A place to come to

Encore une fois, je me trouve quelque part. On dit qu’on se « retrouve », ce qui est beaucoup dire. Pour se retrouver, encore faudrait-il que j’ai fini de me perdre. Tel n’est pas le cas, loin de là. Je suis bel et bien perdu. On se retrouvera plus tard, ou pas (et peut-être trop tard) : c’est pourquoi j’écris, sans doute, ce pourquoi je n’ai jamais cessé d’écrire, à bien y penser.

Et encore une fois, il faut se faire une place. C’est une action, un travail, une peine. Nulle place n’est là, disponible, qui aurait patiemment attendue mon arrivée. Je ne suis attendu nulle part. J’arrive. Je prends place en occupant l’espace et le temps là-devant moi et tout autour de moi. Je prends place en sachant qu’il n’y a peut-être pas de place pour moi. Rien ne m’ennuie plus que d’avoir à « me faire une place », avec la violence que ça implique. Je ne suis pas un battant. Je m’en fous. Les battants me fatiguent. Il faudrait leur dire : si vous devez vous battre, c’est que vous prenez la place de quelqu’un d’autre. C’est une violence exercée sur un.e autre. Ne vous battez plus. Laissez tomber. Si tous les battants laissaient tomber, le monde s’en porterait bien mieux.

A place to come to. Me revient ce titre de Robert Penn Warren, un livre que j’ai lu il y a longtemps. J’avais été attiré par son titre français : Un endroit où aller. C’était ma période Faulknérienne (lire tout Faulkner). Je devais avoir 18 ans, peut-être 19. J’en ai 40 de plus. J’ai de la peine à le croire.

Hier, je suis allé marcher au bois de Saint-Pierre, avant de visiter mon père à l’hôpital. Errance dans la vaste forêt de feuillus dont les couleurs virent gentiment à l’automne. Adolescent, j’allais m’entraîner pour préparer la saison de cross-country sur ces chemins boueux. Le petit parc animalier près du château est fermé « pour une durée indéterminée », ce qui me plonge immédiatement dans un état de tristesse infâme. En discutant avec une dame de mon âge qui se trouvait là, avec d’autres personnes plus jeunes, je me suis rappelé ces promenades dans les bois, inévitablement ponctuées d’une virée au parc animalier. Un pauvre parc à l’ancienne, caché parmi les buis, où survivaient quelques animaux qui n’avaient rien d’ « exotique », exceptés les flamants roses, qui sont toujours là, superbement roses au bord d’une mare ridicule. J’ai failli pleurer en entrevoyant ces grands oiseaux de mon enfance, et de nouveau, le lendemain, quand alors que j’observais les modillons de l’abbatiale à Nouaillé-Maupertuis, ces modillons romans qui m’ont toujours tellement amusé, en voyant, dans un bras du transept, devant un vitrail bleuté, un petit oiseau qui voletait, attiré par la lumière, puis, dépité, se posant sur un croisillon. Ce petit oiseau qui avait, pensait-il, trouvé un endroit où aller, a place to come to, attiré par je ne sais quoi, entrant par le portail un jour qu’il était grand ouvert. Et qui doit, depuis des jours, peut-être des semaines, errer/voleter à l’intérieur de cette vaste église, sans trouver la sortie. Un panneau à l’entrée précise : « Veuillez refermer cette porte » : je la laisse ouverte en sortant. (d’autres oiseaux entreront peut-être, mais cet oiseau-là sera peut-être délivré du piège)

Évidemment, il doit y avoir là une métaphore qui me concerne. Mais peut-être dit-elle aussi quelque chose de la condition humaine. Je pense à ce texte du penseur anarchiste Alexander Dunlap, qui commente le conte d’Hansel et Gretel : « La situation à laquelle l’humanité est confrontée – dans toutes ses milliards de multiplicités uniques – n’est pas si différente de celle de Hansel et Gretel. Alors qu’ils étaient séparés de leur famille, une personne effrayante (creepy) habitant une maison pleine de bonbons les a invités à entrer et s’est occupée d’eux, les laissant manger les bonbons et la malbouffe exposés dans la maison, mais les nourrissant également de poulet et d’autres repas à trois plats. Comme le raconte l’histoire, cette séduction douce et cette gentillesse n’étaient en réalité qu’un stratagème destiné à satisfaire son désir d’enfants rôtis. » La sorcière est the worldeater, le mangeur de monde, le capitaliste à l’appétit insatiable, qui nous tient dans ses griffes en promettant des bonbons. Et cette conclusion dont je partage le pessimisme, malheureusement, au sens où j’en suis, je vous l’assure, malheureux : « […] les humains ont-ils le pouvoir de résister à l’attrait du mangeur de monde et d’échapper à ses entrailles – que peuvent-ils faire ? En théorie, la réponse est « oui ». En pratique, l’avenir est indéterminé, mais si l’on se fie à ce qui s’est passé au cours du siècle dernier, la réponse est « non ». »

Je me rends compte à quel point je suis ému en ce moment par les animaux, les chiens évidemment, puisque Iris n’est plus avec moi (bien qu’elle vive ailleurs une vie de princesse, à ce qu’on m’en dit : elle aurait mangé du saumon à midi et joué avec des chèvres dans les bois), mais aussi les chats. Dès que j’en croise un, je m’agenouille. Ils viennent vers moi, avec plus ou moins de prudence, mais cela finit toujours par un câlin sous les yeux parfois effarés des humains qui les suivent. M’émeut aussi ce chevreuil que j’aperçois de l’autre côté du chemin, dans les bois, au bord du Miosson. On se regarde un peu. Je passe mon chemin lentement, puis il disparaît dans un buisson touffu.

Ou bien ce lapin chèvre (sic !) observé tout à l’heure dans sa cage au parc animalier des jardins de Blossac, alors que j’allais en centre-ville, pour la première dois depuis des décennies.

La smart city idéale. Un paradis pour bobos. Tout est cher. Vivre ici coûte le double de ce qu’il en coûte dans la ville d’où je viens, Thiers. Je me sens extrêmement mal à l’aise, comme un touriste, un passager clandestin. J’imagine que je vais demeurer un touriste pour un sacré bout de temps. Je prends des photographies. Histoire de faire quelque chose de mes yeux, de mes mains.Me donner une consistance à moi-même (les passant.es, je m’en fous pas mal).

La ville dans laquelle j’ai grandi n’existe plus, sauf dans mes souvenirs. Et encore. Tout est devenu tellement propre, c’est affolant. Mes souvenirs, les années 80, ce sont mes années punk. D’une irrésistible intensité. Là, maintenant, rien ne déborde. Tout est comme il faut. Pratique. Une ode à la fluidité, à la contenance.

Et puis, ce soir, retour à l’appartement du père où je loge en ce moment, en l’absence de son propriétaire. S’y faire une place, pour en revenir au thème du jour, est toute une affaire, rien qu’accéder à la chambre d’ami, déjà (qu’il appelle, cette chambre, « son débarras ». Sic. Il ne sait pas que j’ai écrit un livre qui porte précisément ce titre : Un Débarras). Il est dans son jus, comme on dit. Encombré, embarrassant. Un repaire de syllogomane.

Tout ici renvoie à une période de sa vie qui n’est pas la mienne. Ses années 80 à lui. Rien à voir avec les miennes. Du reste on ne se parlait pas à l’époque. Il ignorait tout de ma vie, et j’ignorais tout de la sienne. Aucun affect. Pas plus aujourd’hui qu’hier.

À la recherche de documents utiles pour que je puisse l’aider à régler ses affaires, je fouille dans les armoires en bois de noyer – même pas sûr qu’elle fasse le bonheur d’un brocanteur – débordantes de paperasse. Une véritable épreuve, je me sens accablé par toutes ces preuves d’existence. Ces factures d’électricité datant de Mathusalem, ces magazines jaunis qui ne paraissent plus depuis longtemps. En partant de Thiers, j’ai tout jeté. Lui ne jette rien. Quand j’en évoque la perspective, faire le tri, il lâche un « il faudra que je regarde d’abord. »

Mon père vit là depuis 1984. Seul. Il a eu des relations. Elles n’ont pas manqué. Mais il a tenu à habiter seul. Je ne trouve rien d’utile dans ces armoires, rien d’assez récent pour être utile. Toute l’existence administrative est désormais numérisée. Et pas qu’administrative.

Pas d’affect, non, mais pas mal de dégoût.

Je redécouvre des aspects de sa vie que j’avais pris soin de reléguer dans les recoins les plus inaccessibles de ma conscience. Je m’en fous. C’est sa vie, pas la mienne. Mais c’est pénible et inconfortable. Et je me suis engagé à m’occuper de ce vieil homme – ou du moins aider à la mise en place d’une solution « pour la suite » quand il sortira de l’hôpital où il est piégé depuis plus de deux mois. Ce n’est pas la première fois. Il a dû passer plus de temps à l’hôpital ces dernières années que chez lui. Une chose est sûre : je refuse de finir comme ça.

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