J’ai déjà évoqué quelques livres d’Omer Bartov, notamment l’étude serrée qu’il a consacré aux violences interethniques et au génocide des juifs dans la région de Buczacz, à la frontière entre l’Ukraine et la Pologne durant le XXième siècle (et notamment la seconde guerre mondiale, sous les occupations de l’Allemagne nazie, puis des Soviétiques).
Anatomy of a Genocide: The Life and Death of a Town Called Buczacz, Simon & Schuster, 2018
(il existe une traduction française du livre mais je ne l’avais pas sous la main, donc je l’ai lu directement en anglais)
Je lis maintenant son tout dernier ouvrage, Genocide, the Holocaust and Israel-Palestine, First-Person History in Times of Crisis, 2023, dans lequel il élargit ses réflexions en abordant les problématiques que posent ses recherches antérieures, notamment le parti-pris d’une histoire « à la première personne », ou, « du point de vue des personnes impliquées (acteurs, victimes, et « témoins », ces statuts n’étant ni figés ni aussi clairs qu’on aimerait le penser).
La perspective adoptée par le grand historien israélien, dont la famille est originaire de la région qu’il a scrutée avec tant d’attention, est novatrice et bouleverse la compréhension classique de l’holocauste. En Europe de l’Est, les massacres de masse se sont déroulés au vu et au su de tous les habitants, et souvent même avec leur complicité (plus ou moins active). En prêtant attention non pas aux structures de l’Holocauste, mais à ses acteurs et victimes, il permet d’établir des rapprochements avec d’autres génocides (à commencer par celui des Palestiniens), plutôt que de figer l’Holocauste dans un état d’exception, qu’on qualifier autrefois d’ineffable et indicible.
Le livre est d’une intelligence rare. Plus précieux que jamais à l’époque où l’on peut entendre des tribuns politiques au pouvoir en Israël actuellement appeler explicitement à un génocide des Palestiniens.
Je traduis ici un extrait du chapitre 2 : Eastern Europe as the Site of Genocide
Malgré l’image de plus en plus répandue – et inquiétante – de l’Holocauste comme un événement impersonnel, “propre” et lointain, des centaines et des centaines de milliers de Juifs, dont la majorité étaient des enfants, des femmes, des malades et des personnes âgées, ont été assassinés au vu et au su des populations au milieu desquelles ils vivaient : en Pologne, dans les États baltes, au Belarus, en Ukraine, en Roumanie et dans l’ouest de la Russie. L’Holocauste dans ces régions a donc été un génocide communautaire qui a laissé son empreinte sur tous les habitants survivants de ces localités (bien plus, semble-t-il, que sur les Allemands). L’impact de ces massacres d’une sauvagerie extraordinaire s’est répercuté à la fois sur l’existence quotidienne des gens et sur leur mémoire. Cette situation est très différente de celle de l’Allemagne ou de l’Europe occidentale occupée, puisque les Juifs y sont “simplement” transportés vers « l’Est ». La plupart des déportés ne sont jamais revenus, et les rares qui l’ont fait n’ont souvent pas pu ou voulu raconter ce qu’avait été l’“Est” et, en tout état de cause, ont rarement trouvé quelqu’un disposé à les écouter. A l’inverse, les habitants de l’Europe de l’Est, Juifs et Gentils confondus, ont été les témoins directs d’un génocide qui faisait tellement partie de la vie quotidienne qu’il paraissait presque “normal”. Le génocide faisait partie de leur guerre, de leur réalité, de leur survie, qu’il les ait visés ou épargnés. Ici, les nombreuses victimes juives n’ont pas été emmenées dans un pays étranger dont elles ne parlaient pas la langue et dont elles ne reconnaissaient pas les paysages. Elles ont été massacrées devant les membres de leur famille, leurs amis et leurs collègues, dans les cimetières où leurs ancêtres étaient enterrés, sur les collines boisées où ils avaient fréquenté leurs amants ou pique-niqué avec leurs enfants, dans les synagogues où ils avaient prié, dans leurs propres maisons, leurs fermes et leurs caves.
Les personnes qui ont comblé le vide et emménagé dans les maisons des personnes assassinées ne pouvaient pas non plus être qualifiées d’étrangères. Même soixante ans plus tard, certains habitants âgés, lorsqu’on les interrogeait, se souvenaient encore des noms de ceux qui avaient autrefois vécu dans telle ou telle maison (même s’ils identifiaient rarement leur propre maison comme étant une propriété pillée). Certains pouvaient raconter en détail les circonstances du meurtre de leurs voisins, et l’on ne pouvait que s’interroger sur les premiers habitants des maisons de ces témoins et sur une grande partie de leur contenu – les couvertures de duvet qui recouvraient leurs lits, les casseroles et la vaisselle dans leurs cuisines, et même les tableaux sur les murs. Quel est l’effet psychologique de vivre dans une propriété volée pendant des générations, de s’asseoir sur les chaises, de dormir dans les lits et de manger dans les plats des personnes assassinées, tout en gardant un souvenir vivace de leur expulsion et de leur exécution ? Telle est la nature d’un massacre communautaire qui, par définition, constitue l’exact opposé de l’invention la plus célèbre des nazis, le génocide industriel et impersonnel. On peut supposer que l’ancienne question biblique « avez-vous à la fois assassiné et hérité ? » n’a pas entièrement échappé à l’esprit de ceux qui sont restés dans les villes et villages nouvellement nettoyés de l’Europe de l’Est, et qu’elle a fini par revenir les hanter. En effet, un massacre collectif peut non seulement dévaster la vie des victimes, mais aussi gâcher et déformer l’esprit de tous ceux qui en sont témoins, précisément parce qu’en réalité, personne n’est un observateur passif : on est tué ou on survit, on est chasseur ou on est proie, on est perdu ou on en tire profit. À l’horreur pure et inimaginable de ces années, il faut ajouter la contamination morale, la culpabilité et la rage, la honte et la terreur, l’auto-illusion et le déni qui ont traversé les générations et continuent d’infuser la façon dont les gens se souviennent, parlent et écrivent sur le passé.
Cette perspective sur l’Holocauste en Europe de l’Est nous rappelle à quel point le génocide peut être intime, personnel, et donc aussi traumatisant et simultanément profitable pour ceux qui entrent en contact avec lui. En effet, une telle vision du génocide nous apprend que la catégorie de “témoin”, qui est devenue si courante ces dernières années, est fondamentalement dénuée de sens dans les situations de génocide communautaire, tout comme des attitudes telles que l’indifférence et la passivité n’existent pas réellement dans ces circonstances. En effet, que signifie être indifférent à l’assassinat de ses camarades de classe sous ses propres fenêtres ? Qu’est-ce que cela signifie d’être passif lorsque vous entendez les coups de feu et les cris provenant de la forêt voisine, ou lorsque vous emménagez dans l’appartement laissé vacant par ceux que vous venez d’entendre être exécutés ? Utiliser l’argenterie de son voisin est-il un signe d’indifférence ? Déchirer les lattes du plancher pour y chercher l’or caché est-il un signe de passivité, de complicité ou tout simplement d’avidité ?