré à contre-temps, de s’être comporté d’une manière un peu décalée, inadéquate, être toujours un peu en retard ou un peu en avance, rarement dans le bon tempo. C’est pourquoi je préfère parler de « feelings ». Ce léger décalage, par sa répétition, entraîne pourtant des conséquences parfois spectaculaires, de véritables bouleversements. Et quand le malajusté se plaint des reproches qu’on lui fait de n’être pas ajusté, on le renvoie à la norme. On lui dit qu’il fait tout un plat de quelque chose d’anodin, qu’il n’y a pas lieu de se mettre dans cet état. « Ce n’est rien, tout le monde vit des choses pareilles après tout ! » (minimiser la douleur ressentie par l’autre, en la relativisant, en l’universalisant, permet de ranger les plaintes des racisés, des femmes, des queer, des malajustés, dans le tiroir des sujets capricieux, des racisés susceptibles, de l’hystérie féminine, des garçons efféminés, des sensibilités excessives, ou des mauvaises volontés, des willfull subjects, pour reprendre le titre d’une étude de Sara Ahmed – au fond, si vous n’adhérez pas et vous en plaignez, c’est parce que vous êtes ou bien de mauvais citoyens, ou bien des personnes malades, et parfois, alternativement ou en même temps, les deux.)

La vie sociale du mal ajusté ressemble à une course d’orientation (et une course d’obstacles). C’est comme s’il fallait faire des efforts pour d’abord découvrir les balises, sans lesquels le bon chemin demeure invisible, étudier la carte sociale pour espérer s’orienter correctement. Pour la plupart des gens, au contraire, cette géographie est acquise, tout est déjà connu, les chemins ont déjà été empruntés (« the more a path is used, the more a path is used », rappelle Sara Ahmed dans What’s the use?), les pensées déjà pensées. La réalité, c’est-à-dire l’ordre du symbolique (je renvoie ici incidemment à Lacan, sans avoir le temps de développer), ne signifie pas autre chose que : le monde est fait pour certains et pas pour d’autres. Il a été fabriqué, a été disposé, pour les uns et pas pour d’autres. Même si le mouvement est parfois scandé de frictions, ponctuées d’étapes et d’épreuves, ces frictions, ces étapes et ces épreuves, le diplôme, le travail, le mariage, la maison, la retraite, etc., demeurent parfaitement normaux, c’est-à-dire « attendus ». L’amour du travail, de la famille et de la nation (la patrie), régulent l’empire des normes auquel chacun est appelé à adhérer. Et, il faut bien l’admettre, la plupart y adhèrent sans sourciller (ou, sans vraiment sourciller) : s’il est exagéré de parler d’une réelle unanimité (concernant des questions qu’on ne pose que rarement), s’impose tout de même un large consensus, lequel se manifeste pas tant dans les opinions que dans les actes et les biographies (tout semble conspirer, semble-t-il parfois, de manière silencieuse, à la confirmation de ces « états de fait »). L’adhésion est tenue pour acquise, et n’est que rarement requise – excepté si vous êtes un migrant aux portes du pays que vous souhaitez traverser, ou un allocataire du RSA ou un demandeur d’emploi etc. La plupart du temps, elle se diffuse sous la forme de micro-situations sociales, ce pourquoi on les appelle des structures of feeling : on ne vous demande jamais d’adhérer explicitement au capitalisme, comme s’il s’agissait de voter pour une idéologie, mais tout conspire en silence à ce que vous n’ayez d’autre choix que d’y adhérer, par vos actes, vos sentiments, vos comportements. Ainsi, l’existence, pour la plupart, au sein de la réalité, s’avère relativement fluide. Elle ne pose guère de questions sur la réalité à elle-même. Une question serait un arrêt, une interruption, une menace.

Il faut imaginer qu’au contraire, pour le malajusté, ce même espace social n’a rien de fluide, mais qu’il est en permanence interrompu, comme un déplacement scandé par des « checkpoints ». De facto, ces déplacements interrompus par des passages aux checkpoints constitue pour bien des gens sur cette planète un élément de la vie quotidienne. Un checkpoint est une interruption de la mobilité : il suscite un arrêt. On se demande si l’on est autorisé à entrer à tel ou tel endroit, si l’on est censé passer par telle ou telle voie. Il faut montrer patte blanche pour « être autorisé » : décliner son identité, montrer ses papiers, livrer son corps (et son smartphone) à la fouille, s’acquitter d’un bakchich dans certains cas. Un checkpoint est un test de « bonne citoyenneté », une épreuve (à laquelle, si vous échouez, peut avoir des conséquences dramatiques) pour certains, mais une interface qui facilite la vie ou fluidifie le déplacement pour d’autres. Une simple porte peut devenir un checkpoint, un restaurant dans lequel vous n’entrerez jamais, un terrain de golf où vous n’êtes pas le bienvenu, un quartier réservé, un sens interdit ou une voie obligatoire. Elle peut au contraire ouvrir un monde de plaisirs réservés à quelques privilégiés. L’aménagement urbain peut être décrit comme une géographie d’apartheid plus ou moins implicite. Entre les quartiers gentrifiés et les cités de misère, un tri s’opère parmi les populations (selon des critères socio-économiques et, bien souvent, raciaux). Les frontières s’élèvent, matérialisées par des murs, tout autant que des remparts immatériels, invisibles, abstraits (aux effets pas moins concrets). Pour celles et ceux qui mènent une vie fluide et sécurisée, celles et ceux pour qui ce monde est fait, ces frontières sont non remarquées, parce que non remarquables : ils peuvent aller où bon leur semble, sans subir aucun arrêt. Ils notent à peine l’existence de la frontière, puisqu’elles ne les arrêtent pas – une frontière n’existe que pour celles et ceux qu’elle arrête (ce sont les mêmes qui affirment que les sociétés contemporaines sont devenues post-raciales, post-féministes, post-queer, qu’il n’y a donc plus vraiment lieu de se plaindre, et qu’il faut au contraire saluer les efforts qui ont été accomplis pour dépasser le racisme, le sexisme ou l’homophobie, etc.)

La forteresse européenne déploie une immense frontière, à la fois concrète et abstraite (idéologique) censée sécuriser l’existence supposément menacée des Européens (c’est-à-dire la whiteness, la blancheur et ses privilèges) et externalise la violence sur laquelle se fonde leur sécurité et leur prospérité. Toute cette violence est cachée, elle ne doit pas être visible. On la confine dans des camps de rétention (parfois situés au cœur même des villes, à deux pas de chez vous), et on la projette dans les pays limitrophes, et même, de plus en plus lointains (les limites de l’Europe peuvent aller jusqu’au Moyen-Orient, en Afrique Noire et on parle de céder la « gestion » des demandeurs d’asile à l’Inde). Tout est fait pour occulter le fait que la norme repose sur l’exclusion et la violence. Que la norme est un verbe, un acte, et pas un état de fait – le résultat d’un travail, d’une volonté, une « normalisation ». Et que ce verbe appartient au registre de la violence. (il est évidemment contre-intuitif d’associer l’adjectif « normal » à la violence, ce que j’essaie de faire ici).

Ces géographies circulent forcément avant tout dans le langage, et donc dans les pensées, notamment sous la forme de références qui sont comme des panneaux d’orientation. C’est le fameux indicateur de chemin de fer qui peut paraître absolument incompréhensible pour tous les gens qui ne connaissent pas les codes. Le malajusté a parfois le sentiment de n’avoir jamais les bonnes références. Ou bien les références qui sont les siennes sont inconnues de la plupart des gens. Il ne sait pas ce qu’il faut penser en telle ou telle occasion. Il ne sait pas ce qu’il faut « en » penser. Une référence peut être un programme télévisé que vous n’avez pas vu, une personnalité dont tout le monde parle, un événement qui fait la Une des journaux. Elle s’institue comme norme, comme point d’intérêt autour duquel gravite la conversation, dans le cercle familial, dans l’entreprise, au café avec des amis, dans la cour d’école. Des choses dont on est censé se moquer, qu’on est censé admirer, dont on est censé s’indigner. Si vous ne manifestez pas l’état émotionnel attendu, les problèmes commencent. L’inverse peut être vrai. Ce qui retient votre attention ne retient l’attention de personne. Ne semble pas remarquable pour les autres, tout à fait banal, anecdotique, anodin, pas digne d’être relevé. Vous pouvez vous sentir ridicule de vous intéresser à ce qui n’intéresse personne. Vous pouvez être ridiculisé pour ne pas être « au courant » des sujets de conversation à la mode. Ce qui vous rend suspect, c’est de faire tout un plat, prendre au sérieux, considérer comme significatif ou porteur d’une signification plus profonde, une chose qui laisse tous les autres indifférents. C’est évidemment une expérience que connaissent bien les féministes, les queers, les racisés et les pauvres, quand elles et ils sont confronté‧es à des sociétés qui les ostracisent (souvent de manière subtile, par cette sorte d’indifférence polie qui vous atteint bien plus profondément qu’un rejet explicite).

Une référence est un point d’orientation. (elle peut être un point d’exclamation, quand on la clame haut et fort comme une évidence, ce qui évite d’ailleurs de « s’y référer » réellement (en lisant par exemple le texte auquel on fait référence, comme si faire référence permettait de faire l’économie de la peine de consulter la référence), mais, pour les personnes malajustées, elle est souvent un point d’interrogation, un point de départ pour la pensée, et parfois un point d’anxiété). En tant que référence, par exemple une parole qui fait autorité, quand donc elle est posée comme norme, elle prétend instituer un point de rassemblement à partir duquel s’orienter correctement, un chemin à suivre, une invitation à se conformer. C’est autour d’elle, en l’adoubant, qu’on apprend à suivre le bon chemin, le chemin conformiste, consensuel. Il faut connaître les bons sujets, les sujets de réflexion, ce qui compte, ce dont tout le monde parle, ce qui permet de se situer dans le flux des opinions les plus courantes et d’adopter ainsi une des opinions autorisées (se situer dans l’opinion plutôt que s’orienter dans la pensée). Ne rien en penser, ne pas s’intéresser, devient d’emblée suspect. On dit : « Il ou elle plane, il vient de la planète Mars ». Planer, en grec ancien, c’est errer, à la fois être perdu et avancer tout de même (car on n’a guère d’autre choix) et être dans l’erreur. Il semble découvrir ce que tout le monde sait. Puisqu’il s’étonne de ce dont personne ne s’étonne.

Ce que j’essaie de faire ici, comme ailleurs, c’est d’attirer l’attention sur des aspects non remarqués, unnoticed, de la vie quotidienne sous le ciel sinistre du capitalisme. Ce que Lauren Berlant appelle la « normal national culture » ou bell hooks « the white supremacist capitalist patriarchy ».

Voici quelques scènes typiques où se manifestent cet inconfort et cet embarras caractéristiques des existences malajustées.

La prise de parole en réunion quand, d’une voix peu assurée, vous proposez quelque chose, une idée, dans le cadre d’un projet, et qu’il semble à ce moment-là que personne ne vous écoute. C’est comme si vous n’aviez absolument rien dit. Il y a peut-être un sourire, un sourire gêné, un froncement de sourcils qui s’étonne que vous ayez pris la parole, un soupir qui s’échappe d’une bouche exaspérée. On passe immédiatement à autre chose, sans même avoir fait une seule remarque, excepté qu’on vous a éventuellement remercié poliment. Ce que vous avez dit semble n’avoir produit aucun effet, excepté cet embarras qui ne vous a pas échappé (et que tous, autour de la table, ont déjà oublié). Puis, dans les minutes qui viennent, un peu plus tard dans la réunion, une autre personne dit exactement la même chose que ce que vous aviez dit auparavant. A eu la même idée (à croire qu’elle l’a reprise de vous!) À ce moment-là, tout le monde l’écoute et la félicite pour la pertinence de ses propos. Et une discussion s’ensuit, dans laquelle tout le monde s’engouffre avec enthousiasme. Et vous vous retrouvez seul, désarmé, désorienté, comme si votre parole n’avait pas la moindre autorité, comme si vous ne pouviez absolument pas faire référence ou être un point à partir duquel on aurait pu discuter. Le problème ne vient pas de ce que vous avez dit, mais de ce que vous êtes, et ce que vous êtes se déduit peut-être de la manière dont vous l’avez dit, le ton de votre voix, le visage que vous composiez à ce moment-là, ou bien ce qu’on croit deviner de vous à cause des vêtements que vous portez, de votre nouvelle coiffure, de la maladresse dont vous avez fait preuve hier devant la machine à café en remplissant une tasse, et sans doute d’une multitude d’indices de la sorte, qui se sont imprimés de manière inconsciente dans l’esprit de vos collègues mais ne laissent que guère de doute sur les aspects « problématiques » de votre personnalité (on s’inquiète : « êtes-vous réellement fait pour « travailler en équipe » ? »). Et si jamais vous vous en plaignez, vous passez pour quelqu’un d’envieux de l’intérêt suscité par l’autre, quelqu’un qui manque assurément de confiance et de reconnaissance. Le mieux alors serait d’aller consulter un psy pour réparer votre problème.

De manière beaucoup plus subtile et sournoise, se déploie tout un monde autour des abréviations, des acronymes, des termes techniques, du jargon. Vous ne les comprenez pas du premier coup. Quand les explications arrivent, elles paraissent encore énigmatiques. Il m’est arrivé, au moment même où je demandais une explication qu’on me reproche de ne pas l’avoir demandée avant, et de me congédier sans avoir rien expliqué du tout. Si vous osez relever le caractère absurde, pire encore, vous moquer, de cette manie jargonneuse, de cette technicité comique, on vous en fait le reproche. Quand j’enseignais dans un lycée agricole, j’avais donné un cours, dont l’intitulé m’échappe et qu’on se contentait de désigner par un acronyme abscons. Il s’est passé plusieurs mois avant que je finisse par comprendre, à force d’interroger les uns et les autres, que ce que je proposais à mes élèves n’avait absolument rien à voir avec ce qu’on m’attendait de moi. J’avais bien noté que les étudiants me regardaient d’un drôle d’air, et mes collègues tout autant, mais personne ne s’était avisé de m’informer de quoi que ce soit, comme s’il était agréable et satisfaisant de me laisser persister dans l’erreur. Vous connaissez peut-être cette impression d’être toujours « à côté de la plaque ». Jamais aligné. De fait, pour aggraver mon cas, je prenais soin de fréquenter le moins possible la salle des professeurs (où, j’imagine, les informations étaient distillées) et ne mettait jamais les pieds à la cantine (où se diffusait sans doute cette structure of feelings imprégnant les corps et les esprits des enseignants). Je les évitais en raison de l’inconfort que je ressentais en présence du groupe formé par mes collègues. Ce faisant, je m’excluais moi-même, condamné à me perdre dans un cercle vicieux aux conséquences désastreuses (pour ma santé mentale).

Je me souviens d’une autre cantine, à l’usine dans laquelle j’avais travaillé brièvement quand j’étais jeune. À la pause de midi, entrant dans cette vaste cantine, je ne savais pas où m’asseoir, il me manquait la carte pour m’orienter dans la cantine, où aurait été portée la table convenable. Je m’étais donc installé à côté d’un homme solitaire, un petit gars barbu au regard triste. Il s’agissait du délégué de la CGT, qui était en quelque sorte banni, exclu, à côté duquel on ne s’asseyait pas, et, m’a-t-il expliqué, qu’on allait voir uniquement quand on avait des raisons de se plaindre à la direction et qui, le reste du temps était exclu de la société de ses collègues de travail. J’étais à vrai dire une catastrophe sur la chaîne de production, à cause d’une maladresse insigne, due à mon absence totale d’intérêt pour ce travail, ce qui avait fini par devenir suspect. Personne ne m’adressait jamais la parole durant les rares pauses dans la journée et encore moins à la cantine. Les rares et brèves pauses devenaient encore plus insupportables que les heures de travail à la chaîne, et j’avais juste envie de disparaître à ces moments-là.

Tout se passe alors comme si la réalité devenait une sorte de test, chaque tâche l’occasion d’une mise à l’épreuve. Il s’agit toujours au fond de cela. La pédagogie, y compris dans les écoles, consiste chez bien des enseignants (parfois bien intentionnés), en une succession d’épreuves supposées évaluer ce que l’enfant sait déjà, ce qu’il est déjà censé savoir. Alors qu’on ne lui a encore rien appris, qu’on n’a pas sérieusement fait l’effort de lui apprendre quoi que ce soit. On se demande alors à quoi sert exactement l’école, quand on voit se multiplier les exercices d’évaluation, en quoi consistent bien des exercices sanctionnés par une « note », ces épreuves censées tester l’avancée de l’enfant dans le domaine du savoir.

L’usage du jargon permet d’asseoir le pouvoir de ceux qui maîtrisent le jargon. Dans tout groupe, il manifeste, incarne même, l’appartenance, institue un entre-soi. Il ressemble à un culte fétiche de l’abréviation ou du terme technique. C’est quelque chose qui m’a frappé quand je fréquentais les associations de psychologues et de psychanalystes. Les discours finissaient par ressembler à une accumulation indigeste de signifiants dont la valeur devenait quasiment religieuse, déclamé comme des mantras, et dont tout le monde semblait avoir oublié la signification originelle. Il semble que l’effet recherché soit, en partie, celui de ne (surtout) pas vouloir expliciter les significations de cette expression, mais bien plutôt de sidérer son auditoire, ou le rassurer, ou l’hypnotiser. Utiliser dans un énoncé des mots comme « objet petit a », « inconscient », « identification projective » ou « jouissance » indique à celui qui l’entend qu’on fait partie d’un certain groupe réputé pour savoir ce qu’on veut dire quand on utilise ce genre de mots. C’est un signe de reconnaissance, un petit drapeau qu’on agite, un sociolecte. Si on s’efforce de le saisir « dans la situation où il est produit » (une situation où l’on jargonne) sur le versant du sens, alors la description devient extrêmement floue. C’est là tout un savoir autour duquel on se rassemble. Des pensées déjà pensées et non pas des pensées pensantes qui circulent à même les peaux, les esprits, les yeux, les oreilles des participants. Ils valent pour l’effet, les affects d’appartenance, de familiarité, de reconnaissance, qu’ils produisent. Nous sommes ensemble dans la mesure où nous éprouvons les mêmes sentiments envers ce jargon. Les mots agissent alors comme des prières, des invocations à l’unification, comme si on partageait un même secret, une même langue ésotérique. On croirait entrer dans une secte parfois. L’important n’est pas le sens véhiculé, mais l’effet que ça fait, l’effet que produit le bruit du jargon, qui diffuse comme ces flacons de parfum d’intérieur une ambiance au sein de laquelle certains évoluent à leur guise, à leur aise, éprouvent dans la familiarité d’une langue partagée, commune, le plaisir d’être en sécurité au sein du groupe. Le jargon produit une reconnaissance, fabrique un « nous ». Sa force vient qu’il rassemble autant qu’il exclut. Le club, le clan, le groupe, depuis la cour de récréation, jusqu’au bureau des réunions d’entreprise, la machine à café, la salle des profs, le vestiaire du gymnase, le café-concert, la boîte, le dancing, tous ces lieux de rassemblement constituent des groupes précisément parce qu’ils produisent des ambiances de consensus, de conformisme. Même les groupes réputés « subversifs », les communautés « alternatives », finissent aussi par être baignés dans leur propre ambiance conformiste, c’est-à-dire projettent des attentes de comportements corrects, attendus, satisfaisants.

C’est pourquoi on peut parler de la structure fétiche de la réalité. C’est dans la mesure où la structure n’est pas aperçue comme telle, et pas aperçue du tout, qu’elle atteint son efficacité maximale, et qu’elle devient une fondation, ce sur quoi tout le reste repose. C’est ainsi qu’elle va de soi. Aller de soi, c’est n’avoir pas besoin d’un autre pour aller. Ne pas tolérer qu’on la questionne, que l’idée même de la questionner ne soit jamais évoquée. Elle se tient en quelque sorte d’une manière autonome. Elle s’auto-justifie, s’auto-légitime. Elle est tenue pour acquise. Elle est d’emblée acquise et n’est donc pas « à apprendre ». On est censé déjà savoir. Autrement dit, elle est le point de départ à partir duquel on peut commencer à exister. Elle devient naturelle, comme une seconde nature, et s’éprouve (paradoxalement en ne s’éprouvant pas, ou alors dans le confort et la satisfaction de la « familiarité », de l’alignement rassurant) « universelle ». Elle diffuse un sentiment d’unanimité, de consensus, de partage. C’est une valeur éminemment sociale. Ce sur quoi tout le monde, à quelques anomaliques près, à quelques exceptions près, tombe d’accord.

S’y trouver mal à l’aise, inconfortable, ressentir ce sentiment d’étrangeté là où tout semble aller de soi, Unheimlich, disait Freud, c’est échouer au test de la réalité. Quand, autre remarque de Freud, le sol de la réalité se dérobe. C’est aussi poser problème aux autres. C’est devenir l’exception. Or, comme on le sait, l’exception confirme la règle. Et celle ou celui qui pose problème devient le problème.