Tout en me promenant avec Iris de la Loupette entre la place des Grolles et la Grand’Rue (et nous visitons ainsi la moitié du village), je croise dans quelque méditation sauvage le récit mésopotamien de l’Atrahasis sur l’établissement de la royauté et les livres d’anthropologie subversive de James C. Scott, et me viennent ainsi de grandes et sévères pensées. Je me dis qu’au fond, toute l’histoire de l’humanité n’aura consisté qu’en une suite de tentatives, réussies ou ratées, pour établir la domination de quelques-uns sur beaucoup d’autres, les Royautés, les Empires, auxquels succéderont les États modernes, puis, aujourd’hui, une poignée d’entités super-étatiques et supra-nationales, des compagnies sans autre projet politique que l’accroissement du profit de leurs actionnaires (les premières royautés, toutes cruelles qu’elles aient été, produisirent au moins des mythes,des religions et de la poésie, les multinationales se contentent, elles, de publicités criardes d’une stupidité sans nom – misère du capitalisme, avec le marché triomphe la bêtise !).
Du monde des premiers rois de Mésopotamie, rois des quatre fleuves, dont les confins achoppaient aux rives de la Méditerranée et du Golfe Persique, au monde de l’économie mondialisée – ou, pour mieux dire, du profit mondialisé -, qui ne connaît plus de frontières et ressemble désormais à quelque sphère difforme, trouée, creusée, épuisée, exsangue, qui ne peut opposer à l’avidité infinie des marchés financiers que sa finitude fragile – l’histoire se déploie, l’histoire de l’exploitation des humains et des non-humains, ces esclaves qui se comptaient par millions, et désormais se comptent en milliard, soumis à la puissance de ceux dont ils dépendent – on leur fait en échange de leur labeur l’aumône d’un sou, un sou qu’ils redonnent aussitôt à leurs supposés bienfaiteurs en s’acquittant du prix de la dette qu’ils ont contractés auprès d’eux pour le simple fait d’exister. D’irrésistibles hiérarchies, des systèmes de castes implacables, machines à instituer des intouchables, des minorités, inévitables déchets de l’exploitation. Quant aux non-humains, ils n’ont pas le droit à cette aumône.
Mais il y eut des résistances. Car dans les interstices qui demeuraient tout de même entre les Royautés, les Empires et les États, dans ces territoires secrets, cachés, à l’accès difficile, incontrôlables, ces pays rudes que les collecteurs de taxes répugnaient à entreprendre, ces forêts profondes et ces montagnes redoutables, prospéraient quelques tribus, quelques communautés, quelques peuples, des nomades éleveurs de rennes, des chasseurs de phoque et des cueilleurs de baies rouges et sucrées, et des cultivateurs de manioc ou de patate douce. Des peuples farouches dit-on, mais on les dit farouches et on les dit sauvages puisque, précisément, ils ne cédaient pas au chant des sirènes de l’exploitation et de la soumission, au doux parfum des usines à fumées et des infinités céréalières, ils ne cédaient pas au chantage de la dette et à la séduction des rois. Ils étaient souvent animistes ou totémistes, et ces manières d’envisager le monde, d’articuler entre eux avec la lus grande finesse les humains, les esprits et les non-humains, ne les encourageaient guère, en guise de politique, à dépasser le stade des chefferies symboliques. Il en reste, de ces peuples de l’altérité, si peu que bientôt, en parler au passé ne sera plus seulement une figure de style. Comme les bêtes sauvages, les peuples des montagnes et des forêts sont pressés de toutes parts, ne savent désormais plus où habiter, dévorés vivants par les pelleteuses insatiables, brûlés vifs par d’incessantes explosions de dynamite. L’ultime réussite du dernier stade du capitalisme aura finalement consisté à l’éradication de toute altérité, et de toute résistance à la domination, désormais universelle.
Il y eut aussi, mais on les comptera j’en ai peur sur les doigts d’une seule main, quelques expériences anarchistes – au fond la seule alternative véritable ayant émaillé timidement l’implacable histoire de la domination. Il ne saurait y avoir d’autre à bien y penser. Seul l’anarchisme aura imaginé et parfois mis en route, une autre histoire, non pas à l’abri des montagnes et des forêts profondes, mais au cœur même des cités, une alternative à la domination. Il n’en reste que des flaques de sang et quelques pierres tombales.
Quand les dominés se soulèvent, c’est quasiment toujours pour finir écrasées dans un bain de sang, ou bien, si le pouvoir s’effondre sous les coups de boutoir de la rue, pour s’empresser d’adouber, à peine la colère retombée, un autre monarque, un autre empereur, un autre gouvernement, sous le joug duquel se placer et courber à nouveau l’échine. Peu importe d’ailleurs à l’heure où tout un chacun dépend d’entités supra-étatiques auxquelles nous devons le droit d’habiter, de boire, de manger, de survivre, peu importe le gouvernement qu’on se donne. Le seul espoir qu’un individu ait jamais pu porter dans cette histoire de la domination, c’est, pour lui-même ou ses proches, une émancipation relative de sa condition d’esclave, le summum étant d’accéder un jour à quelque place de notable, mais ce n’est évidemment au final, que l’affaire de quelques-uns, s’élevant au détriment de tous les autres, qu’il laissera croupir dans la misère et le désespoir.
Et sur ce, tout ragaillardi, j’allais me coucher.