Le nationalisme nucléaire américain : sur la trilogie de Joseph Masco

Les trois volumes de la trilogie de Joseph Masco sur le nationalisme nucléaire américain fournissent un éclairage précieux pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui et le monde dans lequel nous vivons. Il s’agit typiquement d’un travail critique, qui vise à historiciser et dénaturaliser ce qui nous apparaît aujourd’hui comme un état des choses « normal », un arrière-plan ou un horizon tenu pour acquis, comme s’il en avait toujours été ainsi. Or, la guerre froide n’est considérée comme close que depuis 35 ans (même si d’autres guerres « plus ou moins froides » l’ont remplacée), et le régime de guerre contre le terrorisme qui lui a succédé ne se déploie, comme un régime géopolitique « total », que depuis le 11 septembre 2001.

Je propose sur mes carnets de traduction de longs extraits de ces trois livres qui permettent de comprendre pourquoi la guerre menée actuellement par les États-Unis contre l’Iran n’est pas seulement issue de la fantaisie délirante d’un président américain considéré comme atteint de démence, mais au contraire un événement tout à fait cohérent qui épouse parfaitement l’ambiance affective dans laquelle baignent les États-Unis depuis la guerre froide, puis la guerre contre la terreur (suite au 11 septembre 2001). Une vision du monde paranoïaque devenue mainstream, comme une seconde nature, et qui va de soi, qui s’est diffusée et a imprégné les consciences des populations, de vastes aspects de la vie quotidienne (orientée autour de la défense de la nation, de la stigmatisation de groupes ethniques ou de cultures considérées comme menaçantes, et des sacrifices « inévitables » au nom de la sécurité – laquelle prime sur le bien-être, la santé, la liberté etc.. surtout pour les classes les plus pauvres), et a dirigé le déploiement des infrastructures sociales, économiques, matérielles, du pays depuis 1945. Inutile de dire que les pays occidentaux (et pas qu’eux) sont parfaitement alignés sur cette vision du monde (notamment depuis le 11 septembre) dont le capitalisme militari-industriel (et notamment, comme on le voit actuellement, « pétrochimique ») tire un avantage évident : le prix à payer pour les populations (notamment sur les champs de bataille) est pour le coup démentiel, et pour les générations futures, il s’agit ni plus ni moins d’une condamnation à mort. Car cette idéologie mortifère privilégie parmi les menaces « venues du » futur, le « terrorisme », les « Armes de Destruction Massive » que des ennemis en grande partie fantasmé sont censées rêver de lancer sur les puissances occidentales (avec la connotation « blanche » et donc raciste que cet « occident » implique), ou encore la submersion migratoire (et les délires néomalthusiens et déclinistes associés à ces fantasmes), au détriment d’autres menaces, ô combien plus réelles, ô combien plus « urgentes », qui sont reléguées bien plus loin dans les agendas politiques, que sont la catastrophe climatique, l’appauvrissement de la majorité des populations dans le monde, l’intoxication généralisée des corps vivants, l’affaiblissement, voire la disparition des régimes démocratiques, et j’en passe.

Autrement dit, on est bien là dans une réalisation limpide ce que Achille Mbembé appelait une nécropolitique — qui déterminent ceux qui doivent être sacrifiés pour que les autres puissent survivre)

Jospeh Masco a publié ces trois ouvrages entre 2006 et 2020. Je cite ici les résumés qui sont donnés sur le site de l’université de Chicago, où il enseigne.

The Nuclear Borderlands: The Manhattan Project in Post-Cold War New Mexico (Princeton University Press, 2006 ; nouvelle édition préfacée en 2020) est une enquête ethnographique multisituée portant sur les effets à long terme du projet de bombe atomique au Nouveau-Mexique. Il explore comment un demi-siècle de recherche sur la sécurité nationale à Los Alamos a profondément modifié la perception locale du risque, de la citoyenneté, de l’écologie et de la race pendant et après la Guerre froide.

The Theater of Operations: National Security Affect from the Cold War to the War on Terror (Duke University Press, 2014) est une étude multimodale (ethnographique, historique et médiatique) de la transformation de l’appareil de sécurité nationale de la Guerre froide en un État antiterroriste après 2001. En analysant l’interaction entre révolution technologique, imaginaires du danger et mobilisations affectives, The Theater of Operations montre comment les dangers hypothétiques, pour les experts en sécurité, peuvent détourner l’attention des formes de violence existantes aux États-Unis. Il propose également une nouvelle théorisation de la perception des menaces, examine l’influence psychosociale des futurs négatifs au sein de la société américaine depuis 1945 et démontre comment les affects et les imaginaires constituent une infrastructure, à l’instar des systèmes techniques construits.

The Future of Fallout, and Other Episodes in Radioactive World-Making (Duke University Press, 2021) rassemble des textes qui examinent l’étrange rapport des Américains au danger existentiel, voire leur engagement envers celui-ci. Analysant la production simultanée des crises nucléaires et climatiques depuis 1945, Masco se concentre sur les adaptations psychosociales et les révolutions technologiques qui ont engendré ces catastrophes planétaires interdépendantes. Il évalue les pratiques mémorielles, la culture visuelle, les conceptions du danger et les réalités toxiques qui, combinées, ont façonné une culture de la sécurité nationale américaine promettant toujours plus de sécurité et de confort au quotidien, mais au prix de la génération et du report d’une multitude de violences dans un avenir collectif. Interrogeant les retombées (c’est-à-dire les conséquences matérielles et conceptuelles de décennies de nationalisme nucléaire et de capitalisme pétrochimique) qui marquent la vie au XXIe siècle, Masco identifie des moments clés où d’autres avenirs étaient encore possibles et cherche à activer un imaginaire politique alternatif, post-sécurité nationale, au service de la vie collective contemporaine.

On lira mes traductions d’extraits de ces trois ouvrages ici :

https://outsiderland.com/carnets/traductions/tags/joseph-masco/

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