Comment je suis devenu écrivain (et comment je le deviens à nouveau)

À la fin de l’été 2008, j’ai soudain été pris de crampes abdominales tout autant qu’abominables – une douleur vive/extrême telle que j’en ai rarement ressentie. J’avais perdu une dizaine de kilos le mois précédent, ce qui avait inquiété mon médecin, je préfère écrire ma médecin, une jeune femme installée depuis peu au village. Je me traîne aux urgences avec l’aide de ma bonne amie, et, après une prise de sang, rentre chez moi. Le résultat de l’examen arrive dans la soirée, c’était un vendredi, ainsi qu’un coup de fil paniqué de ma médecin. Il fallait que je prenne au plus tôt rendez-vous avec un gastro-entérologue, que mon taux de lipase était très élevé, ça n’était pas normal. Je cherche sur internet des infos sur ce genre de problème et j’en trouve : cancer du pancréas. Durant un week-end, j’ai vécu avec l’idée qu’il me restait au mieux 5 ou 6 mois à vivre. Et j’ai décidé de devenir “sérieusement” écrivain. Je l’étais déjà, à ma manière. J’écrivais énormément, accumulais les notes, les chapitres, les tentatives, mais n’allais jamais au bout d’un seul texte. Tout était laissé en plan, et je recommençais, et laissais à nouveau en plan, remplissant des corbeilles à papier. Là, je n’avais plus le temps de tergiverser. Il me restait juste quelques mois pour venir à bout d’un texte, tâche qui m’incombait, avais-je décidé, vers l’âge de 10 ans. J’en avais 40. Il était grand temps de s’y mettre et la perspective d’une mort à brève échéance m’en fournissait pour ainsi dire l’occasion.

Le lundi suivant, deux jours plus tard donc, je rencontre un gastro-entérologue à l’hôpital local, fort sympathique. Qui m’apprend que je ne suis pas encore mort, mais que je devrais vivre avec une pancréatite chronique, qu’un médicament suffirait probablement à rendre supportable. Le Creon, dont mes activités digestives dépendent depuis, ainsi qu’un régime finalement très supportable. Nous sommes en 2026, j’ai 58 ans, j’y suis habitué. Évidemment, j’ai absolument cessé de boire depuis 18 ans. La pancréatite chronique, dans 10 % des cas, est d’origine génétique. Dans 90 % des cas, elle est la conséquence d’une consommation excessive d’alcool. Il ne faisait guère de doute, étant donné mes vies antérieures, que je payais le prix de leur caractère excessif, dira-t-on de manière euphémistique. Les lectrices et lecteurs qui ont lu mon premier livre de taille raisonnable, Un Débarras, lequel fut écrit quelques années après cet incident, ne s’en étonneront guère.

18 ans plus tard.

J’apprends que j’ai un cancer. De la prostate. Il y a six mois, je me portais comme un charme, et je me porte toujours d’ailleurs comme un charme. Mais une analyse de sang fortuite a alerté mon médecin (un homme cette fois-ci) et la grande machine techno-médicale s’est emballée et m’a dévoré, littéralement. J’étais plein d’élan au mois de mars, et depuis, c’est comme si j’avais pris un mur en pleine face en courant. Depuis, le tableau s’est obscurci, le cancer aggravé, ça déborde, ça s’étend. Le traitement commencera sans doute cet hiver, et j’en ai pour des années. En réalité, il durera le reste de ma vie. Ce qui n’est pas sans poser des questions, car voyez-vous, j’ai découvert que le cancer est « bon à penser », la médecine aussi d’ailleurs, ce qui ne plaît guère aux médecins soit dit en passant. Mais on ne se refait pas. Je ne peux pas juste subir des choses sans les faire miennes, les penser, les transformer – depuis le mois de mai, j’ai noirci environ 500 pages de notes. La plupart sont bonnes à jeter car déjà périmées (le tableau s’est aggravé). Il n’empêche, c’est ce que je fais et ça ne changera pas.

Donc, le reste de ma vie, si je consens au traitement – et j’aurais beaucoup à dire sur cette histoire de consentement, car il ne va pas tout de même pas de soi de consentir à un traitement qui va vous rendre pour le coup malade, vous diminuer de manière spectaculaire, vous vieillir de manière accélérée – et je passe sur le renoncement à la vie sexuelle, dont on ne meurt pas, contrairement à bien d’autres effets secondaires que promet l’hormonothérapie notamment, la radiothérapie n’étant pas en reste. Peut-on réellement consentir à une chose pareille, d’autant plus quand on est en pleine forme, quoique les machines de la médecine contemporaine en disent ?

Sur le moment, pas plus tard que cet après-midi, quand j’ai décortiqué la lettre que mon urologue adressait à son collègue radiothérapeute, j’étais dans un état de sidération. Je savais que j’avais un cancer, je m’en doute depuis le mois de mai dernier, et j’ai eu le temps de m’y préparer. Mais on m’assurait jusqu’à présent qu’il n’y avait pas vraiment lieu de s’en inquiéter, que ça se traitait fort bien, qu’on s’en remettait, qu’il n’était pas grave et pris à temps. Mais les derniers résultats de scanners ne sont pas d’accord avec cette vision optimiste. L’urologue préconise maintenant un traitement en toute urgence, et une longue hormono-radio-thérapie intensifiée, ajoute-t-il, avec un médicament dont la liste des effets secondaires suffit à vous inciter à rédiger dès maintenant vos dernières volontés (j’en parlais il y a quelques semaines, sur un mode énigmatique certes : https://outsiderland.com/danahilliot/dernieres-volontes/). Sidéré donc, incapable de penser. Sinon à refuser le traitement, ne pas consentir et mettre fin à mes jours si jamais la vie devenait trop pénible.

Et puis, les heures passants, et la nuit, de bon conseil, tombant, il m’est venu cette idée toute simple. En 2008, parce que j’ai cru qu’il me restait quelques mois à vivre, je suis devenu écrivain (et j’ai arrêté de boire dans la foulée, n’ayant guère le choix, faut admettre).

Là, il doit me rester quelques années. Certes, des années de misère physique, de délabrement, de dévastation, et pas sans effets sur le moral et, paraît-il, les dispositions cognitives. Mais suffisamment pour écrire, même péniblement, mon dernier livre. La Montée des eaux, dont je rabâche l’histoire à mes ami.es depuis des années. Cette perspective, en écrire un dernier, un dernier pour la route, elle me plaît. Je dirais même qu’elle me remplit soudainement de joie. C’est une réponse au cancer. Mais aussi une manière de faire sens, produire du sens contre l’absurde (y compris cette absurdité qu’est la médecine préventive ou prédictive), et « faire contre mauvaise fortune bon cœur » – une de mes spécialités au demeurant. Une bonne raison d’endurer l’enfer qui m’attend (et qui nous attend si j’en crois les sombres horizons qui hantent déjà l’année à venir et le futur proche sans parler des lointains).

Voilà donc, comment je suis devenu écrivain, et comment je continue de le devenir. Parce que l’idée m’est venue de ma propre mort. Ou si vous préférez, du temps qui reste à vivre. Si on peut appeler ça “vivre” – une vie indigne sans doute, ou pas très digne, et pas très désirable. Faire quelque chose du seul fait qu’on respire encore. Et qu’on peut encore (tant qu’on peut) tenir un stylo dans sa main. Une bonne raison à mon avis. (une pensée en passant pour l’Agonie d’Agapé de William Gaddis). Sera-t-elle suffisante ? Trop tôt pour le dire. Vais tout de même essayer de m’y habituer, de la penser, voir où ça mène.

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