De la guerre envisagée sous l’angle de la crise climatique

The environmental impact of war: In Kuwait in 1991, after the Gulf War ended, the retreating Iraqi forces torched hundreds of oil wells. Photograph: Per-Anders Pettersson/Corbis
The environmental impact of war: In Kuwait in 1991, after the Gulf War ended, the retreating Iraqi forces torched hundreds of oil wells. Photograph: Per-Anders Pettersson/Corbis

(Je remercie Larus Mammut (larus_mammut@mastodon.social ) pour la discussion concernant cette question sur le réseau Mastodon)

Le recueil Critical Distater Studies réunit des études portant sur la gestion des risques et des catastrophes dans le monde contemporain, études qui dénoncent la manière dont les catastrophes sont la plupart du temps instrumentalisées et considérées non seulement comme des opportunités pour le marché (tourisme et bâtiment en premier lieu), mais aussi bien souvent comme ce qui justifie des réaménagements du territoire au profit des classes dominantes et au détriment des plus pauvres. À la toute fin de l’ouvrage on trouve un « afterwords » de Kenneth Hewitt, géographe qui a notamment travaillé sur les glaciers himalayens et a publié une excellente synthèse intitulée « Regions of Risk : A Geographical Introduction to Disasters ». Il relève dans cet article l’absence dans les politiques de gestion des catastrophes des désastres causés par l’homme : les famines (que, dans la lignée d’Amartya Sen ou Michael Watts, il considère principalement comme le résultat de politiques agraires et économiques), les catastrophes « industrielles », et les guerres.

Je m’inspire ici de ces remarques (dont on trouvera une traduction rapide ci-dessous) pour me pencher sur la question de la relation de la guerre et du climat. La première chose qui frappe, c’est la manière dont les conflits militaires qu’ils soient extérieurs, entre plusieurs États rivaux, ou internes, dans le cadre d’une guerre « civile », occupent une place « à part » dans la liste des maux qui accablent l’humanité, et ce, comme le rappelle Hewith, malgré leur gravité, le nombre de victimes et la persistance de ses effets sur les populations (et l’environnement). Il est d’ailleurs remarquable que les dégâts causés sur les environnements par l’industrie militaire – car si les bombes tombent du ciel, elles ne sont pas créées ex-nihilo et impliquent, comme n’importe quelle arme, des activités extractives, des émissions carbonées, la manipulation et le rejet de composants extraordinairement toxiques (pensez par exemple au napalm ou au phosphore) –, et que la destruction pure et simple de territoires, dont on dit qu’ils peuvent être « rayés de la carte », avec toutes les conséquences écologiques que cela suppose, sans parler des dégâts à long terme (empoisonnement des sols, des rivières et des fleuves, des habitats humains et non-humains, champs de mines rendant certaines portions du territoire impraticables et inaccessibles à l’activité agricole par exemple), ne soient que rarement évoqués dans la liste des variables à prendre en compte pour évaluer la crise climatique passée, présente et à venir.

Il semble donc que la guerre, et ses implications aussi bien en amont qu’en aval du conflit proprement dit, relève d’autres ordres de préoccupation : géopolitique, historique, national (au sens où la guerre s’épanouit dans les Grands Récits sur lesquels s’arriment les constructions identitaires nationales ou patriotiques). Traduit dans les termes des politiques néolibérales qui dominent outrageusement les gouvernances dans le monde, la guerre fait partie des (rares) devoirs « régaliens » que les États ne semblent pas même pouvoir imaginer de remettre en question. Aucune puissance politique n’envisage sérieusement de réduire ses investissements militaires, et les populations, dans leur immense majorité, n’imaginent pas qu’on s’aventure à rogner sur les budgets consacrés à la défense. Nous vivons, aujourd’hui comme aux temps de la guerre soi-disant « froide », une ère de guerre sempiternelle. Le récit néolibéral qui considérait, après 1945, qu’une compétition économique libérée sur un marché dérégulé devenu mondial aurait rendu obsolète le besoin de se faire la guerre militairement, au sens littéral si l’on peut parler ainsi, s’est avéré n’être qu’un mythe. Ce contexte d’une guerre sempiternelle, qu’elle soit économique ou militaire, adossé à l’exacerbation des nationalismes, constitue une catastrophe pour les populations victimes, passées, présentes et à venir, aussi bien qu’un désastre pour les environnements et pour l’évolution du climat.

Pire encore, par un effet de boucle en quelque sorte, la crise climatique fournit déjà, et fournira plus encore dans le futur, le prétexte ou l’occasion de nouveaux conflits portant sur les disputes liées à l’accès et la disponibilité des ressources : l’eau (et le contrôle des barrages en amont des grands fleuves internationaux), les terres cultivables, les minerais, le pétrole, le gaz, et j’en passe, toutes les ressources font déjà l’objet de guerres économiques qui dégénèrent ou menacent de dégénérer en conflits militaires. Les prospectives pour le futur envisagent logiquement non seulement la perpétuation mais aussi l’augmentation des conflits armés pour ces motifs.

Ramener les conflits militaires, les bombardements des villes notamment, la destruction délibéré de biotopes, au champ des catastrophes et les inscrire dans les politiques de gestion des risques comme le suggère ici Kenneth Hewitt, me semble être une étape nécessaire, qui peut être élargi dans le cadre de la crise climatique, comme je le suggère (on n’en prend évidemment pas le chemin, c’est le moins qu’on puisse dire). Pour le dire autrement, si la crise climatique est cette “lente catastrophe” causée par certaines activités humaines, alors il est temps d’élargir notre compréhension des catastrophes en y rapportant celles qui sont créées, partiellement ou en totalité, par les êtres humains. Ce qui signifie s’opposer à la tendance des politiques néolibérales à “naturaliser” le dérèglement climatique (dans une neutralisation environnementaliste encore trop répandue).

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Traduction d’un extrait de : Kenneth Hewitt, « “Acts of Men”. Disasters Neglected, Preventable, and Moral » in Critical disaster studies, edited by Jacob A.C. Remes and Andy Horowitz, University of Pennsylvania Press, 2011, p. 188-191)

« Les conceptions anciennes plaçaient la guerre parmi les grandes formes de calamité. Aujourd’hui, la communauté des chercheurs qui étudient les catastrophes l’ignore largement. Néanmoins, le militarisme et la violence armée s’immiscent dans tous les aspects du travail sur les catastrophes et sont parmi les plus grandes sources de mort et de destruction désastreuses. La croissance exponentielle de la guerre et des budgets militaires en a fait « the élephant in the room », notamment en influençant les idées et les pratiques de gestion des catastrophes.

Mon expression « désastres de la guerre » fait intentionnellement écho au titre des gravures de Francisco Goya sur la guerre dans la péninsule de 1808-1814. Dans les scènes sinistres qui se succèdent, Goya dépeint des civils terrifiés, déracinés et massacrés, et les charrettes chargées de leurs morts jetées dans des fosses communes. Les survivants sont affamés, blessés, emprisonnés ou attendent la balle du bourreau. Lorsque des soldats apparaissent, c’est pour les pendaisons ou les pelotons d’exécution. Ils violent, torturent et assassinent les citoyens, mutilent les prisonniers de guerre ou, étant eux-mêmes captifs, sont mutilés par d’autres soldats. Le combat – la guerre de combat – est totalement absent.

Les “désastres” de Goya sont loin de la guerre telle qu’on la conçoit habituellement. Aussi sanglants et ruineux soient-ils, combattre est ce qu’on attend des armées. Les forces combattantes, leurs batailles et leurs pertes, sont généralement considérées comme héroïques et courageuses, accomplissant les sacrifices les plus élevés et les plus désintéressés, reconnus comme sauveurs de la nation. Ils sont payés et reçoivent l’ordre de tuer et de détruire. Les désastres dont témoigne Goya, en revanche, ne violent pas seulement les règles d’engagement militaire ; ils sont largement considérés comme des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Ils font appel à un sens plus profond de la “violence”, lié à la violation : « profaner, déshonorer, profaner, souiller.. corrompre ou gâcher ». Ils impliquent des crimes et des calamités tels que le domicide, le gendrocide, l’urbicide, le nettoyage ethnique et le génocide et, selon moi, si la violence est au cœur des études critiques sur les catastrophes, ils impliquent des questions juridiques et morales.

Les attaques armées contre ou impliquant des civils créent invariablement des catastrophes. Les majorités civiles sont militairement sans défense, des « non-combattants » par définition. Elles sont rarement protégées de manière adéquate. La plupart d’entre eux vivent la guerre dans leur environnement domestique et communautaire en temps de paix ; ils sont susceptibles d’assister à l’attaque et à la mutilation d’êtres chers et vulnérables. Les deux guerres mondiales dominent les totaux modernes des victimes non combattantes et des victimes militaires. Mais depuis 1945, le nombre de victimes civiles n’a cessé d’augmenter.

Prenons l’exemple des bombardements aériens des villes britanniques, allemandes et japonaises pendant la Seconde Guerre mondiale. Les victimes civiles des raids aériens dans les trois pays ont dépassé 1,5 million de morts et 2,3 millions de blessés graves. Plus de 17 millions de citadins ont perdu leur logement. L’histoire des guerres aériennes parle rarement de ceux qui ont subi les bombardements. Pourtant, les gouvernements ont accordé une attention particulière aux civils des villes bombardées, et les évaluations de leur “moral” ont donné lieu à de remarquables témoignages sur le front intérieur. Ces « vues d’en bas » des réalités civiles révèlent les désastres de la puissance aérienne.

Les autorités militaires préfèrent les raids incendiaires et les raids nocturnes parce qu’ils minimisent les pertes de l’armée de l’air. Mais ils frappent plus aveuglément les civils, et de manière horrible, en particulier les mères et les enfants. Les ménages urbains sont avant tout dirigés par des femmes, tandis que les hommes sont au front ou incorporés dans les industries de guerre. La catégorie professionnelle la plus importante parmi les victimes des raids est celle des « femmes au foyer ». Dix fois plus de femmes civiles sont mortes que d’aviateurs envoyés contre elles. On pourrait parler d’un conflit sexué : les hommes en haut de l’échelle ont tué, les femmes en bas de l’échelle sont mortes.

Si l’ensemble des campagnes urbaines semble être une « catastrophe causée par l’homme », une série d’attaques moins nombreuses mais décisives cause une dévastation sans précédent. La plupart des villes n’ont subi qu’une seule attaque. C’est le cas de Coventry en novembre 1940 (568 morts civils), de Hambourg en juillet 1943 (40 000 morts civils) et de Dresde en février 1945 (35 000 morts civils). L’attaque la plus destructrice et la plus meurtrière a été celle de Tokyo le 9 mars 1945, avec plus de 100 000 morts et 25 % de la superficie de la ville réduite en cendres. Mais des centaines de villes ont été pratiquement anéanties – la concentration et l’étendue des destructions ont été bien supérieures, par exemple, aux projections actuelles des pertes dues au changement climatique jusqu’à la fin du XXIe siècle – et chaque raid-catastrophe reste inscrit dans l’histoire de la ville et dans la mémoire des survivants sous le nom de « la catastrophe ».

Pour les citadins, les catastrophes n’ont pas commencé lorsque les bombes ont commencé à tomber, pas plus qu’elles n’ont pris fin lorsque les incendies se sont éteints. La menace de l’anéantissement plane sur toutes les villes du début à la fin de la guerre, ou jusqu’à ce que leur « raid catastrophe » ait eu lieu. Se succèdent des milliers d’alarmes de raids, la plupart “fausses”, mais qui terrorisent les habitants. Pendant une décennie ou plus après les attaques, les survivants survivent dans des quartiers en ruine et des abris de fortune, entourés de décombres, de poussière et de bombes non explosées ; le souvenir de la guerre est remplacé par le rappel permanent de catastrophes morales et humanitaires sans précédent.

Après 1945, les attaques aériennes poursuivirent l’anéantissement des villes : Pyonyang, Hanoi, Sarajevo, Grozny, Bagdad, Falluja, Sana’h, Mogadiscio, Alep. Et les majorités les plus touchées furent à chaque fois les « personnes protégées » des Conventions de Genève de 1949 : enfants, mères de jeunes enfants, personnes âgées, malades ou handicapées. Les raids des guerres de Corée et de la deuxième guerre d’Indochine, des années 1950 aux années 1970, ont tristement utilisé le napalm, responsable de terribles brûlures et de décès dus au monoxyde de carbone parmi les civils. Les guerres récentes impliquent un plus grand déploiement d’explosifs brisants, probablement en raison de l’aridité des terres et du caractère moins inflammable des biens dans le Grand Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Rien qu’en 2017, près de 43 000 victimes et 24 848 décès ont été signalés à cause des armes explosives. Quelque 74 % des morts étaient des civils, ce chiffre atteignant 97 % dans le cas d’attaques contre des marchés et des lieux de culte. Les réfugiés interrogés en Europe ont indiqué que 85 % d’entre eux fuyaient la menace de la violence explosive. En Afghanistan, 92 % des habitants ont été directement touchés par la violence explosive, et 90 % en Irak. Les populations déplacées de force sont revenues à des niveaux jamais atteints depuis les guerres mondiales.

On peut affirmer que les armes et les stratégies modernes ont rendu les villes, les non-combattants et les biens non militaires absolument vulnérables. Les énormes investissements dans les armes et les armées coïncident avec les plus grandes destructions visant l’habitat et les pertes civiles, ainsi qu’avec un manque extraordinaire de protection civile, notamment en ce qui concerne le rétablissement de la paix.

Le travail sur les catastrophes a également des racines profondes dans la défense civile en temps de guerre, et la longue ombre des guerres mondiales plane sur le domaine des catastrophes. Jusqu’à un certain point. La guerre nucléaire est la plus grande menace pour la survie de l’humanité et de la planète, mais elle ne reçoit aucune attention de la part de la communauté des chercheurs qui étudient les catastrophes. Pendant ce temps, les forces armées jouent un rôle de plus en plus important dans les réponses aux catastrophes. Les services de police sont de plus en plus lourdement armés. L’absence de sensibilisation, et a fortiori de poursuite, de la résolution des conflits, ou de la recherche et de la défense de la paix, peut expliquer l’échec des DRR (Disaster Risk Reduction) de manière plus générale. »

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À lire également :

https://www.theguardian.com/environment/2014/nov/06/whats-the-environmental-impact-of-modern-war

https://theconversation.com/us-military-is-a-bigger-polluter-than-as-many-as-140-countries-shrinking-this-war-machine-is-a-must-119269