Sara Ahmed fait remarquer comment le porteur de mauvaises nouvelles devient souvent la mauvaise nouvelle elle-même. On confond le message avec le messager – et parfois, on le met à mort après qu’il ait délivré son message. Il existe certes des manières moins radicales de ramener la mauvaise nouvelle au porteur de mauvaise nouvelle : mais il s’agit toujours de le faire taire, c’est-à-dire de réduire son message au silence, en s’en prenant au messager lui-même : on peut le priver des moyens nécessaires à ses recherches, comme dans le cas des climatologues dans bien des pays désormais, limiter les moyens de diffusion du message, diminuer sa crédibilité, voire, s’en moquer, le ridiculiser, ou pire.
Mais une des manières les plus répandues, y compris dans la sphère de la vie quotidienne, c’est-à-dire, dans un monde relativement éloigné des sphères de pouvoir, de ramener le message au messager, de lui en faire porter en quelque sorte la responsabilité, c’est de lui reprocher son pessimisme. Croyez-moi, je parle d’expérience. Il y a vingt ans, et même plus, quand je confiais à mes ami‧es et proches mes craintes concernant le retour de régimes fascistes au pouvoir en Europe, ou quand je dressais un tableau sinistre de la catastrophe climatique en cours, j’avais droit systématiquement à ce genre de reproche : peu importe ce que je racontais, ce qui comptait, c’était mon « pessimisme » – j’imagine, une sorte de trait de caractère viscéral, consubstantiel à ma personnalité. Autrement dit, ce n’était pas les faits que je rapportais, ou la cohérence des récits que je déployais, qui s’avéraient angoissant, mais ma personne elle-même. J’étais anxiogène. Je parle au passé, mais ce signifiant me colle à la peau – à vrai dire, depuis toujours et encore aujourd’hui.
Je m’en faisais la remarque cet été à l’occasion d’un épisode assez dramatique : depuis le mois de mai dernier, et donc, puisque nous sommes bientôt en novembre, depuis presque 6 mois, j’ai subi un nombre d’examens médicaux suite à une suspicion de cancer. Malheureusement, cette suspicion s’est avérée exacte, et, à chaque examen, le tableau clique empire, si bien que je dois me préparer à un traitement long et pénible.
Le cancer est la plupart du temps asymptomatique – quand il le devient, c’est que la situation est grave et qu’il est déjà presque trop tard. C’est mon cas. Les effets pathologiques surviennent avec le traitement. C’est au sens phénoménologique le traitement qui vous « rend malade » – au sens où vous subissez alors des désagréments que vous ne subissiez pas avant le début du traitement. C’est ainsi. Évidemment, en l’absence de traitement, il est probable (mais pas toujours certain) que le cancer lui-même finisse par vous ruiner la santé un jour ou l’autre.
Mais, en réalité, les effets du cancer commencent bien avant le traitement. Je passe sous silence les vagues massives d’angoisse qui vous saisissent quand vous prenez conscience, le matin au réveil, que vous êtes malade ou que vous allez être malade, et que votre vie ne sera plus jamais comme avant (et tout ce dont il va falloir faire le deuil). Ce qui m’intéresse ici, c’est la manière dont l’annonce du cancer, le message donc, la profération de la mauvaise nouvelle, recompose les relations avec les proches et les ami.es.
Je me souviens par exemple avoir entendu, in verbatim, des personnes à qui j’annonçais la mauvaise nouvelle au mois de mai, à l’époque une suspicion de cancer, me rétorquer d’emblée : « ô, ne t’inquiète pas ainsi, ce résultat d’examen ne signifie pas forcément que « ce » soit cancéreux », ou, plus tard, quand d’autres examens renforçaient l’hypothèse du cancer, m’entendre dire (par des médecins par exemple) : « Ne vous inquiétez pas, ça se soigne très bien avec les techniques d’aujourd’hui. Il est probable qu’on se contente d’une « surveillance active », ou d’un peu de radiothérapie. ». Et encore plus tard, en septembre, après d’autres examens plus poussés et plus invasifs : « Bah, pas d’inquiétude, il n’y a pas urgence, vous pourrez tranquillement commencer votre radiothérapie en janvier prochain. Profitez de la vie en attendant. »
Nous sommes à la fin octobre, et le dernier message du spécialiste qui me suit (si l’on peut parler ainsi) délivré en trente secondes au téléphone sans bonjour ni au revoir, après un énième examen, m’enjoignait avec fermeté de démarrer au plus vite mon traitement – j’en aurais désormais, en attendant un autre examen encore plus approfondi, pour une radiothérapie et une hormonothérapie de deux ans « renforcée » (sic) avec un médicament dont la liste des effets secondaires procure l’envie de se barrer immédiatement dans un pays lointain pour profiter de ce corps « malgré tout » en bonne santé tant qu’il est encore temps.
Bref. J’en viens au fait. J’ai une pensée, non exempte d’amertume, envers toutes celles et ceux à qui j’ai eu le malheur de me confier durant cette période, et qui m’ont taxé de pessimiste quand j’exposais les dernières nouvelles de la maladie. C’est-à-dire, ni plus ni moins que les résultats des examens. Ce qui me frappe, c’est que d’emblée, avant même que j’ai subi le moindre examen, ces personnes ne pouvaient s’empêcher de ramener le message au messager, me laissant entendre que j’exagérais certainement, que la gravité des
Sara Ahmed fait remarquer comment le porteur de mauvaises nouvelles devient souvent la mauvaise nouvelle elle-même. On confond le message avec le messager – et parfois, on le met à mort après qu’il a délivré son message. Il existe certes des manières moins radicales d’identifier la mauvaise nouvelle au porteur de mauvaise nouvelle : mais il s’agit toujours de le faire taire, c’est-à-dire de réduire son message au silence (je pense au livre, de l’historien Haïtien Michel-Rolph Trouillot, Silenting the past) en s’en prenant au messager lui-même : on peut le priver des moyens nécessaires à ses recherches, comme dans le cas des climatologues dans bien des pays désormais, limiter les moyens de diffusion du message, diminuer sa crédibilité, voire, s’en moquer, le ridiculiser, ou pire.
Mais une des manières les plus répandues, y compris dans la sphère de la vie quotidienne, c’est-à-dire dans un monde relativement éloigné des sphères de pouvoir, de ramener le message au messager, de lui en faire porter en quelque sorte la responsabilité, c’est de lui reprocher son pessimisme. Croyez-moi, je parle d’expérience. Il y a vingt ans, et même plus, quand je confiais à mes ami‧es et proches mes craintes concernant le retour de régimes fascistes au pouvoir en Europe, ou quand je dressais un tableau sinistre de la catastrophe climatique en cours, j’avais droit systématiquement à ce genre de reproche : peu importe ce que je racontais, ce qui comptait, c’était mon « pessimisme » – on pointait ici, j’imagine, un trait de caractère, une tendance viscérale, consubstantielle à ma personnalité. Autrement dit, ce n’était pas les faits que je rapportais, ou la cohérence des récits que je déployais, qui s’avéraient angoissant, mais ma personne elle-même. J’étais anxiogène. Je parle au passé, mais ce signifiant me colle à la peau – à vrai dire, depuis toujours et encore aujourd’hui.
Je m’en faisais la remarque cet été à l’occasion d’un épisode assez dramatique : depuis le mois de mai dernier, et donc, puisque nous sommes bientôt en novembre, depuis presque 6 mois, j’ai subi un nombre d’examens médicaux suite à une suspicion de cancer. Malheureusement, cette suspicion s’est avérée exacte, et, à chaque examen, le tableau clique empire, si bien que je dois me préparer à un traitement long et pénible.
Le cancer est la plupart du temps asymptomatique – quand il le devient, c’est que la situation est grave et qu’il est déjà presque trop tard. C’est mon cas. Les effets pathologiques surviennent avec le traitement. C’est au sens phénoménologique le traitement qui vous « rend malade » – au sens où vous subissez alors des désagréments que vous ne subissiez pas avant le début du traitement. C’est ainsi. Évidemment, en l’absence de traitement, il est probable (mais pas toujours certain, on peut mourir d’autre chose « avant ») que le cancer lui-même finisse par vous ruiner la santé un jour ou l’autre.
Mais, en réalité, les effets du cancer commencent bien avant le traitement. Je passe sous silence les vagues massives d’angoisse qui vous saisissent quand vous prenez conscience, le matin au réveil, que vous êtes malade ou que vous allez être malade, et que votre vie ne sera plus jamais comme avant (et tout ce dont il va falloir faire le deuil). Ce qui m’intéresse ici, c’est la manière dont l’annonce du cancer, le message donc, la profération de la mauvaise nouvelle, recompose les relations avec les proches et les ami.es.
Je me souviens par exemple avoir entendu, in verbatim, des personnes à qui j’annonçais la mauvaise nouvelle au mois de mai, à l’époque, une suspicion de cancer, me rétorquer d’emblée : « ô, ne t’inquiète pas ainsi, ce résultat d’examen ne signifie pas forcément que « ce soit cancéreux », ou, plus tard, quand d’autres examens renforçaient l’hypothèse du cancer, m’entendre dire (par des médecins par exemple) : « Ne vous inquiétez pas, ça se soigne très bien avec les techniques d’aujourd’hui. Il est probable qu’on se contente d’une « surveillance active », ou d’un peu de radiothérapie . Et encore plus tard, en septembre, après d’autres examens plus poussés et plus invasifs : « Pas d’inquiétude, il n’y a pas urgence, vous pourrez tranquillement commencer votre radiothérapie en janvier prochain. Profitez de la vie en attendant. »
Nous sommes à la fin octobre, et le dernier message du spécialiste qui me suit (si l’on peut parler ainsi), message délivré en trente secondes au téléphone sans bonjour ni au revoir, après un énième examen, m’enjoignait avec fermeté de démarrer au plus vite mon traitement – j’en aurais désormais, en attendant un autre examen encore plus approfondi, pour une radiothérapie et une hormonothérapie de deux ans « renforcée » (sic) avec un médicament dont la liste des effets secondaires procure l’envie de se barrer immédiatement dans un pays lointain pour profiter de ce corps « malgré tout » en bonne santé tant qu’il est encore temps.
Souvent, j’ai envie de mettre toutes celles et ceux qui s’empressaient à me rassurer, professionnels de santé compris, devant les phrases qu’ils ont prononcées quelques mois auparavant. En réalité, ces rassuristes n’en savaient rien du tout. Pas plus que moi. Si je me préparais au pire, c’est parce que c’est de cette manière que je procède toujours. Si j’ai noirci des centaines de pages de réflexions sur le cancer, etc., c’est parce que c’est ma manière d’intégrer ce mauvais objet qu’est le cancer. Chacun fait ce qu’il peut.
Bref. J’en viens au fait. J’ai une pensée, non exempte d’amertume, envers toutes celles et ceux à qui j’ai eu le malheur de me confier durant cette période, et qui m’ont taxé de pessimiste quand j’exposais les dernières nouvelles de la maladie. C’est-à-dire, ni plus ni moins que les résultats des examens. Ce qui me frappe, c’est que d’emblée, avant même que j’ai subi le moindre examen, ces personnes ne pouvaient s’empêcher de ramener le message au messager, me laissant entendre que j’exagérais certainement, que la gravité des faits (car il s’agissait bien de faits, ou de probabilités – oui, il y avait un risque, de plus en plus important au fil des examens, que je sois malade) relevait de ma propre tendance « psychologique » à exagérer, d’un plaisir ou d’une jouissance (pour parler comme les lacaniens) à annoncer de mauvaises nouvelles. Je suis sûr que nombre d’entre vous ont déjà vécu cette situation : au sortir de ce genre de conversation, vous avez le sentiment qu’on vous a enfoncé la tête sous l’eau, alors que vous étiez déjà fort occupé à essayer de la conserver hors de l’eau.
Une mauvaise nouvelle, pour parler comme les disciples de Mélanie Klein, est un mauvais objet. Les mauvais objets ne manquent pas : il suffit de s’informer de la situation dans le monde (je donnais comme exemple, qui n’est pas rien, la catastrophe climatique) ou des évènements qui rappellent, de manière impitoyable, notre condition mortelle, précaire (comme un cancer). Chacun fait ce qu’il peut comme il peut avec tous ces mauvais objets (quelque chose arrive), qui surviennent la plupart du temps sous la forme de messages. Et donc supposent des messagers, des voix (incarnées ou pas) qui portent les messages.
Le destin des mauvais objets suit des parcours divers et variés : on peut les intégrer, faire avec, les penser, les laisser nous bouleverser, nous transformer – et parfois, les mauvaises nouvelles suscitent des révolutions, des désirs de changer le monde, des livres, des vocations). Mais on peut aussi les rejeter, les réduire au silence, les soumettre aux régimes de négation dont les psychanalystes sont familiers dans leur clinique : les refouler, les cliver, les dénier, bref, faire tout ce qu’on peut pour ne pas les penser, ne pas les rendre conscients, les oublier, les faire disparaître. Soyons clairs : personne ne peut accueillir psychiquement (et physiquement) la totalité des mauvais objets qu’il rencontre, ou qui se présentent à lui. Il en serait détruit aussitôt.
Mais entre ces deux modalités d’accueil (de traitement) de la mauvaise nouvelle, ou des mauvais objets, il en existe d’autres, dont celle que j’essaie de décrire ici, qui s’apparente à ce que les kleiniens appellent l’identification projective (que j’envisage ici dans son acception bionienne, du nom de ma référence préférée en psychanalyse, l’oeuvre de W.R. Bion). Ce processus psychique part de la difficulté à contenir un mauvais objet, un objet déplaisant, par exemple une déception, une frustration, une forme de violence qu’on a subi ou dont on est témoin, un souvenir, la honte, la culpabilité, une mauvaise nouvelle. Il existe bien des façons de contenir ces mauvais objets – on peut juste les ranger dans un coin et s’efforcer de les oublier (refouler, cliver, dénier), ou bien les penser, les faire siens, en apprendre quelque chose, sur soi, sur le monde, les transformer en expérience (au sens de Bion), les convertir en action (c’est un des destins du « mauvais objet » climatique, de créer des vocations militantes, ou savantes), écrire un livre à ce sujet, faire une psychanalyse, etc. Mais il arrive aussi que la présence de ce mauvais objet « en soi » devienne à ce point insupportable qu’il ne semble y avoir d’autres options que de le rejeter violemment « au dehors », en dehors de soi – par exemple sous la forme de défense maniaque, autre expression kleinienne, par laquelle on peut rendre compte des manifestations racistes par exemple, de la haine des pauvres, des « others others ». Une fois projeté au-dehors, sur un autre, sur une partie du monde, alors toute l’angoisse accumulée se transforme en haine l’autre ou de la partie du monde sur laquelle le mauvais objet a été expulsé, qui en est désormais le porteur. Comme d’un stigmate. L’échec de l’introjection du mauvais objet se transforme, après son expulsion, en stigmate : un signifiant qui se colle à l’autre (le racisme s’origine souvent de la sorte).
Considérez comment une mauvaise nouvelle, par exemple, le fait qu’un milliard de personnes vit actuellement dans des bidonvilles, ou que des populations entières soient soumises à des génocides, attise chez certains, plutôt qu’il ne prévient, des sentiments de haine envers ces personnes qui vivent dans la misère ou sont menacées dans leur vie même à chaque instant de leur existence. Considérez comment la majorité de l’opinion européenne (et pas qu’européenne), loin de s’apitoyer sur le sort des migrants, milite pour aggraver leur sort et les punir plus sévèrement. On projette sur l’autre, celui qui porte ou incarne la mauvaise nouvelle (son existence même au fond, le seul fait qu’il existe), le message qu’il diffuse (souvent à son corps défendant) : le message, disons, « les inégalités abyssales de conditions de vie », qu’on est incapable de tolérer, de contenir en soi, on l’expulse sur ceux-là-mêmes qui l’incarne (les plus pauvres), qui deviennent ainsi la cause du malheur plutôt que ses témoins. Soyez attentif à cela, comment le témoin d’une scène peut finir par être considéré comme la cause du mal dont il témoigne par le seul fait d’exister (je pense ici aux lanceurs d’alerte par exemple, qu’il faut protéger parce qu’ils témoignent de ce dont ils ont été témoins)
De manière moins dramatique certes, c’est le même processus qui est à l’œuvre dans le reproche de pessimisme quand vous annoncez votre propre cancer. Vous avez beau vous contenter (ce que je fais) d’exposer les données médicales, les probabilités, bref, vous appuyer sur l’avis des médecins, cela n’y change rien : vous n’en restez pas moins pessimiste, vous voyez le verre à moitié plein alors qu’on devrait, inspiré par l’esprit positif qui vous fait manifestement défaut, le voir à moitié vide. Après tout, ai-je entendu, « le médecin fait peut-être une erreur, il se trompe, tu devrais changer de médecin ». C’est assez significatif d’ailleurs de lire des pronostics du type : « dans tel ou tel cas, 30 % des patients survivent au-delà de 5 ans », alors qu’on pourrait aussi écrire : « 70 % meurent dans les 5 ans à venir ». Quelle que soit la manière dont on les tourne, ces probabilités n’en sont pas moins non seulement morbides, mais évoquent aussi la mort – le mauvais objet par excellence, celui qui suscite inévitablement une constellation de sentiments divers, dont, forcément, cette expulsion violente de l’angoisse ressentie par celui qui apprend la nouvelle sur celui qui l’apporte. J’ai entendu, pas plus tard que cet été, une femme me dire que mon « état » n’avait rien à voir avec le cancer et la précarité socio-économique, mais qu’il fallait que j’aille consulter un psy (je n’ai même pas eu la force de lui répondre que 6 mois auparavant, quand je n’avais pas de cancer, et que mon activité professionnelle était encourageante sur le plan des revenus, une telle idée ne lui serait jamais venue à l’esprit). Le pire que j’ai entendu, c’était il y a une vingtaine d’années, quand je recevais une jeune femme atteinte d’un handicap extrêmement lourd : elle m’avait raconté qu’une tante à elle, revenue d’Inde où elle s’était convertie à l’hindouisme, lui avait dit sans détours que sa maladie était la conséquence d’une vie antérieure dissolue et immorale, que c’était donc entièrement de sa faute si elle était désormais condamnée à vivre en fauteuil pour le restant de ses jours. Je donne cet exemple parce qu’il manifeste, malgré son caractère extrême, ce qui se joue derrière cette articulation des relations qu’est l’identification projective, ou la défense maniaque : ce qui hante ce discours, c’est en définitive la culpabilité. Si cela vous arrive, ça doit être d’une certaine manière de votre faute. De l’accusation de pessimisme à l’assignation de culpabilité, il n’y a qu’un pas. Si cela vous arrive, ai-je aussi entendu, c’est que « cela devait arriver », « tu l’as bien cherché après tout » (en menant la vie que tu as menée, une vie en dehors des clous, etc.)
Malheureusement, je ne crois pas être pessimiste (même si mon blog est une sorte d’ « archives du malheur » pour reprendre une expression de Sara Ahmed), mais au contraire, réaliste. Concernant la catastrophe climatique ou la montée du fascisme et du racisme, croyez bien que j’aurais aimé avoir tort. Même chose pour mon cancer. Mais je m’appuie autant que possible sur des sources d’informations fiables, des ouvrages savants, des avis médicaux – et je ne vois guère de raisons d’être optimiste concernant le sort des plus pauvres et des précaires, de leur environnement, et concernant mon propre sort.
Pour conclure, par une note pour le coup beaucoup plus positive : toutes les personnes atteintes de graves maladies avec lesquelles j’ai pu discuter ces 6 derniers mois, témoignent de cette recomposition des relations. Et de la nécessité de s’entourer de personnes qui vous font du bien, d’une manière ou d’une autre. Et c’est majoritairement le cas. On se détourne de certains, on se tourne vers d’autres. Même parmi les gens qui commençaient par vous reprocher d’abord de porter une telle mauvaise nouvelle, certains changent et finissent, au gré des résultats d’examen, par se faire à l’idée que ce n’est pas une lubie de votre part, mais bien une réalité à laquelle vous devrez désormais vous confronter, ou, vivre avec. Vous n’êtes plus pessimiste, c’est juste que vous n’avez pas de bol, comme des centaines de milliers de gens chaque année (près de 1 200 cas par jour sur une année) ! Et je dois remercier toutes celles et ceux qui m’ont soutenu et réellement aidé, simplement en écoutant, sans en faire trop, sans me donner de conseils, sans m’assommer avec les exemples de tel ou tel qui s’en est sorti ou tel ou tel qui en est mort, durant ces derniers mois, et qui seront là, j’en suis persuadé quand le traitement va commencer, et après. (Et souvent, c’est après le traitement que c’est le plus dur, ce dont témoignent beaucoup de gens qui sont passés par là).
faits (car il s’agissait bien de faits, ou de probabilités – oui, il y avait un risque, de plus en plus important au fil des examens, que je sois malade) relevait de ma propre tendance « psychologique » à exagérer, d’un plaisir ou d’une jouissance (pour parler comme les lacaniens) à annoncer de mauvaises nouvelles. Je suis sûr que nombre d’entre vous ont déjà vécu cette situation : au sortir de ce genre de conversation, vous avez le sentiment qu’on vous a enfoncé la tête sous l’eau, alors que vous étiez déjà fort occupé à essayer de surnager.
Une mauvaise nouvelle, pour parler comme les disciples de Mélanie Klein, est un mauvais objet. Les mauvais objets ne manquent pas : il suffit de s’informer de la situation dans le monde (je donnais comme exemple la catastrophe climatique) ou des évènements qui rappellent, de manière impitoyable, notre condition mortelle, précaire (comme un cancer). Chacun fait ce qu’il peut comme il peut avec tous ces mauvais objets, qui surviennent la plupart du temps sous la forme de messages. Et donc supposent des messagers, des voix (incarnées ou pas) qui portent les messages. Le destin des mauvais objets suit des parcours divers et variés : on peut les intégrer, faire avec, les penser, les laisser nous bouleverser, nous transformer – et parfois, les mauvaises nouvelles suscitent des révolutions, des désirs de changer le monde. Mais on peut aussi les rejeter, les réduire au silence, les soumettre aux régimes de négation dont les psychanalystes sont familiers dans leur clinique : les refouler, les cliver, les dénier, bref, faire tout ce qu’on peut pour ne pas les penser, ne pas les rendre conscients, les oublier. Soyons clairs : personne ne peut accueillir psychiquement (et physiquement) la totalité des mauvais objets qu’il rencontre, ou qui se présentent à lui. Il en serait détruit aussitôt.
Mais entre ces deux modalités d’accueil et de non-accueil de la mauvaise nouvelle, ou des mauvais objets, il en existe d’autres, dont celle que j’essaie de décrire ici, qui s’apparente à ce que les kleiniens appellent l’identification projective (que j’envisage ici dans son acception bionienne, du nom de ma référence préférée en psychanalyse, W.R. Bion). Ce processus psychique part de la difficulté à contenir un mauvais objet, qui sont déplaisants, par exemple une déception, une frustration, une forme de violence qu’on a subi ou dont on est témoin, une mauvaise nouvelle. Il existe bien des façons de « contenir » ces mauvais objets – on peut juste les ranger dans un coin et s’efforcer de les oublier (refouler, cliver, dénier), ou bien les penser, les faire siens, en apprendre quelque chose, sur soi, sur le monde, les transformer en expérience (au sens de Bion), les convertir en action (c’est un des destins du « mauvais objet » climatique, de créer des vocations militantes, ou savantes), écrire un livre à ce sujet, faire une psychanalyse, etc… Mais il arrive aussi que la présence de ce mauvais objet « en soi » devienne à ce point insupportable qu’il ne semble y avoir d’autres options que de le rejeter violemment – par exemple sous la forme de défense maniaque, autre expression kleinienne, par laquelle on peut rendre compte des manifestations racistes par exemple, de la haine des pauvres, des « others others« . Considérez comment une mauvaise nouvelle comme, par exemple, le fait qu’un milliard de personnes vivent actuellement dans des bidonvilles, ou que des populations entières soient soumises à des génocides, attise chez certains, plutôt qu’ils ne préviennent, des sentiments de haine envers ces personnes qui vivent dans la misère ou sont menacées dans leur vie même à chaque instant de leur existence. Considérez comment la majorité de l’opinion européenne (et pas qu’européenne), loin de s’apitoyer sur le sort des migrants, milite pour aggraver leur sort et les punir plus sévèrement. On projette sur l’autre, celui qui porte ou incarne la mauvaise nouvelle (son existence même au fond, le fait qu’il existe), le message qu’il diffuse (souvent à son corps défendant) : le message, disons, « les inégalités abyssales de conditions de vie », qu’on est incapable de tolérer, de contenir en soi, on l’expulse sur ceux là-mêmes qui l’incarne (les plus pauvres), qui deviennent ainsi la cause du malheur plutôt que ses témoins. Soyez attentif à cela, comment le témoin d’une scène peut finir par être considéré comme la cause du mal dont il témoigne (je pense ici aux lanceurs d’alerte par exemple, qu’il faut protéger parce qu’ils témoignent de ce dont ils ont été témoins)
De manière moins dramatique certes, c’est le même processus qui est à l’œuvre dans le reproche de pessimisme quand vous annoncez votre propre cancer. Vous avez beau vous contenter (ce que je fais) d’exposer les données médicales, les probabilités, bref, vous appuyer sur l’avis des médecins ou des informations objectives, cela n’y change rien : vous n’en restez pas moins pessimiste, vous voyez le verre à moitié plein alors qu’on devrait, inspiré par l’esprit positif qui vous fait manifestement défaut, le voir à moitié vide. (c’est assez significatif d’ailleurs de lire des pronostics du type : « dans tel ou tel cas, 30% des patients survivent au-delà de 5 ans », alors qu’on pourrait aussi écrire : « 70% meurent dans les 5 ans à venir ». Quelle que soit la manière dont on les tourne, ces probabilités n’en sont pas moins non seulement morbides, mais évoquent aussi la mort – le mauvais objet par excellence, celui qui suscite inévitablement une constellation de sentiments divers, dont, forcément, cette expulsion violente de l’angoisse ressentie par celui qui apprend la nouvelle sur celui qui l’apporte. J’ai entendu, pas plus tard que cet été, une femme me dire que mon « état » n’avait rien à voir avec le cancer et la précarité socio-économique, mais qu’il fallait que j’aille consulter un psy (je n’ai même pas eu la force de lui répondre que 6 mois auparavant, quand je n’avais pas de cancer, et que mon activité professionnelle était encourageante sur le plan des revenus, une telle idée ne lui serait jamais venue à l’esprit). Le pire que j’ai entendu, c’était il y a une vingtaine d’années, quand je recevais une jeune femme atteinte d’un handicap extrêmement lourd : elle m’avait raconté qu’une tante à elle, revenue d’Inde où elle s’était convertie à l’hindouisme, lui avait dit sans détours que sa maladie était la conséquence d’une vie antérieur dissolue et immorale, que c’était donc entièrement de sa faute si elle était désormais condamnée à vivre en fauteuil pour le restant de ses jours. Je donne cet exemple parce qu’il manifeste, malgré son caractère extrême, ce qui se joue derrière cette articulation des relations qu’est l’identification projective, ou la défense maniaque : ce qui hante ce discours, c’est en définitive la culpabilité : si cela vous arrive, ça doit être d’une certaine manière de votre faute. Quand on vous assène l’accusation de pessimisme, il n’y a qu’un pas vers l’assignation de culpabilité. Si cela vous arrive, ai-je aussi entendu, c’est que cela devait arriver, « tu l’as bien cherché après tout » (en menant la vie que tu as mené, une vie en dehors des clous, etc…)
Malheureusement, je ne crois pas être pessimiste (même si mon blog est une sorte d’ « archives du malheur » pour reprendre une expression de Sara Ahmed), mais au contraire réaliste. Concernant la catastrophe climatique ou la montée du fascisme et du racisme, croyez bien que j’aurais aimé avoir tort. Même chose pour mon cancer. Mais je m’appuie toujours sur des sources d’informations fiables, des ouvrages savants, des avis médicaux – et je ne vois guère de raisons d’être optimiste concernant le sort des plus pauvres et des précaires, de leur environnement, et concernant mon propre sort.
Pour conclure, par une note pour le coup beaucoup plus positive : toutes les personnes atteintes de graves maladies avec lesquelles j’ai pu discuter ces 6 derniers mois, témoignent de cette recomposition des relations. Et de la nécessité de s’entourer de personnes qui vous font du bien, d’une manière ou d’une autre. Et c’est majoritairement le cas. Même parmi les gens qui commençaient par vous reprocher d’abord de porter une telle mauvaise nouvelle, certains changent et finissent, au gré des résultats d’examen, par se faire à l’idée que ce n’est pas une lubie de votre part, mais bien une réalité à laquelle vous devrez désormais vous confronter, ou, vivre avec. Vous n’êtes plus pessimiste, c’est juste que vous n’avez pas de bol, comme des centaines de milliers de gens chaque année (près de 1 200 cas par jour sur une année) ! Et je dois remercier toutes celles et ceux qui m’ont soutenu et réellement aidé, simplement en écoutant, sans en faire trop, sans me donner de conseils, sans m’assommer avec les exemples de tel ou tel qui s’en est sorti ou tel ou tel qui en est mort, durant ces derniers mois, et qui seront là, j’en suis persuadé quand le traitement va commencer. (Et souvent, c’est après le traitement que c’est le plus dur, ce dont témoignent beaucoup de gens qui sont passés par là).
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