Remarques sur le pacifisme (et nos cheminements intellectuels embarrassés)

Au réveil, je me lance de manière assez évasive, en mode Sérendipité (en suivant des liens sur le net et dans des notes en bas de pages de bouquins d’historiens), sur la question des mouvements pacifistes dans l’entre-deux-guerres chez les intellectuels et politiques français.

Vaste sujet, casse-gueule s’il en est, et riche de parcours intellectuels surprenants, du point de vue d’un lecteur d’après la seconde guerre mondiale en tous cas. Dans les biographies de la plupart des personnages qui défendront, parfois jusqu’aux derniers instants précédant l’étrange défaite de 1940 – et parfois aussi jusqu’à devenir tout bonnement collaborationnistes, il y a l’expérience de la première guerre mondiale, qu’ils ont vécu en tant que soldats. Un traumatisme s’il en est. S’y ajoutent, notamment à gauche, des positions anticapitalistes (pas forcément exemptes d’antisémitisme, mais pas toujours), la fascination qui peut virer la répulsion (l’exemple de Doriot est flagrant) envers le régime communiste en URSS, mais aussi, comme avec la Ligue des Droits de l’Homme, des engagements indubitables contre le fascisme, voire contre le colonialisme.

Je n’ai pas lu l’étude d’Emmanuel Naquet, Pour l’humanité. La Ligue des droits de l’homme de l’affaire Dreyfus à la défaite de 1940, Presses universitaires de Rennes, 2014, 684 p., mais certain‧es d’entre vous en ont peut-être connaissance.

Bref, je croise des figures connues comme Jean Giono (et son pacifisme viscéral, y compris pendant l’occupation : « pour ma part j’aime mieux être Allemand vivant que Français mort » 1938), le passionnant, attachant et sincère anarchiste antimilitariste Louis Lecoin, auteur du fameux tract « Paix Immédiate » publié en 1939 (et signé par des pacifistes de toute obédience, comme Giono, Déat, Margueritte, Jeanson, etc.), et d’autres oubliées comme ce Félicien Challaye, vraiment fascinant. Un homme d’une culture remarquable, anticolonialiste (il continuera d’ailleurs à l’être même après la deuxième guerre mondiale), dreyfusard, proche de Péguy, puis admirateur de Jaurès, il voyagera dans bien des parties du monde colonisées en tirant notamment un article retentissant intitulé « Le Congo français » dès 1906 dénonçant les politiques coloniales.

Mobilisé et blessé lors des combats en 1915, il défend déjà une paix avec l’Allemagne (qui lui laisserait l’Alsace Lorraine). Il s’engagera ensuite dans la Ligue de défense des indigènes, la Ligue des Droits de l’homme, le Parti Communiste, Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, etc.

Les deux positions qu’il n’aura jamais cessées de tenir sont, d’une part son anticolonialisme, et d’autre part son pacifisme qu’on dira “intégral”. Il condamne le fascisme et le nazisme de manière claire, mais refuse d’idée d’un conflit avec Hitler ou Mussolini. « Si douloureuse qu’elle puisse être, l’occupation étrangère serait un moindre mal que la guerre. » (1933) et publie dès 1934 un livre (que je n’ai pas trouvé) : « Pour une paix désarmée même face à Hitler » (1934).

Sous l’occupation, on le retrouvera dans les parages du parti collaborationniste de Marcel Déat, ou dans la revue vichyste l’Atelier – avec d’autres militants ayant rejoint la collaboration en raison de leur position pacifiste (intégrale).

Et.. En creusant un peu au hasard, je tombe sur la très éphémère revue L’Espoir, qui ne connut qu’un seul numéro, publié en 1939. Dans le comité de patronage de la revue, on retrouve Challaye, Giono, Maurice Rostand, Margueritte… (qui ont peut-être aussi écrit des “poèmes” au sein de la revue sous des noms d’emprunt). Il s’agit, si j’ai bien compris, d’une entreprise (complètement lénifiante) d’appel à la poésie pour défendre la paix contre la guerre. On est en 1939. Inutile de dire qu’il n’y aura pas de numéro 2.

Je vous laisse méditer sur ces documents.

Une remarque cependant : il faut être extrêmement prudent et précautionneux avant de « tirer des leçons de l’histoire », comme je le rappelais ici.

La situation politique et les engagements des années 30 en Europe sont imprégnés par le traumatisme de la première guerre mondiale – et, bien évidemment, les acteurs de l’époque ne disposent pas du recul de l’histoire. Et un Giono ou un Challaye ne sont pas à mettre dans le même sac qu’un Doriot ou du Déat. À mon sens, s’intéresser à ces mouvements de pensée connus sous le nom de « pacifisme (intégral) », devrait nous inciter à réfléchir aux conditions historiques et politiques qui sont les nôtres, plutôt que de nous précipiter vers des comparaisons ou des analogies souvent grossières. Bref, ce sont des questions que nous devons reprendre, notamment à gauche, à nouveaux frais, sans éviter les cas de conscience, probablement irrésolubles et déchirants, que pose le putain de monde dans lequel nous vivons (sans oublier que ce genre de question se pose depuis des décennies pour des millions d’habitants de cette planète chaque jour que le diable fait – que les Européens (enfin, une partie seulement des Européens) aient vécu en paix depuis la seconde guerre mondiale constitue une exception géographique et historique.

En fait ce qui m’intéresse dans ces biographies de pacifistes des années 20/30, notamment celle assez remarquable de Félicien Challaye, c’est leurs aspects “inattendus”.

J’y reviens brièvement parce que je n’ai pas assez insisté sur ce point. La plupart des chemins, disons, de « convictions politiques » s’offrent à nous. Il est rare que nous soyons les premiers à les ouvrir dans le maquis des idées ou des opinions. Une biographie intellectuelle est en partie une histoire de choix, mais ces choix suivent le plus souvent des voies frayées à l’avance et qui s’offrent à nous en fonction de déterminations sociales, économiques, culturelles, raciales, et genrées. Plus un chemin a été emprunté, plus il est emprunté (« the more a path is used, the more a path is used », dit Sara Ahmed dans une formule assez géniale dans What’s the use ?).

C’est une question cruciale quand on s’intéresse aux raisons pour lesquelles on se sent de gauche ou de droite par exemple, très tôt dans sa vie, parfois dès l’adolescence (et pourquoi pas avant !).

Mais les choix politiques ne se limitent pas à être de droite ou de gauche. Il existe de nombreux autres sentiers, plus ou moins balisés. La biographie de Félicien Challaye illustre bien ce que je veux dire : incontestablement, il est « de gauche », de cette gauche issue de la tradition dreyfusarde. Mais, pour d’autres raisons liées à son histoire personnelle, il suivra également d’autres chemins : le pacifisme, dans une version qu’on dit “intégrale” (radicale en tous cas), chemin assez bien balisé, surtout chez tous ces intellectuels qui ont combattu pendant la première guerre mondiale et en ont vécu le traumatisme. Et l’anticolonialisme, pour le coup, un chemin beaucoup plus rarement emprunté par ses contemporains, même à gauche, et qu’il a pu frayer durant ses séjours dans les colonies aux quatre coins du monde. Ses témoignages sur les horreurs et les injustices du colonialisme français, sont, pour l’époque, des documents assez remarquables.

C’est un homme extrêmement cultivé, intelligent, qui s’engage dans la Ligue de défense des indigènes, la Ligue des Droits de l’homme, le Parti Communiste, le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes.

Un type bien (selon mes affinités politiques en tous cas)

Et qui finira « plus ou moins » collaborationniste sous le régime de Vichy.

Il y a des pacifistes convaincus dans les années 30 qui ont finalement renoncé à défendre leur position coûte que coûte quand la perspective de la guerre (et sa nécessité) devenait inéluctable. D’autres, comme Challaye (ou Giono) n’ont pas renoncé.

Sara Ahmed, dans l’introduction de Queer Phenoménology, fait une remarque très juste au sujet de la difficulté qu’il y a à « faire demi-tour » quand on s’est trop engagé sur une voie (ma traduction) :

« Vous continuez à avancer dans l’espoir d’arriver à quelque chose. L’espoir mise sur le fait que les « lignes » que nous suivons nous mèneront quelque part. Lorsque nous n’abandonnons pas, lorsque nous persistons, lorsque nous sommes « sous pression » pour arriver, pour aller quelque part, nous nous abandonnons à cette ligne. Faire demi-tour, c’est risquer de perdre du temps, un temps qui a déjà été dépensé ou abandonné. Si nous abandonnons la ligne à laquelle nous avons consacré notre temps, nous abandonnons plus qu’une ligne, nous abandonnons une certaine vie que nous avons vécue, ce qui peut ressembler à un abandon de soi. »

Challaye constitue une sorte d’exemple d’obstination, qui le conduit à sortir brutalement du territoire balisé de l’humanisme qu’il avait frayé jusque-là, précisément parce qu’il ne voulait pas renoncer à suivre l’un des chemins (le pacifisme radical) dans lequel il s’était engagé. Il détestait le fascisme mais refusait plus encore de faire la guerre (même à ses pires ennemis). Notez qu’après 1945, il a continué de militer pour la paix, mais aussi contre le colonialisme.

Ces biographies complexes me paraissent plus riche d’enseignements sur la manière dont se forment des opinions politiques, que les biographies « cohérentes » – qui ne dévient jamais des voies déjà toutes tracées qu’elles ont empruntées.

Je pense par exemple à la très intrigante Alice Weidel, dont la vie privée s’accorde si mal à ses engagements politiques : lesbienne, en couple avec une « personne de couleur », laquelle a porté leurs deux enfants, et « en même temps » (ou « malgré » cela) leader du parti le plus extrémiste qui soit, dont certains membres vouent l’homosexualité aux gémonies. « Elle est contre le mariage pour tous et prend soin de se tenir à distance des défenseurs des droits LGBT et queer qu’elle exècre, dénonçant une « folie woke ».

Certains des chemins que nous empruntons finissent par se confondre (et nous disons, par commodité, que nous sommes de gauche, ou conservateurs, etc.), d’autres semblent n’être que parallèles, étrangers l’un à l’autre jusqu’à sembler parfaitement contradictoires.

Je lisais ce matin une interview de Manon Aubry sur la guerre en Ukraine.

On sent la députée européenne embarrassée. Et on la comprend. On pourrait retrouver en la lisant les chemins (pour reprendre la grille d’analyse de mon message précédent) qu’elle emprunte en tant que militante de LFI : la défense des services publics (la santé, l’éducation etc) et le refus d’une « économie de guerre », une certain défiance envers les institutions transnationales (L’Otan, L’Europe, mais pas les Nations Unies) lié à ce « patriotisme » typique de LFI qui me fatigue beaucoup, avec cette crainte que le pays perde son « indépendance ». Et s’y ajoute cet autre chemin, qui ressemble à ces positions pacifistes des années 30 : le refus d’entrer en guerre (contre la Russie). Ce qui va jusqu’à se traduire par un refus de « confisquer les avoirs » russes, car ce serait considéré comme « un acte de guerre » (?). Pour autant elle « ne souhaite pas que l’Ukraine soit écrasée » (?). Et en appelle à une « solution diplomatique » (comme si personne n’y avait pensé avant et ne s’y employait depuis 3 ans.)

C’est compliqué, embarrassé, et je doute que les militants (sans parler des opposants à LFI) y aient compris quoi que ce soit. (moi, je n’ai pas compris grand chose).

Je dis cela sans aucune ironie. Je suis complètement perdu, moi aussi. Rien ne me fait plus horreur (sinon la guerre elle-même) que la perspective d’une « économie de guerre » (encore plus brutale que l’économie de guerre économique dans laquelle nous sommes enferrés depuis des lustres). Mais « sacrifier l’Ukraine », comme il vient déjà à l’esprit de pas mal de gens, n’est pas une option – les européens « sacrifient » ou disons laissent en plan et ignorent, nombre de populations dans le reste du monde (voire contribuent à leur destruction comme à Gaza), mais, concernant l’Europe, il y a des précédents fâcheux tout de même. On avait sacrifié les Sudètes, en 1938 (et à cette époque, l’opinion publique française, dans sa large majorité, ne trouvait rien à y redire, au contraire) et quelques mois plus tard etc.. Le « à ce stade la Russie n’est pas une menace militaire directe aux portes de la France » , pour reprendre les mots de Manon Aubry, laisse plus que songeur quand on pense à ces évènements passés.

Bref. Je suis en réalité tout aussi embarrassé‧ Pas forcément pour les mêmes raisons d’ailleurs : les chemins d’opinion que j’ai l’habitude de creuser, sur lesquels je me suis engagé une bonne partie de ma vie ne sont guère pertinents dans la perspective où un Poutine s’aventurait à répandre l’enfer en Europe : mes engagements concernant la perspective de la catastrophe climatique, mon anticapitalisme viscéral, mon anti (néo) colonialisme, la priorité accordée dans toute réflexion au sort des subalternes de ce monde, l’horreur des régimes autoritaires et totalitaires et mon attachement à la démocratie, mes perspectives féministes/queer, ma défiance envers les États-Nations de manière générale, mon refus du nucléaire (civil et militaire), mon antimilitarisme, (j’ai été exempté du service militaire en 1986 pour ça), etc etc.. Toutes ces pistes qui me définissent politiquement, qu’en resterait-il, en termes de « priorité », si une guerre totale menaçait d’éclater en Europe (et donc dans le monde) ?

On se dit souvent que la perspective de la catastrophe climatique, son agenda sinistre, pourrait être tout bonnement rendue caduque, sans objet, si un conflit nucléaire était déclenché. Tout se passe comme si, en vérité, nous vivions déjà dans une économie et une perspective de guerre, et c’est une des raisons pour lesquelles les politiques climatiques sont reléguées au deuxième (voire au dernier plan comme aux États-Unis désormais).

Quand au pacifisme, je dois admettre que je n’avais jamais réellement « rencontré » cette problématique, étant un brave petit blanc européen né bien après la fin de la seconde guerre mondiale, jusqu’à présent. Cela pose, me pose, des dilemmes affreux. Un cas de conscience comme on dit. Je n’arrive pas à me résoudre à l’idée de dire : il faut entrer en guerre contre Poutine. Parce que la guerre en 2025 risque fort d’être une guerre nucléaire (contrairement à la seconde guerre mondiale, avec cette terrifiante exception des bombes A larguées sur le Japon). Et parce qu’il est facile, quand on sait qu’on ne sera pas appelé sous les drapeaux, d’appeler à la guerre tout en sachant qu’on restera bien planqué à l’arrière (si tant est qu’il y ait des places « à l’arrière ») derrière son écran. Et se ranger comme pas mal de gens de gauche en 1939 derrière la bannière de l’Union Nationale. Et pourtant.