La ville mélancolique (année 2026)

Cette ville me plaît parce qu’elle est en proie à la plus grande mélancolie. Les élus font ce qu’ils peuvent pour lutter contre cette mélancolie. Les vitrines délavées des échoppes closes depuis des décennies. Les bâtiments que plus personne n’ose habiter, qui s’effondrent parfois, encombrant la chaussée d’un tas de pierres se désolidarisant du mur auquel, bon an mal an, elles étaient attachées. Les fenêtres aux volets de bois pourri, les portes rongées par l’humidité, qui n’ouvrent plus que sur les ténèbres. Certaines ruelles semblent tout à fait désertées, excepté par les animaux secrets qui s’y terrent. En explorant les bâtiments désaffectés, on découvre parfois un matelas troué, des vêtements en lambeaux, quelques bouteilles vides, des mégots dispersés sur un carrelage brisé. Même ces refuges de fortune, il semble qu’aucun vagabond ne les a hantés depuis des lustres.

Il n’empêche, il y a tout de même de la vie, et j’aime arpenter ces rues, croisant les vivants aussi bien que les morts.

Je vois la ville en partie à travers le regard des anciens qui se souviennent d’une époque où, dans les ruelles, la vie était intense, tous ces cafés ouverts, désormais fermés. Ils entretiennent, ces anciens, ma propre mélancolie, comme s’il en était besoin. À l’émerveillement dont parfois je leur témoigne devant cette ville si étrange, ils opposent la nostalgie de ce qui fut naguère, bien avant que j’arrive ici.

Tandis qu’une partie de la population s’enfonce dans le grand âge et la nostalgie, les élus tentent de sauver la ville de sa propre perte, comme s’il s’agissait de maintenir à flot un navire à la coque percée de toutes parts, ou de consolider une montagne qui s’effondre inexorablement. Une lutte continuelle contre la ruine et donc, la mélancolie – mais c’est oublier, comme nous l’ont appris Adorno ou Sebald, que la modernité n’est rien d’autre qu’une entreprise de destruction, ce pourquoi l’esprit qui lui convient le mieux au fond, quoiqu’on s’en défende, c’est la mélancolie.

Les gens vieillissent, et les vieux, dont j’approche, n’ont plus que leur propriété, qu’ils défendent, et leurs souvenirs, qu’ils opposent au présent. La vie d’autrefois hante la vie d’aujourd’hui. Quand j’invoque les plaisirs de la ville, on me rappelle ce qu’elle a été, ce qui fut et ne reviendra pas, avec ce sentiment confus mais insistant que ce qui fut a été corrompu, qu’il doit se trouver des coupables – des élus dispendieux, l’esprit oublieux du présent, les étrangers. Ils tentent en quelque sorte de modérer, voire de dissuader, mon attachement naissant à cette ville. N’en a-t-il pas toujours été ainsi ? Nous idéalisons nos plus jeunes années en les confrontant non pas tant avec le présent, qu’avec celui-là même qu’on est devenu, vieillard impuissant, dont les archives sont encombrées de rêves déçus, de possibilités avortées, de corps cabossés, de cœurs en ruine, et d’une inexorable litanie de décès. C’est exactement là où se loge, au fond, la mélancolie. La ville perdue, la ville en train d’être perdue, la ville qui ne reviendra pas. Cette ville cabossée, usée, agrippée comme elle peut sur ce morceau de rocher susceptible de s’effondrer à la prochaine tempête, se prête assurément à la mélancolie. Ce pourquoi sans doute je m’y sens bien, car il n’est pas ici envisageable de croire sérieusement en des jours meilleurs. On ne s’y fait pas d’illusion, et même les prétendants au fauteuil de maire se contentent de promesses modestes.

Ce n’est pas pour rien que je travaille actuellement sur l’attachement et que ce travail m’entraîne à réfléchir au deuil et à la mélancolie. Ce n’est pas pour rien que je relis encore une fois les livres de G.W. Sebald. J’arrive à cet endroit de ma vie où je ne suis plus attaché à grand-chose. Un chien. Quelques souvenirs. L’écriture. Quelques patient‧es. En écrivant La Montée des Eaux, le livre qui me hante depuis maintenant plus d’un an, je me donne une chance de vivre encore quelque chose d’autre. Je m’accorde un semblant d’avenir. Toutefois, rien n’est clair, tout est confus.

Cette année 2026 sera une année de deuil. Je m’y prépare, à ma façon, en m’enfonçant doucement dans la mélancolie. Il y aura des deuils à faire, des proches, ma chienne peut-être, et rien ne m’assure que demain, je pourrais encore vivre ici – et Dieu sait où j’irais alors. La précarité vous condamne à cela, accumuler les deuils, et j’aperçois confusément, qu’à un certain point, la seule manière d’y survivre sans sombrer dans la démence, c’est de plonger dans la mélancolie. Vous faites les deuils qui doivent être faits – on n’a guère le choix – mais ce qui reste de tous ces deuils, de ces objets perdus, c’est juste une tristesse diffuse, l’écume qui imprègne le sable après que les vagues se soient retirées, l’une après l’autre. Un sentiment mélancolique, qui n’est pas véritablement attaché à un objet plus qu’à un autre. Un sentiment diffus à l’arrière-plan, la tonalité mineure d’un quatuor à cordes.

Ce n’est pas que j’ai abandonné l’espoir de commencer une vie nouvelle, de repartir pour un dernier tour, une dernière fois. À mon âge, c’est forcément la dernière fois. Je n’ai pas abandonné l’espoir de tomber amoureux et d’être aimé en retour. Il me reste quelque chose à donner, comme me confiait un ami cher alors que nous parlions d’amour. J’irai là où l’amour m’appelle, comme j’ai toujours fait. Je ne sais où.

Dans cette ville maintenant, que j’habite depuis juste un an, je suis comme en suspens. Cette ville en douce perdition, que j’aime tant, me paraît être le bon endroit pour vivre ce passage d’une vie à une autre. Parfois, j’aimerais m’en tenir là, en finir : c’est bien assez. Mais une autre partie de moi s’efforce doucement d’espérer tout de même une suite, quelques chapitres supplémentaires.

L’histoire me pèse. Il règne une ambiance d’années 30 en Europe. Sinistre, angoissante. On sait d’un savoir certain que les temps qui viennent seront pires encore. On se dit que ce serait bien de trouver un refuge. De penser à sauver sa peau. J’allais dire : « le temps que ça passe ». Y’aura-t-il un après ? Une guerre se termine éventuellement, quoique, à bien y réfléchir, les guerres ne se terminent jamais vraiment. Mais la catastrophe climatique sidère inexorablement le futur. Ces temps passés et ceux d’aujourd’hui sont déjà depuis longtemps les temps de la fin. Le capitalisme est l’histoire de la ruine et de la destruction. Il n’en finira pas tant qu’il n’aura pas extrait tout ce qui peut être extrait du sol, des océans et des corps humains et non-humains, tant qu’il n’aura pas laissé les mondes exsangues, inhabitables, désaffectés. Peut-on faire le deuil d’une montagne, d’une rivière, d’une espèce animale, d’un peuple et d’une culture ? Je ne sais pas. Je ne sais pas ce que cela signifie. Les personnages des livres de Sebald, qui, souvent, se sont, leur vie durant, efforcés de faire le deuil, sont emportés à la fin par de violents accès de mélancolie et se suicident. C’est peut-être ce que nous ferons, quand tout cela sera devenu trop insupportable, qu’on ne pourra plus se bercer de promesses de bonheur illusoires. Ou bien on s’entre-tuera, ce qui revient au même.

Toutes ces questions, je les aborde au fond, je ne m’en rends compte que maintenant, dans La Montée des eaux. Que je me sois lancé dans l’écriture de ce livre, que j’imagine évidemment, comme à chaque fois, être le dernier, et donc un testament, tombe sous le sens. De manière paradoxale, je le porte pourtant depuis longtemps. J’ai rempli bien des cahiers d’une écriture illisible, comme si, tout en écrivant, je voulais ne pas être lu, y compris par moi-même, comme si j’avais peur de me lire – et tous ces cahiers, comme toujours, sont allés rejoindre la cohorte des cahiers jetés, déchirés, détruits.

Comme si j’avais anticipé, il y a quelques années, la situation dans laquelle j’allais me trouver plus tard. Cette période d’hésitation, d’oscillation, cette période de deuils, et la tentation de noyer le peu qui reste d’espérance dans les eaux paisibles et consolatrices de la mélancolie. Il est significatif qu’à l’issue du livre, je ne sais pas bien quel sera le destin du personnage principal. Parfois, il me vient l’idée d’écrire une histoire d’amour, ce que je n’ai jamais fait. Mais parfois, il me vient l’idée d’écrire l’histoire des derniers jours précédant un suicide. Mais n’est-ce pas exactement le choix qui se présente, là, maintenant, à moi, dans cette ville incertaine : espérer vivre encore un peu, ou m’abandonner à la mort ?

Il arrive un moment où l’accumulation des deuils épuise. Vous laisse exsangue. Peut-être conservez-vous toutefois quelques objets dont vous répugnez à faire le deuil. Comme des balises dans votre histoire, des symboles de votre personnalité, des attachements vitaux – sans lesquels vous seriez perdus, effacés, sans histoire. Si l’on est plus attaché à rien on risque de disparaître. Je pense à cette expression, « se raccrocher aux branches » – n’est-ce pas ce que je fais, ce que beaucoup font ?

J’ai appris le décès récent d’un homme que je n’ai fait que croiser en arrivant ici, alors qu’il s’en allait. Il avait occupé l’appartement dans lequel je vis aujourd’hui. Il avait décidé de partir pour la Réunion. Les jours précédents son voyage, il avait tout vendu. Je l’ai rencontré une dernière fois alors qu’il gravissait d’un pas léger la rue qui monte jusqu’à la gare. Il allait à pied, avec pour seules possessions un sac à dos rempli des affaires qu’il avait jugées bon d’emporter avec lui. Disait vaguement, peut-être pour me rassurer, qu’il avait connu des gens là-bas, qui se souviendraient peut-être de lui. Un an plus tard, jour pour jour, m’a appris le propriétaire de l’immeuble où il avait vécu, où je vis aujourd’hui, il s’est noyé dans l’océan. Il m’a légué sa collection de coquillages, glanés sur toutes les plages du monde, qu’il avait pris soin de me décrire un par un. J’ai quasiment tout oublié de ses descriptions, mais je me souviens que certains venaient de plages de Nouvelle-Zélande, d’autres de Norvège et d’autres encore du Japon. Il les avait rangés dans des boîtes en fer décorées de réclames vintage. Comme s’il me léguait son attachement à ces coquillages et sa collection de boîtes : les jeter, comme il avait jeté tout le reste, lui aurait fait de la peine, m’a-t-il confié. Il m’a en quelque sorte légué sa mélancolie. Et, de son côté, a fait le deuil de ses vies d’avant en embrassant une vie nouvelle. Qui n’aura duré que quatre saisons. Je ne sais pourquoi, mais cette disparition, cette noyade, des circonstances desquelles, m’a confié le propriétaire, on n’a rien voulu lui dire, me touche, tout autant que l’existence de cet homme, dont je ne sais que peu de choses, comme si sa manière extraordinaire d’arpenter le monde, et sa fin tragique, disait quelque chose d’essentiel sur nos vies à tous, aussi misérables et banales soient-elles.