Un petit bonbon antique pour démarrer cette journée pluvieuse (et possiblement neigeuse, en tous cas bien fraîche).
Plutarque, dans son traité sur les causes du froid (= Moralia 249e-f), mentionne « en passant » (ces anecdotes font souvent le délice des scholars) un épisode hivernal assez goûteux. Je cite ici la vieille traduction de Ricard (1844) attrapée sur le site Remacle.org.
« D’ailleurs, à en juger par les sens, le froid est ce qu’il y a de plus dur : il communique la dureté aux autres corps et les rend capables de résistance. Théophraste dit que si on jette par terre des poissons que le froid a gelés, ils se brisent en morceaux comme des vases de verre ou d’argile. Vous avez vous-même entendu dire à Delphes que ceux qui allèrent au secours des Bacchantes, que la neige et un vent violent avaient surprises sur le sommet du Parnasse, [953d] eurent leurs manteaux tellement gelés par la rigueur du froid, qu’ils devinrent roides comme du bois, et qu’ils se déchiraient quand on voulait les étendre. Un froid excessif engourdit les nerfs et les prive de mouvement ; il suspend l’usage de la langue, et par sa dureté il glace les parties molles et humides du corps. »
Plutarque occupa durant quatre décennies (85-125) la charge de prêtre d’Apollon à Delphes : quand il évoque les traditions autour du fameux sanctuaire oraculaire, on peut considérer qu’il est de source sûre. Le traducteur Ricard parle ici des « Bacchantes », mais il faudrait en étant plus précis traduire ici les « Thyades », ces femmes, des mortelles ou des nymphes, dédiées au culte de Dyonisos. Dans la tradition Delphique, Thyia était la naïade d’une source sur le mont Parnasse à Phocis (Grèce centrale), fille du dieu fluvial Cephissus. Son sanctuaire se situait sur le site du rassemblement des Thyiades (femmes qui célébraient dans les orgies du dieu Dionysos). Elle aurait été la première à sacrifier à Dionysos et à célébrer des orgies en son honneur. Les femmes de l’Attique, qui se rendaient chaque année au mont Parnasse pour célébrer les orgies dionysiaques avec les Thyiades de Delphes, se sont venues décerner le nom de Thyades ou Thyiades (qu’on connaît ailleurs sous le nom de Ménades).
Thyades, Nymphes, Naïades, ou Ménades, mortelles ou immortelles, les noms diffèrent selon les lieux, mais le lien avec Dyonisos est fréquent. À Delphes, à côté du fameux sanctuaire d’Appolon, un autre autel était dédié au dieu du vin et des élans extatiques. Un des rituels d’hommage au dieu, consistait pour les femmes à s’en aller danser sur les pentes abruptes et les hauteurs du Mont Parnasse, qui plus est en plein hiver, puisque le culte rendu à Dyonisos se déroulait généralement en hiver.

Il paraît difficile d’imaginer que les femmes Grecques aillent s’aventurer dans des conditions pareilles sur la montagne enneigée, mais, sous l’empire de l’extase Dyonisiaque, tout est possible n’est-ce pas ? (j’ai le souvenir de montagnards qui se sont perdus en montagne après d’être lancé, fort avinés, dans d’improbables et absurdes expéditions – lesquelles se terminent parfois assez mal). Plutarque en tous cas en témoigne « en passant », et ajoute qu’on devait parfois dépêcher des secours sur place, qui, en pleine tourmente et par un froid glacial, au risque de leur vie, partaient à a recherche de ces danseuses délirantes. (leur manteau pris par la glace se brisaient quand on essayait de les déplier).
Pausanias qui naquit dix ans avant le décès de Plutarque, raconte, dans son extraordinaire Description de la Grèce (Livre X,4,3), « en passant » lui aussi, qu’il a rencontré ces Thyades et discuté avec elles d’un point de détail d’exégèse Homérique (comme à l’époque de Plutarque, les officiants autour des sanctuaires servaient aussi de guides touristiques et de « conservateurs » des antiquités).
« Quant au nom de Callichoros qu’Homère donne à Panopes, je n’aurais jamais pu en deviner la raison, si je ne l’avais apprise de celles qu’on nomme à Athènes les Thyiades. Ces Thyiades sont des femmes de l’Attique qui vont tous les deux ans sur le Parnasse, où, avec des femmes de Delphes, elles célèbrent des orgies en l’honneur de Bacchus. Ces Thyiades forment des chœurs de danse sur la route d’Athènes à Delphes en différents endroits, entre autres à Panopes ; et le surnom qu’Homère donne à cette ville me paraît avoir rapport à cette danse des Thyiades. »
Je note aussi que les « secours en montagne » du Mont Parnasse font écho à certaines traditions cultuelles liées aux Ménandes, lesquelles étaient « poursuivies » par les hommes durant ces festivités nocturnes assez débridées semble-t-il. (Ce n’est qu’un des aspects des rituels Dyonisiaques, qui ont pu donner lieu à des traditions mystiques plus « sages », notamment le courant Orphique, et qui ont été probablement liés aux Mystères d’Éleusis)
Si jamais vous croisez cet hiver, lors d’une escapade en montagne, quelques danseuses échevelées, hagardes et peu vêtues, c’est peut-être parce que, sans y avoir pris garde, vous aurez emprunté quelque faille spatio-temporelle cachée derrière un rocher.
