Serge Audier, archéologies du (des) Néo-libéralisme(s) & du productivisme

Néo-libéralisme(s)

Je vois passer pas mal de messages concernant le « libertarianisme » à l’occasion de l’élection de Javier Milei. Pour faire le point sur la question historiquement plus nébuleuse qu’on l’imagine généralement de la distinction entre le libéralisme classique, les différentes saveurs des néolibéralismes, l’ultralibéralisme, et donc le libertarianisme, et comprendre comment ces théories ont pu s’articuler (et s’articulent souvent quand elles s’incarnent dans des gouvernances politiques) avec le conservatisme (néo-conservatisme, « nouveaux conservateurs », pensées réactionnaires, voire néofascistes etc..), je conseille de lire l’ouvrage de Serge Audier, Néo-libéralisme(s). Une archéologie intellectuelle, Paris, Grasset, coll. « Mondes vécus », 2012.

(et si vous n’en avez pas assez, son étude précédente :
Le Colloque Lippmann. Aux origines du « néo-libéralisme », Lormont, Le Bord de l’eau, 2012, 2e éd. augmentée (1re éd. 2008))

Typiquement le genre d’étude extrêmement fine et détaillée (peut-être à l’excès, surtout pour un lecteur lambda comme je le suis devant une telle érudition) qui a complètement bouleversé ce que je croyais savoir (utilisant comme tout le monde les mots « néolibéral », « néolibéralisme », sans avoir vraiment pris le temps de les définir)

NB : Un Milei s’inscrit explicitement dans la lignée d’un Murray Rothbard, qui reprochait à Hayek d’être « trop étatiste et interventionniste »  – ce qui donne une idée de la profondeur de son aversion envers l’État (et toute institution et collectif de manière générale).

Re-NB : une chose est certaine, quelle que soit la complexité que Serge Audier a remise à jour concernant les courants « néo-libéraux », les versions les plus radicales tendent à s’incarner désormais dans le paysage politique mondial. À l’heure où les inégalités socio-économiques prennent l’allure d’une sécession pure et simple des plus riches, dans un contexte d’une lente mais irréversible catastrophe climatique que le capitalisme néolibéral ne peut que précipiter, alors que l’instabilité géopolitique multiplie les conflits et les menaces de conflits, je ne vois pas la moindre once d’espoir pour le futur, et nous sommes bien partis pour explorer de nouvelles formes de la dystopie contemporaine, encore plus radicales, encore plus chaotiques.

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Une brève immersion dans les bouquins de Serge Audier (pour le néolibéralisme) et le livre récent de David Lehmann, After the Decolonial: Ethnicity, Gender and Social Justice in Latin America, Polity, 2022 + les travaux de l’école d’Antoinette Molinié (pour le décolonial), suffisent à me convaincre (ce dont je me doutais déjà pour être honnête, mes lectures en ethnologie m’ayant immunisé en quelque sorte contre certaines généralisations sur « l’esprit des peuples amazoniens », le tournant ontologique, la pachamama etc etc.. ) qu’il vaudrait mieux manier ces concepts avec mesure et prudence (voire les éviter autant que possible, et désigner ce qu’ils recouvrent, la pluralité et la complexité qu’ils simplifient, plutôt que de les brandir inconsidérément comme les étendards du bien et du mal par exemple 🙂

(Bon, ça ne changera guère le propos nodal de mon bouquin, et ça fera juste quelques notes en bas de page – même si je n’ai pas l’intention de produire un texte « académique »)

je cite les dernières lignes de la conclusion du livre de Serge Audier (qui évoque notamment des textes d’Olof Palme, le grand social-démocrate Suédois) :

« La phrase de G. W. Bush : « Le mode de vie américain n’est pas négociable », résume une position qui eut des effets catastrophiques au plan environnemental et dans les négociations mondiales sur le problème. La contre-révolution dite néo-libérale, en plus d’être une réaction anti-solidariste et anti-démocratique, fut aussi une contre-révolution anti-écologiste. Or, Palme lui-même, avec d’autres – y compris des sociaux-démocrates comme Willy Brandt –, était conscient, dès les années 1970, des impasses de ce qu’il appelait « la philosophie unilatérale de la croissance qui est devenue la marque caractéristique du capitalisme et du communisme ». Conjuguer égalité et liberté, faire avancer la quête d’une liberté pour tous, limiter amplement la marchandisation, construire des compromis à partir de mouvements collectifs et de luttes sociales, promouvoir la solidarité des hommes entre eux dans le cadre des interactions avec la nature et dans l’horizon du long terme – telle était, et demeure, la tâche d’une gauche rénovée. Toute l’œuvre du néo-libéralisme réellement existant consista à combattre et à rendre impossibles ces avancées du mouvement démocratique. De ce point de vue, il participe de l’histoire des « rhétoriques réactionnaires » qui eurent des effets bien réels. »

L’Age Productiviste

L’Age Productiviste de Serge Audier offre vraiment une expérience de lecture à la fois engloutissante (on est noyé sous les références, les noms d’auteurs dont certains sont quasiment oubliés) et passionnante (voire hypnotique), parce qu’on explore les innombrables courants de pensée qui ont été marqués (à des degrés très divers) par des préoccupations écologiques (depuis deux siècles), et qui se rattachent à toutes les parties des échiquiers politiques (ça va de l’éco-anarchisme au fascisme ultra-réactionnaire, en passant par toutes les tendances intermédiaires).

Je me rends compte, à titre personnel, que je connais tout de même bon nombre des auteurs cités (et je me demande comment j’ai eu le temps de découvrir tout ça…), mais que les ramifications par lesquelles ils sont liés entre eux m’échappaient le plus souvent : c’est le mérite des bouquins d’Audier de faire apparaître ces ramifications.

Autre remarque – là j’en suis aux années 70, et : quasiment aucune autrice féminine n’a été citée depuis le début de l’ouvrage (sur des centaines de noms) et, autre point remarquable : quasiment aucune mention des politiques coloniales (sans parler du fait que c’est une histoire purement « occidentale »). Ce n’est certes pas la faute d’Audier, mais celle de son objet d’étude (l’émergence, difficile, plurielle et somme toute minoritaire, d’une écologie politique)

Pour le reste, le livre est profondément déprimant (et même accablant) : et là encore, ce n’est pas la faute de l’auteur, mais de son objet, quand on pense à la situation dans laquelle nous sommes actuellement.

Henri Baudrillart et la valorisation de la nature (cette ennemie) par le travail et l’industrie.

Dans le pavé érudit de Serge Audier, L’âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques; La Découverte 2019 (comme dans la plupart de ses livres), on découvre des auteurs fascinants et souvent oubliés. C’est le cas de ce Henri Baudrillart (rien à voir, mais vraiment rien avec son presque homonyme, Jean de son prénom), libéral du coeur du XIXème siècle engagé dans les débats avec les socialistes, et ce que Audier appelle les pré-écologistes.

Un exemple parmi d’autres d’éloge de l’industrialisme et du productivisme, imprégné de racisme et de colonialisme, d’antio-écologisme, et j’en passe. Le Manuel d’Économie Politique de Baudrillart date de 1857.

Et voici l’extrait chez Serge Audier :

« La justification par l’école libérale de la propriété privée et du travail salarié capitaliste allait parfois de pair avec une apologie de la conquête des terres étrangères des peuples dits « primitifs ». Ainsi, pour un autre directeur du Journal des économistes et protagoniste de premier plan du champ académique de son temps, le professeur au Collège de France Henri Baudrillart , on ne saurait fonder la propriété par le droit du premier occupant. Car, « à ce compte, les sauvages de l’Amérique auraient eu le droit de s’attribuer à jamais la propriété des forêts vierges qu’ils occupaient  ». Par conséquent, seul le « travail » donne de la valeur aux choses et à la nature tout entière qui, en elle-même, ne vaut rien. C’est ce que les Espagnols en Amérique auraient parfaitement compris, poursuit Baudrillart en s’appuyant sur l’une des premières justifications libérales de la propriété privée, celle de Locke dans le Second Traité du gouvernement civil. L’offensive doctrinale contre la nostalgie des sociétés dites primitives est approfondie par Baudrillart dans sa critique dévastatrice de l’Utopie partageuse et frugale de Thomas More, qui avait marqué aussi bien Morris que Lafargue, et dont le socialisme d’Owen était pour lui l’héritier. Selon le professeur au Collège de France, les socialistes et les « communistes » qui affirment, dans le sillage de More, que la propriété privée est une usurpation n’ont pas compris que seul le travail et donc la propriété privée donnent de la valeur au sol . Au reste, répète-t-il dans deux de ses ouvrages, « la terre nue, en effet, c’est la ronce et le reptile, c’est le marécage pestilentiel, c’est la lutte, c’est la souffrance sous les formes les plus pénibles ». Si Baudrillart concède qu’entre les « animaux domestiques » et l’homme il y a une « mystérieuse affinité », en revanche, entre la terre et l’homme, « il semble qu’il n’y ait naturellement qu’hostilité, une hostilité pleine de résistance qui semble répéter au dernier occupant comme au premier la sentence divine “Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front” ». C’est aussi sur ces bases qu’il accueille avec la plus grande méfiance, comme tant d’autres économistes libéraux, les analyses de John Stuart Mill dans les Principes d’économie politique sur l’« état stationnaire ». On se rappelle combien les réflexions pré-écologiques de Mill autour d’une société de l’après-croissance reposaient sur l’exigence d’une limitation démographique, d’une modération des besoins, d’une politique redistributive forte et d’un rapport plus respectueux à la nature et à ses beautés, sans oublier l’émancipation des femmes et la maîtrise autonome de leur fécondité. Cependant, objecte Baudrillart, non seulement la satisfaction des besoins est loin d’être achevée, mais encore l’impératif du travail et de la valorisation de la nature doit indéfiniment continuer : « Est-ce que l’humanité s’arrête jamais ? Non, elle avance ou elle rétrograde. Du jour où il serait convenu qu’elle se trouve bien comme elle est et qu’elle veut rester en place, de ce jour-là même, sachons-le, elle commencerait à reculer. Cette inquiète agitation des races occidentales, en dépit de ses côtés mesquins, que signale avec raison John Stuart Mill, ne tient-elle pas de bien près à la faculté de développement qui semble être en elle comme par privilège ? » Si l’on peut préférer, par goût personnel, être « un Turc opulent jouissant de la vie » ou encore « un savant mandarin arrivé au bout de ses examens », il n’en reste pas moins vrai que la destinée de l’humanité – dont l’Occident industriel trace évidemment la voie – est de travailler encore et toujours, donc de dominer de façon croissante la nature . Comme tant d’autres économistes libéraux, Baudrillart est fasciné par le progrès industriel et, plus largement, par le projet moderne prométhéen de maîtrise scientifique et technique, qu’il fait remonter à Bacon, objet d’une admiration sans bornes : « C’est le prophète des prochaines grandeurs de la science, des triomphes futurs de l’industrie . »

Alexander Rüslow, l’insatisfaction des masses négligée par les libéraux, et l’avènement du nazisme et du fascime.

Dans le pavé érudit de Serge Audier, L’âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, La Découverte 2019 (comme dans la plupart de ses livres), on découvre des auteurs fascinants et souvent oubliés. Alexander Rüslow fit parti des réformateurs du libéralisme qui se réunirent au fameux colloque Walter Lippmann en 1938 (à Paris) – qui fut un des ferments de ce qu’on appellerait ensuite le néolibéralisme, et dont Audier montre que, dès l’origine, il se déclinait au pluriel (ou du moins avec des tendances variées : même si Rüslow par exemple, s’accorde avec les pus radicaux, notamment Ludwig von Mises et Friedrich Hayek sur les principes du libéralisme : défense de propriété privée, refus du collectivisme et de la planification, confiance en l’économie de marché et réduction de la sphère publique et de l’État, il s’y oppose néanmoins en conservant, au moins à titre pragmatique, une tendance sociale. C’est, dit-il, parce que les libéraux n’ont pas su saisir l’importance des tendances « vitales » et « sociales », au fond l’insatisfaction des travailleurs plongés dans l’enfer industriel, que « les masses se sont précipitées dans le fascisme et le nazisme ».

Voici le texte de Serge Audier à son sujet :

« Mais la controverse la plus importante fait suite à l’intervention de Rüstow. Dans le sillage d’un document préparatoire coécrit avec Röpke, le « néo-libéral » allemand avait souligné les périls du déracinement social et culturel, en expliquant que les paysans, même quand ils étaient moins bien payés, avaient une vie plus saine, indépendante et heureuse que les prolétaires. Cela lui vaudra une réponse cinglante du libéral de l’école autrichienne, Mises : « On ne saurait voir autre chose qu’un simple préjugé romantique dans l’affirmation selon laquelle les hommes auraient eu plus de joie au travail dans l’époque précapitaliste que n’en ont les ouvriers des industries modernes. Je crois que M. Rüstow sacrifie lui aussi à l’esprit romantique quand il prétend que le paysan est plus satisfait que l’ouvrier. Un fait indéniable est que, dans les cent dernières années, de nombreux millions d’hommes ont abandonné les occupations agricoles pour le travail industriel, ce qui ne saurait à coup sûr être considéré comme une preuve de la satisfaction plus grande que leur aurait procurée l’activité agricole » Pour Rüstow, au contraire, l’exil des paysans fut contraint. Mais surtout, il reproche à Mises et à d’autres libéraux orthodoxes de ne pas comprendre l’importance cruciale de la « situation vitale » des individus. Et il assume clairement ce désaccord : « Lorsque M. von Hayek doute de ce que l’échelle d’estimation des valeurs vitales défendue par moi soit conciliable avec la position du libéralisme traditionnel, il a certainement raison. C’est justement là un des points essentiels pour lesquels mes amis et moi considérons comme indispensable une transformation, qui soit une rénovation, de la prise de position libérale traditionnelle . » C’est faute d’avoir compris l’importance de ces enjeux d’intégration sociale et vitale, estime Rüstow, que les masses se sont précipitées dans le fascisme et le nazisme. Il y a donc urgence, avertit le néolibéral allemand, à changer en profondeur le libéralisme : « Tout bien considéré, il est indéniable qu’ici, dans notre cercle, deux points de vue différents sont représentés. Les uns ne trouvent rien d’essentiel à critiquer ou à changer au libéralisme traditionnel, tel qu’il fut et tel qu’il est, abstraction faite, naturellement, des adaptations et des développements courants qui vont de soi. À leur avis, la responsabilité de tout le malheur incombe exclusivement au côté opposé, à ceux qui, par stupidité ou par méchanceté, ou par un mélange des deux, ne peuvent ou ne veulent pas apercevoir et observer les vérités salutaires du libéralisme. Nous autres, nous cherchons la responsabilité du déclin du libéralisme dans le libéralisme lui-même ; et, par conséquent, nous cherchons l’issue dans un renouvellement fondamental du libéralisme. » Dans sa correspondance avec son ami Röpke, Rüstow estimait que Mises et Hayek étaient des dinosaures qui avaient leur place derrière une glace, dans un musée, et il accusait les libéraux de ce type-là d’avoir provoqué la crise des années 1930. La question de l’inscription sociale et naturelle des activités économiques était bien au cœur de cette controverse interne. »

Vous aurez sans peine deviné pourquoi je pose cet extrait ici aujourd’hui.

LE PCF ET LE RAPPORT MEADOWS

Serge Audier, dans l’Âge Productiviste, consacre de longs chapitres à explorer ce qu’il appelle les « impensés de la gauche » dans le domaine de l’écologie. Pour résumer très succinctement, c’est précisément dans la vénération de la croissance économique, et de ce qu’il identifie comme « idéologie productiviste » que la gauche tisse bien souvent des connivences de fait (sinon « politiques ») avec le libéralisme capitaliste. Certes, les finalités diffèrent : la gauche adule la croissance pour ce qu’elle promet en terme d’amélioration de la vie de tous et, par suite, de projets d’émancipation, etc..

Un des épisodes les plus édifiants de cette rencontre ratée entre la gauche et l’écologie politique « sérieuse », c’est sans aucun doute la réaction du Parti Communiste Français à la publication du Rapport Meadows, émanant du fameux Club de Rome (on est en 1972 : ce rapport, établi par un collège de scientifiques mais aussi et surtout de responsables politiques, la plupart des libéraux « planificateurs », mais pas que : le Soviétique Gvishiani (ami d’Alexander King), en fait parti – la préoccupation écologique transcende ici les clivages idéologiques de la guerre froide ! -, ce rapport, donc, intitulé « The Limits to Growth » (les limites à la croissance), mêle comme on le sait des alertes concernant la démographie, la pénurie de ressources, la pollution généralisée etc etc.. dans une approche globale, « holistique », dont l’impact sur l’opinion publique et un certain nombre de gouvernants fut notable – quoique bref : quelques années plus tard, Reagan et les néolibéraux, prenaient la Maison Blanche, et c’en était fini de ce capitalisme/libéral mâtiné de « planification » économique (ou bien ça n’allait pas tarder à être du passé, un peu partout dans les pays Occidentaux – je l’écris ici sans nostalgie particulière, quoique, la révolution néolibérale aura vraiment ruiné les vagues espoirs nés d’une « modération » du capitalisme – vagues, certes).

Je copie/colle quelques extraits du passage où Serge Audier raconte la réception du Rapport Meadows par le Parti Communiste Français :

« Le cas le plus spectaculaire est sans doute celui du Parti communiste français. Curieusement ou logiquement, le PCF convergea objectivement avec le libéral Raymond Barre dans son rejet encore plus absolu des orientations du Club de Rome et de la lettre de Mansholt à Malfatti – alors très discutée [95]  –, dont il entendit dévoiler le dangereux complot anticroissance. Bien sûr, il lançait ses dénonciations sur des bases anticapitalistes et anti-européennes. Mais, aussi paradoxale qu’elle ait pu sembler, la convergence entre l’économiste libéral et les communistes français autour de la question de la croissance, qui frappa les esprits, était logique. En effet, après avoir exercé une influence considérable sur les destinées de la France dans le cadre de la République gaullienne et en soutenant son effort productif – on a parfois parlé, de façon polémique, de « gaullo-communisme » –, le PCF partageait au moins avec ses adversaires libéraux français un attachement viscéral à la croissance, même si le contenu qu’il lui assignait était différent. Certes, les communistes avaient été plus à l’aise avec les gaullistes qu’avec les libéraux, partageant avec les premiers un fort attachement à la souveraineté nationale contre l’atlantisme. La détestation des libéraux atlantistes et européistes était considérable au PCF, mais elle cachait des convergences tacites. Et ce que l’on pourrait voir comme un « consensus par recoupement » autour de la croissance entre libéraux et communistes est apparu précisément dans leur rejet conjoint des conclusions du Club de Rome. Le parti politique alors de loin le plus puissant de la gauche française et du communisme occidental – avec le PC italien – émit en effet une charge d’une virulence extrême contre le Club de Rome. Sa teneur, qu’il faut restituer à présent, révèle une pleine et entière adhésion à un credo productiviste largement inentamé, ce qui constitue sans doute l’un des plus grands impensés de l’histoire de la gauche. »

Cette connivence « de principe » entre Raymond Barre et Georges Marchais m’a toujours fait rire (jaune, ou rouge si vous préférez). Et je pense aujourd’hui à notre Fabien Roussel, qui porte haut les couleurs de la croissance, du nucléaire et se fiche comme d’une guigne de l’écologie. (Il y aura eu, et il existe encore, dans les courants de pensée qui se réclament, plus ou moins « vaguement » – et de plus en plus « vaguement » à vrai dire – du communisme ou du socialisme, quelques figures qui voyaient la croissance économique avec infiniment plus d’anxiété. Mais, force est de reconnaître que ce n’est pas eux qui dirigent le PCF).

D’autres morceaux choisis dans le message ci-dessous (ça vaut son pensant de cacahuètes radioactives avec le recul du temps)

‘Le rapport présenté par son dirigeant Georges Marchais au XXIe Congrès du PCF en 1974 écarte d’ailleurs d’un revers de main toute problématique énergétique [96] . Quant aux risques de pénurie future d’énergie, le rapport du PCF parle d’une « fable », nécessairement réactionnaire, qui serait « destinée à ressusciter les vieilles peurs de l’an 1 000 ». L’argumentaire rituel des thuriféraires de la société industrielle et surtout du « progrès » technoscientifique – qu’ils soient libéraux ou socialistes – contre toute résistance ou tout doute sur ses vertus automatiques, réapparaissait ainsi sous la plume d’un des acteurs politiques les plus puissants de la gauche européenne. Certes, concède Marchais, il faudra « éliminer les véritables gaspillages » typiques du seul capitalisme. Mais l’énergie ne serait absolument pas sur le point de « manquer », fût-ce à moyen et long erme. D’ailleurs, la Commission économique de l’ONU pour l’Europe n’aurait-elle pas démontré que « les seules réserves charbonnières connues et exploitables du globe peuvent assurer les besoins en énergie pendant 400 ans [97]  » ? Durant la même période pourtant, l’ONU organisait le grand colloque pionnier de Stockholm qui multipliait les alertes environnementales. Mais ces problèmes de ressources ne semblaient pas exister pour le dirigeant du Parti communiste. Sur ces bases, il pouvait dénoncer publiquement les préconisations du Club de Rome et de Mansholt, qui auraient pris comme prétexte un « prétendu excès de la population et de la consommation de chacun » pour imposer trois objectifs mortifères : « freiner la croissance économique ; obtenir un net recul du bien-être matériel de chacun ; réaliser une intégration complète des pays ouest-européens au mépris des souverainetés nationales »

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Dans les Cahiers du communisme qui restituent aussi la « discussion » autour du projet de résolution en vue du XXIe Congrès, on soutient encore que toutes les inquiétudes du Club de Rome ou de Mansholt – et plus largement des écologistes – en matière de ressources et d’environnement ne sont qu’un rideau de fumée pour masquer la crise du « capitalisme monopoliste d’État », selon la formule consacrée du PCF et de la plupart des partis communistes. Une formule qui sera mobilisée par les communistes français, dans les années 1970, pour tenter de fédérer toutes les couches de la population, au-delà du prolétariat, autour de son projet : dans une sorte de saint-simonisme new-look, mâtiné de populisme opposant le « peuple » et les « gros », l’organisation entendait devenir le porte-voix de l’écrasante majorité des producteurs économiques, y compris les petits artisans, face aux minorités parasitaires et exploiteuses aux manettes du capitalisme monopolistique d’État [99] . La vision productiviste du PCF alimente alors son déni d’une crise énergétique. Ainsi, quand Giscard d’Estaing, avertissant que la crise sera longue, évoque dans une conférence de presse « les hausses de prix du pétrole, la croissance de la population, la limitation des terres cultivables, la pénurie des ressources physiques du globe », un militant du PCF ne voit là que de « vieilles thèses malthusiennes », qui s’inscrivent dans la « lignée du rapport Mansholt » alors qu’elles seraient « démenties par les perspectives ouvertes par le développement actuel des sciences et des techniques » [100] . Le seul objectif des technocrates du Club de Rome et de la Commission européenne, en tirant la sonnette d’alarme, serait en vérité d’imposer l’« austérité aux masses » et à tout le peuple, en la prétendant « nécessaire et fatale » [101] . Au reste, précisera en 1976 une réunion plénière du Comité central sur le « cadre de vie » – alors que ce sujet est diffusé depuis un certain temps par les écologistes –, « c’est Richard Nixon qui, le 1er janvier 1970, a lancé le thème du “freinage écologique” [102]  », avec le soutien de la CIA. Autant suggérer que le Club de Rome n’est que le porte-parole d’un complot du capital et de l’impérialisme américain contre les intérêts vitaux des travailleurs. Logiquement, l’un des contributeurs des Cahiers du communisme ne veut donc pas voir le sens des questions écologiques soulevées par le Club de Rome, réduites au fond à une conspiration technocratique du capital. »

(etc etc… to be continued – jusqu’à nos jours)

 

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D’une « sorte d’alliance objective entre les classes dominantes et le mouvement ouvrier »

Toujours dans ma lecture du pavé de Serge Audier, l’âge productiviste, où l’auteur part à la recherche d’une pensée écologique de gauche (et c’est une quête aussi fructueuse qu’elle est décevante – rapport à la marginalité dans laquelle ces pensées furent condamnées). C’est un grand maniaque encyclopédique.. Je n’ai pas regardé l’index des noms cités, mais ça doit avoisiner le millier.

Aujourd’hui, le sociologue « marxiste libertaire » Alain Bihr, auteur d’une oeuvre imposante, dont j’avais entendu parler dans les années 90 à la fac de philo.. sans être bien sûr d’en avoir lu une ligne – mais je suis sûr que certain.e.s d’entre vous sont familiers de son oeuvre.

Audier commente dans l’extrait suivant l’ouvrage de Bihr, Du « Grand Soir » à l’« alternative ». Le mouvement ouvrier européen en crise, Paris, Les Éditions ouvrières, 1991. Et expose la thèse reprise depuis (enfin, c’est pas non plus mainstream, faut pas exagérer !) de l’attachement des classes ouvrières au dogme productiviste (et va même un peu plus loin que ça : je connais des gens au PCF qui vont grincer des dents

Alors remettons les choses je vous prie dans le contexte (je dis ça pour éviter les commentaires « anachroniques ») : le constat que dresse ici Bihr vise la période des années 70/80, quand aux politiques tayloriennes et fordistes, dans lesquelles s’étaient construites non seulement le patronat mais aussi la classe ouvrière, se substituent (d’abord aux États-Unis sous Reagan et en Grande -Bretagne avec Thatcher) les logiques néolibérales que nous connaissons aujourd’hui (dérégulation des marchés, précarisation du prolétariat, fin de l’État Providence, etc etc), entraînant du même coup et progressivement le démantèlement de ces classes ouvrières (et leur abandon, comme on dit, de manière sans doute trop caricatural, par les gauches).

Bref.
Alain Bihr, et c’est là que c’est intéressant, voit les choses de manière un peu moins manichéenne, et n’épargne pas la « classe ouvrière » elle-même (celle des années 60/80 en tous cas – celle d’aujourd’hui, pour ce qu’il en reste, vote majoritairement RN, et c’est encore une autre histoire, certes pas sans lien avec celle qu’il raconte ici. L’indifférence envers les questions écologiques, voire le climato-scepticisme, de certains groupes des classes « populaires »‘, n’est sans doute pas sans rapport)

Voici donc le commentaire que fait Serge Audier du livre d’Alain Bihr.

« Force est d’abord de constater que, devant la crise du compromis fordiste, le scénario d’une mutation écologique du socialisme et du communisme entrevue par Berlinguer et par des figures de la social-démocratie ou de la gauche autogestionnaire recelait d’autant moins de chances d’aboutir qu’il se heurtait à une culture des élites politiques de gauche et du mouvement ouvrier qui, dans l’ensemble, était totalement sourde aux enjeux écologiques. La culture du mouvement ouvrier alors en crise était très marquée par des décennies de productivisme dont on ne s’émancipe pas par magie. Dans une analyse « à chaud » de la crise des années 1970-1980, le théoricien marxiste libertaire Alain Bihr devait souligner l’immense obstacle à toute mutation écologique qu’opposait la subordination pratique et idéologique du mouvement ouvrier à la « logique » capitaliste d’exploitation intensive de la nature. Cette subordination s’était déjà concrétisée, par-delà d’incessantes résistances, dans le processus même de formation du prolétariat, défini par sa séparation des moyens sociaux de production – à commencer par la terre, et donc de la nature. On peut dire que c’est la « fabrique » capitaliste qui a fait l’ouvrier tant bien que mal, et celle-ci était le moteur de la domination technoscientifique de la nature. Dès le XIXe siècle, donc, la condition ouvrière, de plus en plus urbaine, commençait à être celle d’une perte de familiarité avec l’environnement naturel. Bien sûr, ce processus s’accompagna de multiples rébellions collectives et individuelles, mais il eut lieu. Sur ce productivisme en quelque sorte spontané de la condition ouvrière devait se greffer ensuite la logique taylorienne et fordiste. De surcroît, Bihr insiste sur le fait, qui semble aujourd’hui aller de soi, que l’intégration croissante de la classe ouvrière dans la société de consommation est allée de pair avec l’abandon par celle-ci de presque toutes les formes d’autoproduction, y compris alimentaire. Or, le compromis fordiste, quelle que soit l’ampleur des conflits sociaux – et, là encore, des résistances –, a rendu le prolétariat occidental solidaire de l’action systématique de saccage et de gâchis des ressources naturelles caractéristique de l’essor du capitalisme industriel, comme d’ailleurs de l’exploitation impérialiste du tiers monde. Les luttes sociales portaient d’ailleurs largement sur la redistribution des fruits de la croissance et non pas sur la démocratisation de l’activité productive, encore moins sur l’orientation et les finalités du développement lui-même. Car dans ce compromis, qui renforçait le lien de subordination salariale et enterrait la quête d’autonomie du mouvement ouvrier, c’était bien à la classe dominante – elle aussi imprégnée du projet productiviste – que revenait la tâche d’orienter et de gérer la croissance des forces productives selon ses propres critères, en échange de la sécurité garantie au monde ouvrier de bénéficier d’une partie des bénéfices de celle-ci. Il y avait certes une part du « gâteau » à négocier pour le salariat, grâce à la croissance, mais le compromis supposait que ce n’était pas lui qui décidait des moyens et des formes d’augmenter ce gâteau. En tout cas, le primat de la « redistribution » et des luttes autour de celle-ci (…) impliquait de la part du salariat alors en croissance constante un soutien tacite ou explicite à la logique productiviste : quant aux dégâts de cette logique, en particulier écologiques, la grande majorité du mouvement ouvrier et de ses organisations y furent tout aussi aveugles que les élites dirigeantes du capitalisme. Enfin, une vulgate marxiste – ou, selon les pays, progressiste et technocratique, comme en Angleterre et aux États-Unis – aura encore renforcé dans le mouvement ouvrier une forme de confiance absolue dans les bienfaits de la science, de la technique et du développement des forces productives, au temps où le capitalisme ne jurait que par la « croissance ». Autant d’éléments paradoxalement convergents qui autorisent même à parler, avec Alain Bihr, d’une sorte d’alliance objective entre les classes dominantes et le mouvement ouvrier, aussi choquante que puisse sembler cette formule. Peut-être cette convergence éclaire-t-elle la capacité répétée des couches sociales dominantes à construire leur hégémonie autour d’un productivisme débridé. De fait, l’essoufflement et la crise de ce compromis dans les années 1970 n’auront pas ouvert d’horizon écologique, après plusieurs décennies d’une culture qui se situait aux antipodes – on a vu d’ailleurs que le PCF en savait quelque chose, lui qui n’hésita pas à balayer d’un revers de main les inquiétudes du Club de Rome. De toute façon, avant même d’être décomposé et émietté, le mouvement ouvrier n’avait pas de forte potentialité écologique. »