Après avoir vu un film de série B (ou Z) supposé horrifique qui se déroule (péniblement) à 11000 mètres sous les eaux, une sorte de Godzilla des grands fonds, je dispose désormais d’une bien meilleure appréciation de la situation à venir. C’est assez simple : les choses iront de mal en pis, à une catastrophe succédera un désastre encore plus grand, qui ne sera lui-même que le prologue d’un cataclysme insensé.
J’entends qu’on parle déjà de dé-confinement et de sortie de crise. Ma foi. Il faut bien rêvasser un peu. Combien de temps pour lever, disons, les limites de la « distanciation sociale » ? Les plus optimistes tablent sur six mois : le temps qu’il faudra avant de pouvoir à nouveau se bisouiller quand on se croise dans la rue ou se serrer la paluche, et entrer en communion dans un stade de foot blindé avec les supporters de votre équipe préférée. Sauf si, le dé-confinement n’ayant pas été mené avec suffisamment de précaution, on se tape une seconde vague en septembre, auquel cas évidemment, tout le monde devra rentrer illico dans sa geôle. D’ailleurs, même si le dé-confinement est mené avec art et dextérité, pas dit que la seconde vague etc. J’ai même lu un papier d’un type qui considérait qu’on pouvait craindre une troisième vague, et que tant qu’un vaccin n’aurait pas été conçu, on serait dans la mouise. Ça calme. Six mois ? Disons un an alors, a minima. Mais, tant qu’on est dans la prospective, voici cet économiste, il est allemand, ou américain, mais on s’en fiche, il nous dit que la crise est telle, qu’elle contraindra les nations à sacrifier 10 à 15% de leur précieux PIB afin de sauver les meubles (et les gens), si bien que, accrochez-vous, il faudra vingt ou trente ans pour que l’économie se refasse la cerise, ce qui, précise-t-il, annonce une longue période d’austérité pour les générations futures – qui vous remercient – d’autant plus que l’austérité, me semble-t-il, on était en plein dedans depuis des plombes.
Hé bien, mes amis, tout cela me paraît extraordinairement optimiste !! (parce que j’ai eu cette révélation en voyant ce film d’horreur à deux balles qui se passe dans les abysses !)
Parce que les épidémies dans ce style, ce n’est pas la première, ni la dernière (c’est peut-être la première) à toucher la totalité de la planète dans ce contexte culturel : hyper-individualisme, mondialisation du commerce des marchandises et des hommes, destruction en règle des institutions publiques, principe de précaution généralisé, et, là c’est l’anthropologue / philosophe qui cause : naturalisation de tous les étants, démission totale de la philosophie et de la morale devant l’expertise scientifique et le pragmatisme, et surtout l’attitude de nos cultures occidentales devant la mort (je développerai promis !).
Autrement dit, la probabilité est grande qu’on se tape un autre virus dans les années à venir, ou que des maladies qu’on avait réussi à circonscrire se redéploient à cause du confinement précisément (on pense à la variole par exemple dans les pays du sud). N’oublions pas qu’il y a treize ans, l’Europe craignait l’impact d’un épidémie du H1N1. La ministre de la santé Française avait dépensé des milliards en prévision de ce fléau, qui finalement n’est pas venu jusqu’à nous. On connaît les conséquences paradoxales de l’épisode : on relâche la surveillance, on se dit que ça n’arrivera pas chez nous, on tire une leçon et, a posteriori, treize ans plus tard, on prend conscience qu’on n’avait pas tiré la bonne leçon. Si le Covid19 était arrivé dans la foulée du H1N1, nul doute que ses conséquences auraient été beaucoup moins spectaculaires (disait un économiste de la santé dont j’ai aussi oublié le nom). Bref. Les choses ne se déroulent pas toujours comme on pourrait le souhaiter. On n’est pas sorti de l’auberge.
Quand j’entends l’économiste de « je sais chez pas où » évoquer trente ans d’effort pour se remettre de cette pandémie, j’ai tout de suite envie, avec mon esprit diabolique, de lui rappeler ce qu’il ne peut avoir oublié : c’est que la grande affaire du futur (et déjà du présent pour quelques milliards d’habitants dans le monde), c’est le changement climatique et ses effets. Et là mon ami (excuse ma familiarité monsieur l’économiste), la pandémie, c’est du pipi de pangolin à côté de ce qui nous attend en terme de bouleversements « structurels » (pour parler comme un ministre). Vingt ans, trente ans, ça n’a aucun sens. Imaginez déjà qu’on se coltine rien que cet été une succession de canicules et une énième sécheresse dans notre petit coin d’Europe de l’ouest.
Évidemment, ce n’est qu’une aimable plaisanterie comparée aux plaies dont d’autres souffrent déjà : incendies à répétition, tsunami, invasion de criquets (je rappelle quand même que les pays de l’est de l’Afrique s’attendent d’ores et déjà à une crise alimentaire majeure entre autre à cause de ces satanées bestioles qui ont ravagé toutes les cultures du Kenya à la Somalie) sans parler des cyclones et autres joyeusetés (parmi lesquelles d’autres épidémies en cours ou latentes, et je ne parle pas des conflits, des camps de réfugiés, etc… Perdre un monde, beaucoup d’habitants de la terre en ont déjà fait l’expérience. Et on n’y survit pas toujours quoiqu’en pensent les tenants de la secte de la résilience. Nous (les habitants des pays riches) en perdrons nous aussi des mondes (ce qui est beaucoup plus signifiant que les délires de fins du monde).
Et à propos de virus et de bactéries, attendez un peu de voir ce qui va émerger des profondeurs du permafrost quand il aura dégelé.
À la fin du film d’horreur subaquatique, on compte uniquement deux survivants (grâce soit rendu au sacrifice de l’héroïne et à l’ingéniosité des scénaristes). Les pauvres héros, il faut l’admettre, n’y pouvaient pas grand chose, bien qu’ils se soient agités avec opiniâtreté pendant plus d’une heure trente (surtout pour ne pas sombrer dans la folie). Tomber de Charybde en Scylla, c’est déjà pénible, mais retomber ensuite en Charybde, ou sur l’île des Cyclopes, etc. ça va vite devenir extraordinairement déprimant je pense. Mon petit doigt me dit qu’au bout d’un moment, quand toutes les plaies et les fléaux de l’univers vont se succéder gentiment, on cessera de vouloir lutter contre – on cessera de considérer par exemple l’idée de confiner toute l’humanité comme une idée pertinente. On laissera faire. Il faudra une autre conception de la mort, que les sciences seront bien incapables de fournir, il faudra inventer d’autres tribus, d’autres rituels, d’autres manières d’habiter le monde. Peut-être la culture contemporaine Occidentale, et plus encore ce qu’on peut appeler la modernité, a tort tout simplement de penser qu’elle peut vaincre un virus. Mais après tout n’est-ce pas précisément là le projet moderne : l’arraisonnement de la nature par la raison ? On limitera sans doute, grâce au confinement, le nombre d’hospitalisations (car tel est l’idée). Mais pas le nombre de morts – qui ne mourrons pas tous, loin de là, de la maladie, mais de ses effets collatéraux (famines, émeutes, répressions, conflits armés, etc..) Le confinement d’une moitié de l’humanité n’est qu’une solution incertaine, et qui posera des problèmes insolubles en l’état actuel des choses (et on peut parier que si une deuxième vague survient à l’automne, il ne se trouvera plus grand monde pour en appeler au confinement – on se contentera d’attendre un traitement ou un vaccin). Et quand bien même ce virus serait « vaincu » (quoi que cela signifie), soyez-certains qu’il en viendra un autre.