Un acte illégitime ?

Je viens de lire ça. Peu importe qui l’a dit et dans quel contexte. Ce qui m’intéresse ici, c’est son caractère « d’évidence », lequel sans aucun doute suscite une sorte d’adhésion morale spontanée chez une partie des lectrices et lecteurs. Sauf qu’évidemment, quand on y réfléchit à deux fois, les choses ne sont plus si évidentes qu’elles paraissaient dès l’abord.

La phrase donc :

«La justesse des causes anticoloniales et du refus des oppressions perdent leur légitimité le jour où elles acceptent les massacres de civils et le terrorisme aveugle comme des stratégies militaires acceptables»

Tous les peuples qui ont lutté et qui luttent encore (parfois avec des méthodes de violence extrême) pour se libérer de leurs oppresseurs ou des colonisateurs apprécieront.

Les décolonisations ou les libérations « pacifiques », comment vous dire.. ça court pas les pages des livres d’histoire, c’est le moins qu’on puisse dire.

Les colonisations « pacifiques » non plus, soit-dit en passant (et ça dure longtemps, qui plus est, ça dure encore du reste, sous d’autres formes)

Quelques questions qui me viennent là, sauvagement, autour de cette affirmation : « les causes anticoloniales » deviennent de facto « illégitimes »  »

Quid dans ce cas là de la « légitimité » des oppresseurs et des colonisateurs ?

Que signifie le mot « légitimité » exactement ici ?

Et qui détermine ce qui est légitime ou pas ? De quel point de vue ? Au nom de quoi et de qui ? (le point de vue du bourgeois européen tranquillement installé dans son fauteuil vaut-il « universellement » ?  )

Et surtout : qu’est-ce que ça justifie en guise de représailles dans le futur pour les causes devenues « illégitimes » ?

Ont-elles une chance de « redevenir légitimes » un jour, ou devront-elles payer ad vitam aeternam leur « illégitimité » ?

Et qu’appelle-t-il une « stratégie militaire acceptable » ? (On se croirait revenu aux bon vieux temps des réflexions sur « la guerre juste », St Thomas, Vitoria et Grotius)

Les puissances occidentales peuvent-elles à aucun moment s’arroger le droit de déterminer ce qui est « acceptable » ou « légitime » en matière de violence ? (elles ne se sont jamais gênées évidemment pour s’accorder ce droit, mais au nom de quoi ?)

Si l’on s’attachait à faire la liste des violences (militaires ou « de résistance ») commises ne serait-ce que depuis le début de ce siècle, il faudrait sans doute plusieurs volumes : et comment allez-vous distinguer dans cette liste le légitime de l’illégitime ?

Cette formule ne conduit-elle pas à « isoler » cet acte de violence de son contexte (à cause de son illégitimité) pour en quelque sorte l’exclure, à cause de sa « nature », de l’histoire ? Cette stratégie discursive n’ont pas pour but, à bien y penser, de passer sous silence un récit (plus complexe) qui dérange ? (c’est exactement ce que tentent de faire les chancelleries européennes en ce moment : réduire l’évènement à un acte brutal, et, par conséquent, « gratuit » – de la sauvagerie pure comme on disait autrefois quand les colonisés se révoltaient – une pulsion barbare, qui ignorerait les règles : mais quelles règles ?)

On voit toujours que la détermination de « l’illégitime » par les puissances dominantes (le G20 etc.., qui d’autre ?) repose sur un droit non-écrit qui « légitime » un état de fait. La situation antérieure à l’acte « illégitime » tend irrésistiblement à être considérée comme « normale » – ou, pour le dire autrement, le « droit des nations » (étant donné les rapports de force qui le constitue) est un droit « positif » – qui « justifie » les situations données, aussi injustes (et illégitimes ») soient-elles. D’où le fait que les actes de résistance ou de libération soient toujours tenus pour une offensive du chaos face à une situation antérieure tenue pour paisible et ordonnée. Les grands récits de la colonisation, « mission civilisatrice », épousent immanquablement cette rhétorique inepte et indécente.

Quel sens donnez-vous au mot « terrorisme », quels actes de violence rangez-vous sous ce terme ? Ne vous-t-il pas frappé que l’usage du mot terrorisme pour qualifier certains actes (et pas d’autres) constituait surtout une légitimation de politiques de violence de la part des dominants ? (et ça n’a rien de nouveau, on le lit déjà dans les empires coloniaux au début du siècle dernier quand il s’agit de qualifier les actes de résistance des colonisés !)

Etc etc..

NB : En ce qui concerne les conséquences de l’attaque du Hamas, je n’ai aucun doute qu’elles vont effectivement donner l’opportunité à Netanyahu et sa clique, du moins la partie la plus fanatisée de cette clique, de réaliser le fantasme dont ils ne cessent d’alimenter l’opinion publique israélienne  : l’effacement de Gaza et sa population, une entreprise génocidaire qui se conclurait par  l’expulsion des survivants. Dans la mesure où le gouvernement Netanyahu est sans doute un des plus explicitement raciste actuellement dans le monde, ce scénario n’a rien d’improbable. Combien de morts faudra-t-il pour que soit dépassé le seuil de la « défense légitime » ? Un crime contre l’humanité (qui ne date pas d’hier) peut-il être considéré comme une violence légitime ?

Bref, il n’y a rien de « légitime » ici.