Jusqu’où tolérer l’exploitation ? C’est un aspect de la réflexion qui, à mon sens, manque aux partis de gauche révolutionnaires. C’est pourquoi la révolution qu’ils attendent ne vient pas, et paraît toujours plus lointaine. Dire : « il faut bien nourrir sa famille », « il faut bien travailler pour nourrir sa famille », afin d’excuser par exemple le fait que les travailleurs luttent pour la défense de leur emploi, cet emploi fut-il un emploi toxique qui les tue à petit feu, par lequel ils sont exploités au profit de quelques actionnaires, voire qui contribue à l’économie de la guerre ou à la destruction systématique des environnements, de la vie, et à la catastrophe climatique – voilà qui me semble constituer la perspective la plus désespérante pour un révolutionnaire.
Nous sommes immergés de part en part dans le système capitaliste. Il constitue à la fois notre arrière-plan et notre horizon, et ses valeurs (« le travail, la famille et la patrie », comme le rappelait très pertinemment une candidate à la mairie de Marseille récemment, provoquant de pathétiques cris d’orfraie : après tout, elle disait tout haut ce qui inspire les sociétés capitalistes depuis des siècles), imprègnent nos propres pensées, nos affects et nos choix. Nous y sommes attachés par nécessité aussi bien que par affinité affective. Je pense ici au plaisir de la propriété, de la consommation. C’est une banalité de souligner l’omniprésence de l’argent, le système totalitaire de la marchandise, mais il n’en est pas moins vrai qu’absolument tout s’achète, et que tout se vend, même les parts les plus intimes de nous-mêmes, qu’on en soit conscient ou non. Nos imaginaires politiques sont saturés, rabougris, rétrécis, contractés : « Il faut bien nourrir sa famille ».
L’attente de la révolution des peuples ou des travailleurs ou de qui vous voudrez me semble fondée sur une construction conceptuelle, qui certes n’est pas sans incarnation historique réelle, mais qui semble être devenue une abstraction. Ce qui vient plutôt, c’est une contre-révolution nationaliste et réactionnaire, xénophobe et raciste, violente et virile, fasciste et totalitaire. Et une partie du peuple, que ça plaise ou non, ici ou ailleurs, y aspire.
On s’imagine que pour qu’une révolution advienne, il faut que le seuil de tolérance des populations aux iniquités dont il souffre soit dépassé. En réalité, il faut aussi, et c’est une autre condition indispensable pour que la révolution ne se contente pas de n’être qu’une succession sporadique de révoltes ou d’émeutes, d’une part que le pouvoir en place soit affaibli au point qu’il ne lui soit plus possible de contenir le mécontentement, et, d’autre part, que les révolutionnaires se soient donnés une vision globale du futur, soient stimulés par le projet d’une réalité alternative.
Notre seuil de tolérance aux inégalités et aux iniquités s’avère, de facto, très élevé. Si tel n’était pas le cas, il y a longtemps que le capitalisme ne serait plus que le souvenir vague d’une tentative révolue et ayant échoué. Les révoltés contemporains s’indignent non pas tant du système capitaliste dans son ensemble, que du fait que les promesses qu’on leur a faites ont été déçues. Ils ne rêvent (pas beaucoup) et ne conçoivent au fond une vie meilleure qu’à l’intérieur d’un monde ancien, un monde qui a été organisé pour l’épanouissement d’une classe bourgeoise, de notables, et, pour le dire brutalement de l’homme blanc d’âge mûr multi-propriétaire. Bien souvent, leur revendication d’un monde plus juste (ou moins injuste) ne s’étend guère au-delà de leurs proches, ou de celles et ceux qui leur ressemblent.
C’est d’autant plus vrai que l’idéologie qui supporte le capitalisme a convaincu la plupart qu’il n’y avait de salut qu’individuel, selon une logique (certes totalement défaillante) de récompense des plus méritants (« les travailleurs qui entretiennent leur famille, afin de reproduire l’espèce en vue d’assurer la puissance future de la nation », et autres fadaises du même style) ou encore que la justice s’incarnait in fine dans l’argent, la consommation (ah ! « Le pouvoir d’achat », leitmotiv récité à l’envi et qui fait consensus à droite comme à gauche) et la propriété, qui viennent sanctionner les efforts pour s’aligner sur la « bonne » vie, laborieuse, familiale, nationale.
Il n’y a pas grand-chose à attendre de telles revendications. On peut, mélancoliquement, en adoptant une forme de « réalisme », en souscrivant au « principe de réalité », plaindre l’ouvrier qui continue de travailler ou qui lutte pour la préservation de son emploi dans une usine capitaliste, en répétant qu’il n’a pas de toutes façons pas le choix, qu’il faut bien qu’il nourrisse sa famille. Mais ce réalisme n’est rien d’autre qu’une manière de considérer que le système, l’arrière-plan et l’horizon, vont de soi, ou, pour le dire comme Alexander Kluge, parlant de la « réalité », qu’il est comme « une seconde peau, une troisième robe, ou bien une maison que des hommes habitent sans que cela ait l’air d’une maison. »
(Méditez cet article qui décrit comment certaines organisations syndicales espagnoles se font les alliées du complexe militaro-industriel au nom de l’emploi et même du « bien-être social » :
https://www.wsws.org/en/articles/2026/03/18/mdls-m18.html )
Pour le capitalisme, les révoltes ne représentent que rarement une menace sérieuse. Tant que le pouvoir en place est en mesure de mater les insurgés, ou de retourner (apaiser) l’opinion, ne serait-ce provisoirement, en faisant mine de céder sur telle ou telle revendication, la reproduction du système n’est guère en danger. Dans la mesure où les aspirations des révoltés se situent à l’intérieur des idéologies en place : pas de quoi les faire vaciller. On parle de redistribution plus juste, d’améliorer les services publics, d’augmenter les salaires et le « pouvoir d’achat », mais tout cela reste parfaitement compatible avec le capitalisme. C’est toujours et encore l’espoir d’un « capitalisme au visage humain », lequel occulte le caractère fondamentalement destructeur et criminel du capitalisme.
Néanmoins, la révolution n’est pas pour demain. Ou plutôt, les bouleversements qui s’avancent, dans les démocraties (parce qu’ailleurs, sous les régimes totalitaires ou autoritaires, le mal est déjà là depuis longtemps), glacent le sang, ressemblent à ce qu’on a connu il n’y a même pas un siècle, comme si de l’histoire, nulle leçon n’avait été tirée. Non. La révolution n’est pas pour demain. Et si le capitalisme finit par s’effondrer tout à fait, et avec lui les fortunes qui ne cessent de s’accroître de manière totalement délirante, cette fin coïncidera probablement avec une guerre mondiale aux allures apocalyptiques ou l’aggravation de la catastrophe climatique et ses conséquences dévastatrices : alors oui, il n’y aura d’autre choix que de décroître, de renoncer à nos « styles de vie » mortifères, mais il sera trop tard, bien trop tard. Du reste, il est déjà, pour quelques milliards d’individus sur cette planète, en ce moment même, trop tard.