Remarques sur les génocides pour contribuer peut-être à clarifier un peu les débats

Comme je vois passer des discussions parfois un peu tendues sur la question du génocide – et, en ce qui concerne les évènements en Palestine, une sorte de « moral panic », qui, par exemple, finit par produire un syllogisme assez tordu du style : 1. Les nazis = génocide 2. les juifs commettent un génocide donc : 3. les juifs sont des nazis (j’exagère à peine), je voudrais rappeler deux trois choses, que la plupart d’entre vous savent, mais que les spécificités du drame en Israël et en Palestine tendent à occulter :

1. Les nazis ne sont pas propriétaires des projets génocidaires : le contenu des deux premiers volumes de la Cambridge World History of Genocide qui couvrent la période de l’antiquité à la première guerre mondiale suffiront à s’en convaincre (les indigènes exterminés par les Européens lors de la conquête des Amériques par exemple, fournissent un exemple majeur : et les conquistadors n’étaient certainement pas des Nazis). Le troisième volume de cette somme n’est pas encore paru, mais je n’ai aucun doute qu’il sera tout aussi épais que les précédents.

J’ajouterai que le Memorial de la Shoah consacre une partie de ses expositions à d’autres génocides que celui commis par les nazis contre les juifs d’Europe.

2. Ce qui m’amène à un second point : le génocide des Arméniens ou celui des Mau Mau au Kenya, ne font pas automatiquement de tous les Turcs et des tous les sujets du royaume Britannique des génocidaires. Les Tutsis n’ont pas été victimes d’un génocide commis par les Rwandais, mais par les groupes extrémistes Hutus, et allez expliquer aux Cambodgiens qu’ils seraient responsables de leur propre génocide ? Pour en revenir à la situation politique en Israël, le génocide perpétré en ce moment ne l’est ni par les juifs ni par les Israéliens, mais par un gouvernement d’extrême droite qui n’attendait que ça en vérité, soutenu par différents courants dans la population certes, mais certainement pas par toute la population, loin de là (c’est indécent de dire une chose pareille quand on songe à tous les opposants et les partisans de la paix, tous ceux qui s’opposent à Netanyaou et sa clique depuis plus de deux décennies !)

3. Le génocide des juifs pendant la seconde guerre mondiale n’empêche nullement une certaine clique radicale et extrémiste, le gouvernement Netanyaou en l’occurrence, d’être en train de commettre un génocide. C’est un fait. Quand Pol Pot prend le pouvoir au Cambodge, il le fait parce qu’il est porté par une partie de la population qui a été victime de massacres de masse pendant toute la guerre civile. Ça ne l’empêchera pas d’en organiser à son tour, dans des proportions hallucinantes. Il n’existe rien de tel qu’une loi morale universelle qui préviendrait que des crimes commis par le passé soient perpétrés dans le futur. L’histoire n’oblige pas à grand-chose du point de vue moral. C’est un fait, qui heurte certes une sorte de logique morale spontanée, mais c’est un fait. Je n’y peux rien et vous non plus. Les Grands récits nationaux sont pour la plupart sélectifs et oublieux parce qu’ils sont écrits non pas par une instance morale transcendante, mais par des êtres humains. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles je milite chaque jour que le diable fait pour la reconnaissance des crimes commis notamment par les puissances coloniales, et leur réparation. En réalité, il faut se battre pour tirer aujourd’hui et pour demain des leçons et des conséquences des crimes commis dans le passé. C’est tout l’abîme qui existe entre l’idéal de nos espérances morales et la réalité.

4. Il y a des extrémistes de droite en Israël, et ça ne date pas d’aujourd’hui. Le rabbin Meir Kahane, fondateur de la Jewish Defense League, était une véritable ordure, et certains membres du gouvernement actuel en sont les héritiers. Les néosionistes très représentés chez les colons sont ouvertement racistes et ultranationalistes. Avant même la création de l’État d’Israël, certains partisans sionistes ne cachaient pas leur tendance fasciste. D’autres (les mêmes parfois) rêvent d’une théocratie. Et surtout gardons à l’esprit la complexité fascinante du tableau politique Israélien ! Les gauches, le front judéo-arabe, les courants pacifistes, certes en piteux état sur le plan électoral, sont encore bien vivants, et se font entendre avec vigueur dans la rue et dans la diaspora. Et tous les courants de pensée politiques ne sont pas sionistes, à gauche comme à droite. Je donne souvent l’exemple, afin d’illustrer cette complexité, de ces haredim (certes minoritaires) qui non seulement s’opposent à l’État d’Israël, mais militent pour la création d’un État Palestinien ! (lire la fabuleuse interview du rabbin Israël Hirsch dans Le Point). Bref, il n’y a aucun lien nécessaire et intrinsèque entre se dire juif, pratiquant ou pas, et/ou sioniste, et/ou israélien et « commettre un génocide ». C’est une évidence, mais à lire certains messages, parfois, on se demande si elle l’est tant que ça.

De manière générale, je crois qu’il nous faut éviter de parler et de penser à la place et au nom des Israéliens, en projetant sur cette complexité nos idéaux moraux et nos généralisations simplistes.