Osons rêver grand ensemble

L’astronaute est envoyée dans l’espace, propulsée au loin, comme les promesses de bonheur du capitalisme sont toujours retardées, repoussées, propulsées au loin, dans le futur. L’espace, ici, est l’équivalent spatial du futur. Ça ruisselle dans les étoiles. Plus loin est propulsée la promesse de bonheur du capitalisme, plus elle est sublime, plus elle est oublieuse du présent, plus elle occulte le réel, ses aspérités, sa violence, ses frictions. (et pour le coup, le rêve que l’astronaute nous enjoint de partager est vraiment un rêve hors-sol)

Cette jeune femme est envoyée dans l’espace, et c’est une parcelle du corps national qui vient incarner le corps total de la nation, dans une transmutation iconique et charnelle. Notez comment déjà on se délecte de son intimité exposée. Car rien ne sera caché. Elle nous doit ce dévoilement quotidien, le témoignage de cette vie embarrassée, et pour cette raison, héroïque. La souffrance des héros appartient à tout le monde, car c’est pour nous tous qu’ils souffrent.

Son corps appartient à toute la nation, car il n’est pas commode d’habiter l’habitacle confiné d’une capsule de fusée, ou de supporter l’état d’apesanteur de la Station Spatiale Internationale. A fortiori, de s’arranger avec la proximité des corps diplomatiques, géostratégiques, d’un Russe et de deux Américains, des hommes (comment baise-t-on en apesanteur ? Ces corps sont-ils tenus à l’abstinence ? Les astronautes doivent-ils se plier à l’ascétisme ? Doivent-ils être exemplaires et vertueux ? – il y aurait bien des choses à dire de la sexualité dans l’espace, comment les programmes spatiaux s’alignent sur d’autres programmes de vertu : l’astronaute doit être un citoyen modèle, il doit alimenter « les fantasmes conventionnels de la bonne vie », et là je pense au grand livre de Laurent Berlant, sur la discipline de la sexualité dans l’amérique contemporaine, The Queen of America Goes to Washington City: Essays on Sex and Citizenship. Duke University Press, 1997)

Qu’on soit néanmoins rassurés (car on entend déjà quelques reproches). Elle n’y va pas pour faire du tourisme. Elle va mener des « expériences » (des « expérimentations », aussi. Mais au fond, une expérience, la vie dans l’espace, vécue au nom de tous les siens, à « notre » place : on n’est pas loin de l’idée du sacrifice). Mot magique, ici, que « l’expérience ». On n’a aucune idée de ce dont il s’agit, mais tout est justifié par le fétiche de l’expérience. L’astronaute s’engage à contribuer au bien général, à prendre soin du corps national et de son âme, et de son intelligence « collective ». En réalité, par son travail, elle accumule aussi, et surtout, les richesses d’un capital, dont la dimension « collective » n’est au mieux qu’un fantasme. D’ailleurs, à peine installée, elle travaille déjà, rendant hommage à l’éthique du travail (il ne faudrait pas creuser bien loin pour retrouver dans le récit de l’envoi dans l’espace de notre corps astronaute les scansions habituelles de la famille, du travail et de la nation). Il ne faudrait pas qu’on puisse penser que tout cet argent dépensé (envoyer une astronaute dans l’espace coûte un brin), le soit pour des motifs purement symboliques. Bien qu’évidemment ce soit en partie le cas.

« Osons rêver grand ensemble », lance depuis l’espace notre astronaute, un message adressé à l’humanité, et plus spécifiquement à ses compatriotes. Un rêve de grandeur nationale. Le MAGA (Make America Great Again) revisité à la sauce française. Énième déclinaison du rituel monumental nationaliste. Notez que les Jeux Olympiques se déroulent au même moment, qui ponctuent chaque jour le fil des actualités des annonces de médailles rapportées par ces parcelles de corps athlétiques, qui sont notre corps : le corps athlétique de tous les français et de toutes les françaises.

Le corps national se trouve ainsi réassemblé rituellement lors des fêtes, des commémorations, des drames. La cathédrale de Paris détruite et sa résurrection. Les grands travaux qui sont toujours aussi des travaux de destruction et de restauration. Tout monument est aussi un mausolée. Son modèle ultime, est le Panthéon, où sont enterrés les grands hommes et quelques grandes femmes. Une destination de ruine et d’éternité mêlées, et la mort qui vient sanctionner la reconnaissance.

Ces grandes messes rituelles sont profondément antipolitiques. Elles sont faites pour empêcher tout débat, occulter toute contradiction, et notamment la contradiction à l’adhésion à la nation. Pour ne pas penser. Communier dans la foi n’est pas penser. Elles sont vouées à produire du consensus, c’est-à-dire à éteindre la contestation et les critiques. Que signifie la conquête de l’espace à l’heure où les mondes sont en train de sombrer sous l’effet du changement climatique, l’irrésistible montée du fascisme, la multiplication des guerres, la violence accrue du capitalisme global. On espère que tout cela pourra être oublié le temps d’un voyage dans l’espace ou d’une médaille aux jeux olympiques.

Que signifie cet « ensemble » qui doit rêver grand ? Qui le compose ? À qui s’adresse cette injonction à rêver grand, partager ce fantasme de grandeur. Quid de celle ou celui qui refuse d’y adhérer, le rabat-joie, le killjoys dont Sara Ahmed nous a appris la grammaire. Mérite-t-il/elle encore de faire partie de la nation, d’être membre du corps national ? Comme si un organe refusait d’être attaché au corps dont il fait soi-disant partie. C’est comme si, écrivant ce texte en rabat-joie, je me coupais moi-même du corps de la nation. Cet ensemble est-il autre chose qu’un agrégat artificiel ? Cette fusion espérée des corps, des âmes, l’effacement des singularités, la suspension des différences et des inégalités, le grand nivellement qui accompagne le grand remplacement dans un imaginaire commun.

Il s’agit de produire un affect, une adhésion, de l’amour, des sentiments. Il n’y a pas d’adhésion sans affect. Projeté dans l’espace, la communion nationale des âmes et des corps révèle ce qu’elle est, une construction imaginaire. Un fantasme tiré de l’idéologie du progrès, de la conquête, de l’empire. Cette réconciliation est espérée. Elle est profondément et absurdement optimiste. Nous sommes censés être attachés par un cordon à ce que l’astronaute incarne, la suivre au jour le jour, en direct. Être suspendu à son souffle : tout le reste est suspendu – mis entre parenthèse. Le temps s’arrête.

Elle est là pour produire un certain effet, une sidération. Pour un temps tout se tait, les angoisses, les reproches, les luttes, les critiques, alors que nous nous orientons d’un élan commun avec affection et fascination vers le ciel où travaille cette héroïne qui est une partie de nous, de chacun et chacune, une part de nos rêves.

Rappelons-nous toujours que ces adhésions affectives nationales peuvent aussi, et dans le même temps, se traduire en pogroms, en purifications ethniques, en génocides, en systèmes d’apartheid, en forteresses raciales. La nation ne se nourrit pas seulement des exploits de ses corps d’élite, des athlètes, des astronautes, des entrepreneurs. Pas non plus seulement des sublimités spirituelles du ciel, du fait des cathédrales et des étoiles, des images qui scintillent sur la canopée de l’utopie capitaliste. Mais aussi des soldats, des miliciens, des policiers, des tortionnaires. Sous le ciel immaculé sur lequel se projette l’optimisme national, un sol s’étend sur lequel s’étalent des mares de sang, des fosses communes et des corps sans sépulture.

« Ensemble ».

Je ne rêve plus aujourd’hui avec vous comme je rêvais quand j’étais enfant, émerveillé par ce que j’imaginais de l’espace. Ce qu’elle occulte, la conquête spatiale, c’est la machinerie techno-capitaliste. Des types comme Elon Musk, Jeff Bezos, les délires de supers milliardaires suprématistes blancs, libertariens, grands rêveurs de l’espace devant l’éternel. Vous associeriez-vous à leurs rêves ?

La science, « l’intérêt scientifique », forcément indiscutable, est censé mettre un terme à toute critique, il justifie (tout et n’importe quoi, à commencer par l’extraction, l’exploitation, la destruction), et même prétend même excuser cette entreprise démente. Une excuse est une performance, la science peut être aussi une performance. N’ayant d’autre fin que perpétuer le mantra du progrès « irrésistible » de l’intelligence humaine, projetant dans un horizon inaccessible le moment d’une compréhension exhaustive, enfin complète. La vocation démiurgique de l’humanité (tu parles ! L’intérêt des capitalistes plutôt oui, et quant aux bienfaits de la science, demandez-vous qui d’abord en tire avantage et profit : pour 90% des habitants de cette planète, envoyer une astronaute dans l’espace ne changera strictement rien à leur existence présente et future). Peu importe que ladite humanité sombre chaque jour un peu plus dans la plus crasse stupidité, que celles et ceux qui la gouvernent ressemblent le plus souvent à des psychopathes pervers délirants et criminels. On progresse. C’est irrésistible.

Combien coûte un voyage spatial ? Et en amont les travaux des chercheurs et des chercheuses qui alimentent cette machinerie scientifique et militaire ? Et dans quel but ? Il y a là un système iconique, une entreprise de sidérations fétichistes, nourri par un rêve sinistre (les milliardaires qui voudraient refonder dans l’espace une humanité nouvelle, riche de leur patrimoine génétique exclusif : on leur laisse la planète qu’ils voudront, pourvu qu’ils foutent le camp). Dans le même temps où cette fusée décolle et s’en va s’arrimer sur la station spatiale internationale, transférant ces astronautes comme autant de signifiants dans le système symbolique de la nation, de la patrie, dans le même temps, regardez autour de vous : considérez la misère et la violence.