Maussade. Écrire trois pages dans la matinée. Les trouver pâteuses, molles, juste bonnes à jeter. Ciel grisâtre et brumeux, bas de plafond, entrecoupé de pathétiques averses. La jambe gauche qui se traîne : fichue arthrose. Un seul rendez-vous cette semaine, et on décline ici et là, et à peine poliment, mes propositions de conférences. Consulter compulsivement le site de l’aide sociale des fois qu’il y ait des nouvelles de mon dossier (Je suis avant tout un dossier. Ou un fichier dans un dossier. On lit partout que l’absence d’emploi plombe le chômeur – diminue son espérance de vie, le plonge dans une dépression qui ne prend fin qu’avec le retour à l’emploi. C’est faux. C’est juste de la merde de lire des trucs pareils. Non. Une vie oisive n’a jamais été un problème. Songez à tous les rentiers dont l’occupation principale consiste à prendre soin d’eux-mêmes et trouver le moyen de dépenser les revenus des multiples loyers qu’ils perçoivent en se tournant les pouces, songez à tous ceux-là qui se la coulent douce parce que leur ancêtre a fait fortune du temps des colonies, ou parce qu’un parent encore plus lointain avait eu le nez fin d’investir dans le commerce d’esclaves – l’histoire de la richesse des uns s’articule exactement à l’histoire de l’exploitation de tous les autres. Et que je sache, quand on déplore le caractère déprimé des supposés demandeurs d’emploi, on ne range pas dans cette catégorie les rentiers. Non. Ce qui plombe, ce n’est pas l’absence d’emploi, au contraire !, ce qui vous use et vous ronge, c’est la précarité, l’angoisse, le désespoir, le spectre chaque jour plus incarné de la misère, et la certitude, la seule, que demain sera pire qu’aujourd’hui.) Puis, enfin, dans l’après-midi, se décider à mettre le nez dehors malgré tout, plutôt que de rester à se morfondre dans cet état de non-inspiration qui vous amène à regarder par la fenêtre en contrebas d’un drôle d’air. Filer au hasard et sans trop y penser, gravir cette colline assez moche, au prétexte qu’à son sommet, on aperçoit une bâtisse en ruines. Grimper sur le sentier boueux, serrer les dents quand la douleur se fait trop vive, se dire qu’en marchant, ça ira mieux – et de fait, ça va un peu mieux (mais ce soir c’est pire évidemment). À quoi donc ressemblent ces ruines qu’on devine depuis la plaine ? À des ruines forcément. Et, cette ferme inhabitée de l’autre côté de la colline, où l’on descend par une pente raide dans la forêt, au risque de se tordre le cou ? Des ruines encore. Iris explore une par une les bâtisses, glissant le nez dans les étables, les granges, les abris à pourceaux. J’avise l’habitation humaine et j’entre, enjambant avec prudence les lattes du plancher défoncé, je regarde ces papiers peints décollés, l’interrupteur à l’entrée de la chambre. Clic. ? Non fiat lux (pas d’ampoule au plafond et les fils électriques pendouillent dehors le long du mur). Il reste ce rideau de dentelles à la fenêtre. Cela me rend (encore plus) triste. Des gens ont vécu ici. Quelqu’un a installé ce rideau de dentelles à la fenêtre. Quelqu’un a dormi dans cette chambre et quand elle ne trouvait pas le sommeil, ou quand elle souffrait de fortes fièvres, s’abrutissait en scrutant les motifs de cet affreux papier-peint. Pourquoi « elle » ? Je referme la porte. cet endroit me rappelle quelque chose. Quittons les lieux au plus vite sinon les fantômes vont nous attraper. Nous rentrons par le grand chemin au milieu des champs de maïs rasés et des prairies verdâtres, Iris et moi. Je trouve le moyen de nous perdre dans le lotissement où j’ai garé l’auto. Des voies sans issues. Des voies sans issues. Des voies. Ha ! En voilà une, de voie, qui mène quelque part. Je suis un enfant de la cité, des immeubles et des HLM, et un adolescent des lotissements, des rocades en bordure de ville. Un gamin triste, toujours, un gamin gris. On n’a pas beaucoup avancé lui et moi. « On aura fait ce qu’on aura pu. Ce qu’on aura pu aurait dû suffire », comme dit (je crois) Pascal Bouaziz dans une chanson. Se perdre dans un lotissement, quelle affaire.
