Le risque de la clarté (la police de la pensée)

Je parcours certains fils de discussion, parfois assez tendus, qui visent à clarifier les significations de certains mots emblématiques des débats contemporains.

Sans nier du tout le caractère louable de ces discussions, il m’arrive très souvent, au bout d’un moment, en lisant ou en écoutant les arguments des uns et des autres, de perdre le fil, et cette impression de n’entendre plus que le bruit qu’elles font – j’emprunte ce mot, bruit (noise) à Lauren Berlant (lire notamment Cruel Optimism), par lequel elle pointe l’épaisseur affective du discours, c’est-à-dire non plus le sens ou la signification, mais ce qu’on pourrait aussi appeler la dimension performative : l’effet que ce discours est censé produire.

Un peu comme dans ces discours lénifiants de responsables politiques, dont le contenu, à bien l’étudier, peut s’avérer n’être qu’un collage d’éléments de langage assemblés sans lien logique, mais qui valent d’abord par l’effet qu’ils produisent, le “bruit” qu’ils font, par exemple, susciter l’attachement à la nation, à l’État, au gouvernement, des affects d’adhésion d’autant plus prégnants qu’ils sont irréfléchis.

C’est le bruit continu de cette sorte de litanie ininterrompue dont on est abreuvé la plupart du temps dès qu’on se connecte aux flux d’informations (ou qu’on y est connecté sans y prendre garde en entrant dans un supermarché où la radio est diffusée, en feuilletant un magazine dans une salle d’attente, en regardant “machinalement” un écran de télévision ou de smartphone ou un panneau d’affichage. Ce bruit persistant par lequel l’État, les institutions, le marché, les infrastructures, les “valeurs” néolibérales, assurent leur reproduction en possédant littéralement les esprits et les corps, en les hantant comme disait (après Derrida) feu Mark Fisher (l’hantologie).

Qu’il y ait un besoin impérieux, dans ce contexte de hantise généralisée, de revenir au sens, de clarifier certains concepts, on peut le comprendre. Et le souhaiter. Mais bien souvent, quand je lis donc ces discussions et ces argumentations, et les conflits qui émergent en leur cœur ici et là, de manière presque prédictible, je me dis que cette ambition de clarification repose à son tour sur une conception implicite assez naïve de la langue. Notamment quand la langue prétend investir avec les mots des valeurs, dissocier le bien du mal, le correct de l’incorrect, etc. (J’ai quelques exemples en tête, mais je ne veux pas les expliciter maintenant par crainte de détourner l’attention des rares lecteurs qui auront fait l’effort de me lire jusqu’ici )

Imaginer qu’il puisse exister quelque chose comme une langue définitivement claire, composée de mots dont le sens ferait consensus, résultant d’un tri rigoureux entre le mésusage et l’usage correct, relève d’une sorte de naïveté, dans la mesure où, quand nous parlons à quelqu’un (ou quand nous nous parlons à nous-même), les mots « importants » autour desquels gravitent nos paroles s’accompagnent immanquablement de ce que Wilfred Rupert Bion appelait un « nuage d’associations » – lesquelles associations peuvent être (en apparence) de simples tonalités affectives, le plaisir, le déplaisir, l’indifférence, mais aussi, et probablement toujours, les conséquences d’attachements antérieurs, de récits et de souvenirs, certains contextes dans lesquels ces mots nous sont apparus autrefois, et qui nous ont marqué. Pour le dire autrement, et c’est le cas de ce que nous appelons des “valeurs”, qui ne sont jamais réductibles à la définition des mots qui les supportent dans un dictionnaire, ces mots, quand nous les utilisons, débordent d’affects, d’images, de sentiments, de désirs et parfois d’espoir (mais peuvent être aussi désaffectés, désespérés, décevants, embarrassants, etc.)

La polémique, notamment entre personnes du « même bord » (habituellement plutôt d’accord), vient de ce que les contextes souvent inconscients d’où surgissent certains mots diffèrent parfois énormément d’une personne à l’autre. Et la situation empire, si, comme il est courant dans la politique néolibérale qui vise à instrumentaliser la langue de manière à accroître encore plus la confusion, ces mêmes mots sont aussi utilisés, à des fins assurément différentes, par l’ennemi.

C’est pourquoi, et je conclurai provisoirement ainsi, je crois qu’il faut prendre garde de ne pas verser, même avec les meilleures intentions du monde, dans ce qu’on pourrait appeler une « police de la pensée ». Non seulement parce qu’il y a bien assez de police comme ça, mais parce que cet espoir (compréhensible) de clarifier une fois pour toutes la langue risque fort en réalité de l’appauvrir, de faire taire (silentiser) les nuances, et, au fond, de clore les débats en produisant de manière forcée, pour ne pas dire violente, une forme de consensus artificiel, qui ne pense plus (ce qui est le propre du consensus), et finit par ressembler à une sorte de jargon sans âme.

 

Addenda :

Le risque de la pureté idéologique – mais au fond, de tout dogmatisme – c’est de ne laisser derrière elle que des mots vidés de sens, qu’on emploie comme des étendards auxquels on se rallie instinctivement ou par réflexe, des slogans, des fétiches. Et on voit bien comment ces mots devenus des fétiches sont aisément récupérables par l’ennemi – la machine à recycler néolibérale est très douée dans ce genre de sport : repiquer les mots de la gauche, se les approprier comme des marchandises linguistiques pour ainsi dire, et les recracher dans des discours sans queue ni tête, suscitant encore plus de confusion. Une partie de l’embarras discursif militant (surtout à gauche – à droite, ça n’a pas l’air de les embarrasser du tout  ) vient de ce genre de processus.

Et effectivement, quand il s’agit d’imaginer des alternatives politiques, des hétérotopies, qui sortent un peu des clous des dogmes idéologiques, y’a toujours quelques zigomars prompts à les tuer dans l’œuf.

Mon point de vue là-dessus, c’est qu’on a un besoin urgent d’hétérotopies, et qu’importe si elles ne sont pas toutes « pures » ou « dénuées d’impureté ». Mais qu’on a tout autant besoin de faire de l’histoire, et de géographie, et de l’anthropologie, précieux outils de contextualisation, et, éventuellement, de relativisation, qui enrichissent en tous cas nos vocabulaires, pluralisent nos perspectives, et nous libèrent au fond des carcans idéologiques (souvent très européanocentrés d’ailleurs)