Le « nous » de la conscience morale prétendument universelle

Il est somme toute étrange ce “nous” qu’on entend parfois, qui se veut sans doute l’expression d’une « conscience morale universelle », celle qui juge, condamne, détermine le bon et le mauvais côté, interdit, fixe des limites, soutient, compatit, etc.

On remarquera premièrement qu’en fait d’universalité, elle est immanquablement Européenne (et plus largement nord-américaine-et-européenne – l’Europe de l’Ouest de préférence). (mais les habitants de l’Asie, de l’Afrique ou de l’Amérique Latine auraient-ils par hasard une conscience morale universelle ? ça serait un sacré chantier s’il fallait aussi tenir compte de ce qu’ils pensent)

C’est la même conscience qui, au temps des Empires, qualifiait les crimes de résistance commis par les colonisés de “barbares”. La même.

Et, deuxièmement, on notera aussi que ce “nous”, sujet moral universel, qui cherche à faire consensus au moment de trancher dans l’histoire, prendre parti au nom d’une position transcendante (seule à même de déterminer le « sens de l’histoire ») – à défaut de « s’engager », car, finalement, on s’engage rarement, excepté pour faire la guerre en Irak, afin d’assurer les livraisons de pétrole, ou en vendant des armes – les massacres commis avec ces armes ne sont pas comptés à la décharge des pays qui les ont vendues : ce qu’on appelle « être en paix », je suppose, du point de vue européen, être en paix « avec sa conscience » du moins – on externalise la guerre comme on externalise nos émissions carbonées, comme on externalise l’exploitation des corps colonisés. Voilà ce que signifie cette paix durement gagnée par les Européens (quoique : la situation en Ukraine, n’est-ce pas ? Sont-ils “nous” ? Ne sont-ils pas “nous” ? Le demeurent-ils quand le conflit s’éternise ?)…

… on notera donc aussi que ce “nous”, ne concerne pas les Ouïghours, ni les Rohingyas, que nous ne nous sentons pas tenus de juger, ou prendre parti, au sujet des Yéménites, et plus pour les Syriens, quand aux Kurdes, qu’ils se débrouillent. Ah, l’Éthiopie entrerait donc dans sa troisième année de guerre civile ? Et les Érythréens, pourquoi fuient-ils en si grand nombre vers chez nous ? Le Congo ? Le(s) Soudan(s) ? la Libye ? Et au fait, les Afghanes pourraient-elles susciter une attention digne de notre “nous” ?