Je n’aurais finalement pas été bien loin vers l’est. Bien qu’ayant consacré une part assez considérable de ma vie à étudier les cultures antiques, surtout les grecs et celles du Proche-Orient (Near-Est, comme disent les Anglophones), je n’aurais dépassé que par inadvertance les frontières des Alpes, toujours à pied et au hasard d’une randonnée. C’est le lot des intellectuels précaires, des autodidactes pauvres : on doit se contenter de rêver ces mondes disparus plutôt que d’aller en contempler en chair et en os les vestiges.
Mais, vu sous un autre angle, j’ai beaucoup voyagé. Et, aujourd’hui, je me fais l’effet, comme certains des personnages de mes livres, d’habiter une sorte de cabane oubliée au cœur d’une forêt obscure, coupé de toute mondanité, ermite vivant d’oboles (celles, prosaïquement, que continuent à verser, mais pour combien de temps ?, le gouvernement), une sorte d’ascète maigre comme un clou qui néanmoins, et c’est tout le miracle de notre époque, aurait à sa disposition toute la bibliothèque de notre Alexandrie moderne, et l’accès à toutes les publications des chercheurs explorant pour des gens comme moi le vaste monde.
Ainsi donc me voilà riche et fort d’innombrables voyages – aussi bien dans le temps que dans l’espace. Ma dernière lubie, les cultures de la Mésopotamie et de l’Anatolie antiques, entre la fin du Néolithique et l’âge du Bronze, entre l’édification de la cité d’Ur et la composition de l’Illiade, est venue, comme souvent, d’une note en bas de page. J’étais tombé, en lisant une énième fois le Traité des Principes de mon cher Damascius (monument philosophique ardu composé au VIè siècle ap. J.C.), sur quelques lignes citant une cosmogonie succincte qu’il attribuait (avec raison) aux Babyloniens. Ni une ni deux, et mû par cette curiosité qui relève chez moi autant de la vertu que du vice (et m’a perdu bien des fois au point qu’on pourrait lui attribuer ce qu’une agente des services du chômage appelât un jour mon dilettantisme, et c’est vrai que je ne me contente jamais d’un monde et d’un seul, il y tant à découvrir, et comme me le confiait l’autre jour une femme, secrétaire d’administration, rencontrée au hasard d’une balade autour de chez moi, qui, bien que n’ayant jamais été publiée, et rarement lue, sinon par ses voisins, a consacré la plus grande part de sa vie, et la plus intense, à écrire de la poésie et des nouvelles, « par milliers » dit-elle : « quand j’ai appris à lire, je voulais tout savoir » — je demeure avec elle de ce peuple qui apprit à lire et ne s’en sont pas remis), bref, il me fallait en savoir plus sur cette cosmogonie fort ancienne, imaginée sans doute trois millénaires avant que Damascius en ait pris connaissance !
Et c’est ainsi, cherchant des traces anciennes de cet Enūma eliš, que je découvrais l’univers fascinant des recherches menées par des Assyrologues, Hittiologues, des spécialistes de la Mésopotamie, déchiffrant des langues obscures, en cunéiformes ou hiéroglyphes gravés sur des tablettes d’argile, tout un monde et même plusieurs — des mondes et des littératures qui se déploient entre la fin du Néolithique et jusqu’à l’âge de fer, entre l’Irak, l’Iran, la Turquie, la Syrie, le Liban, la Palestine et l’Egypte.
Voici donc une très brève bibliographie de mes aventures au pays du Levant – des ouvrages que j’ai lus cet été ou que je suis en train de lire cet automne, lesquels ouvrages, si vous avez quelques années devant vous, pourraient bien vous ravir comme ils m’ont ravi.

Commençons par ce qu’on peut considérer comme le premier chef-d’œuvre littéraire de l’humanité, l’Épopée de Gilgamesh. Cette épopée a connu un succès remarquable, puisqu’on la retrouve, souvent adaptée, dans quasiment toutes les cultures voisines des mondes Sumériens, et ce durant deux millénaires. Ce récit épique met en scène un des premiers rois d’Uruk, Gilgamesh, personnage haut en couleur, un héros, puisqu’il est d’extraction divine, doublé d’ un souverain fort exécrable, terrifiant les habitants de la cité, et surtout, représentant d’un monde où les animaux, les hommes et les dieux coexistaient dans la confusion la plus grande. Gilgamesh, supérieur aux hommes mais pas l’égal des dieux (du moins durant sa vie terrestre, puisqu’il finira tout de même « roi des enfers »), cherche à obtenir l’immortalité « ici-bas », ce que les dieux lui refusent. Durant sa quête on le verra, aidé par son compagnon Enkidu (autrefois mi-homme, mi-animal), vaincre des monstres fantastiques, Humbaba le gardien de la forêt de Cèdres (identifiée dans les versions récentes du récit à l’ancienne forêt de cèdres du Liban qui recouvrait l’étage végétal supérieur du Mont-Liban), et le taureau céleste envoyé par la déesse Ishtar (qui voulait se venger de ce héros qui avait osé refuser ses avances), subir le courroux des dieux mais aussi bénéficier de leurs conseils, et descendre jusqu’au royaume des morts, avant que, dans une ultime aventure, il atteigne le refuge au bout du monde d’Ut-napishtim, seul survivant du Déluge, lequel parviendra enfin à le convertir à la sagesse proprement humaine – instituant dès lors l’humanité à sa juste place, entre les dieux et les bêtes. Une des significations anthropologique du récit, incroyablement riche, vise à établir l’ordonnancement du monde, et c’est en ce sens qu’il rejoint bien évidemment les mythes. Il propose une re-composition du monde, pour parler comme Philippe Descola, un monde nouveau qui présente, comme souvent dans les sociétés agri-postorales organisées autour de centres urbains, les traits d’une ontologie analogique. La meilleure traduction est celle publiée par Andrew George chez Penguin, en anglais en 1999 (on attend un travail comparable en Français), parce qu’elle a le mérite de présenter en plus d’une version dite « standard » (Babylonienne) des versions alternatives (par exemple Hittite), mais aussi des fragments et des poèmes liés à l’épopée. L’introduction est d’une clarté remarquable.

Il existe un nombre important d’édition, traduction et commentaires des textes collectés par les archéologues, et la plupart sont désormais accessibles dans des éditions récentes, malheureusement très rarement en français. On trouvera de nombreux textes accessibles grâce aux collections de la Society of Biblical Literature
Writings from the Ancient World notamment, qui fournit un large corpus, ainsi que dans les nombreux volumes publiés chez Brill dans la série Culture and History of the Ancient Near East, mais également dans des projets comme The Neo-Assyrian Text Corpus Project, mené par des chercheurs Finnois.

Un aspect de la pensée ancienne qui m’intéresse particulièrement se rapporte à tout ce qui relève de la magie, de la médecine, et de l’oniromancie. J’y trouve en quelque sorte les origines très lointaines des rituels théurgiques de mes chers Néoplatoniciens. J’avais déjà présenté brièvement le livre très suggestif de Alice Mouton, Reves hittites. Contribution a une histoire et une anthropologie du rêve en Anatolie ancienne, qui concerne donc la culture Hittite, mais qui sur des bien des points fait écho aux traditions mésopotamiennes (on trouve déjà dans Gilgamesh un épisode d’incubation onirique – c’est-à-dire un rituel qui favorise chez un personnage la survenue d’un rêve et donc d’une éventuelle communication des volontés divines).
J’ai également beaucoup apprécié l’ouvrage de JoAnn Scurlock, Magico-Medical Means of Treating Ghost-Induced Illnesses in Ancient Mesopotamia (Brill, 2006) qui rappelle que dans le monde ancien, en plus des hommes, des animaux, végétaux et dieux, se baladent aussi quelques fantômes (ces esprits des morts hanteront d’ailleurs toute l’antiquité). mais aussi le livre très récent de Barbara Böck, The Healing Goddess Gula. Towards an Understanding of Ancient Babylonian Medicine, publié en 2014 chez Brill, consacré donc en partie à la déesse Gula. Évidemment, ceux qui me connaissent un peu ne s’étonneront pas que cette déesse m’intéresse tout particulièrement parce qu’elle a pour animal de compagnie, ou comme « animal symbolique », un chien. Cette association du chien avec l’art médical demeure assez énigmatique — Barbara Böck en discute durant tout un chapitre — mais elle rappelle surtout que le chien est un compagnon des humains depuis fort longtemps et il n’est pas étonnant qu’il occupe, parmi les animaux, une position spéciale dans les cosmologies.
Les rituels de soin, d’exorcisme ou de divination sont extraordinairement sophistiqués pour ce que nous en savons, dans les cultures antiques du Proche-Orient, et omniprésentes dans la littérature où l’on passe, il faut bien l’admettre, autant de temps à rêver et à décrypter les signes et les présages qu’à agir ! (par pure association d’idée, on dira que le travail des chercheurs est aussi et d’abord un travail de décryptage, les tablettes se présentant la plupart du temps sous forme de morceaux, parfois fort petits, comme les pièces d’un puzzle qu’il s’agit de recomposer – sans parler du travail de déchiffrement des caractères cunéiforme !). Là aussi, l’importance de la magie et des rituels constitue un trait caractéristique de l’ordre du savoir dans les sociétés analogiques, qui les distingue fortement de nos mondes scientifiques (naturalistes) : la division du cosmos en étagements ontologiques suscite des agencements complexes de communications entre ces différents ordres du monde, et les humains, situés aux frontières des mondes divins et animaux, des vivants éternels et des morts, doivent prendre soin de ces mondes voisins, en les déchiffrant et en leur rendant hommage : le sacrifice, comme il a été montré depuis fort longtemps, constitue évidemment le symbole de cette communication entre les mondes.

L’autre grande culture lettrée du Proche-orient archaïque, c’est le monde Hittite, ou plutôt les sociétés qui se déploient en Anatolie, au nord de la Mésopotamie et au sud de la Mer Noire autour de la capitale Hattusa. De nombreux mythes nous sont également parvenus, et je signale cette compilation fort utile de Harry A. Hoffner, Hittite Myths, parue d’abord en 1990, réédité et complétée depuis, qui donne lecture des textes principaux de la mythologie Hittite et Hurrians : parmi ceux-là, mon préféré est sans aucun doute celui de la disparition de Telipinu dont j’ai déjà parlé ailleurs, ce dieu auquel Michel Mazoyer a consacré un livre que je n’ai pas encore trouvé (sous le titre, Telipinu, le dieu des marécages). J’ai trouvé extrêmement intéressante, dans le cadre de mes recherches sur les spécificités du polythéisme, la manière dont les dieux sont décrits, abandonnant parfois leur peuple, trouvant refuge chez des ennemis voisin, si bien qu’il faut déployer mult stratagèmes pour les ramener à bon port. Ces transferts et adoptions de divinités, ces recompositions des panthéons, préfigurent la profusion polythéiste de la Méditerranée gréco-romaine, et la tolérance qui est au cœur de son inépuisable richesse.

Forcément, il fallait que j’aille voir de plus près où en étaient les débats concernant les « sources » ou les « influences » proche-orientales sur Homère et Hésiode ! (Je laisse les relations entre la Mésopotamie et le monde de la Bible pour plus tard, mais il est évident que l’exploration des références explicites dans les plus vieux livres de l’Ancien Testament aux populations du Proche-Orient a longtemps constitué la motivation première des chercheurs – c’est moins le cas aujourd’hui où l’on étudie ces cultures pour elles-mêmes).
Le livre récent de Mary R. Bachvarova, From Hittite to Homer, The Anatolian background of ancient Greek Epic, Cambridge University Press, 2016, dans lequel je suis plongé en ce moment, fait le point sur cette question complexe, et aborde au passage et de manière détaillée, d’autres problèmes passionnants, notamment les modalités de transmission des récits et mythes, de l’oralité à l’écriture (et sans doute réciproquement). Voilà en effet des cultures où l’on parle beaucoup (et on trouve des traces de cette importance de la parole dans les textes avec des formules récurrentes comme « X ouvrit la bouche et dit à Y ») mais là encore, rien d’étonnant : comme dans les sociétés non-lettrées qu’étudient les anthropologues, des sociétés « peu lettrées » donnent à la parole un poids considérable. La parole engage celui qui parle et transforme le monde, à commencer par celui qui la reçoit. C’est ce qu’on appelle la dimension performative du langage, sans laquelle on ne comprend pas, pour donner quelques exemples, le fonctionnement de la démocratie Athénienne, les dialogues de Platon, la plupart des rituels religieux ou des incantations thérapeutiques. Ces civilisations ne sont pas des civilisations de l’écrit mais de la parole, il faut toujours s’efforcer de le garder à l’esprit (et mesurer dès lors ce qui nous manque quand nous essayons de nous les rendre présentes à l’esprit).


Une des meilleures introduction à l’univers des Hittites (et des peuples voisin avec lesquels ils ne cessent d’être en interaction), c’est l’ouvrage de Billie Jean Collins, The Hittites and their world (2007). On y trouvera une synthèse des dernières recherches en archéologie et ce qu’lles apportent à la connaissance de l’histoire, de la politique, de l’économie et de la religion Hittites, suivi d’un chapitre conséquent sur les relations des textes Hittites et des livres Bibliques. Agrémenté de nombreuses cartes et documents archéologiques, c’est un très bon point de départ (et ce serait une chouette idée de le traduire en Français).


Autre lecture en cours, qui renvoie là aussi à une préoccupation personnelle, celle de l’ouvrage d’Anne Porter, Mobile Pastoralism and the Formation of Near Eastern Civilizations. Weaving Together Society, Cambridge University Press (2012). Elle s’intéresse aux « tribus » pastorales nomades qui peuplaient les hauts plateaux, souvent désertiques, des abords du Tigre et de l’Euphrate au IIIème millénaire et à leurs relations avec les premières cités Mésopotamiennes. L’ouvrage est forcément très spéculatif, étant donné l’absence de documents écrits par les principaux concernés, et relève autant de la méditation philosophique qu’au travail serré de l’historien qu’elle est. Elle consacre notamment un long chapitre aux Amorrites, nomadisant sur les hauteurs du Djebel Bichri. On trouve trace de ces Amorrites dans les textes les plus anciens, dans lesquels ils sont souvent présentés comme des sauvages, ou si l’on veut parler comme les Grecs le feront plus tard, des « barbares ». Je ne serais pas étonné qu’Endiku, le compagnon de Gilgamesh, avant d’avoir été « civilisé » par la prostituée Shamat, aient appartenu à ce genre de peuplade : «Abondamment velu par tout le corps, il avait une chevelure de femme, aux boucles foisonnant comme un champ d’épis. Ne connaissant ni concitoyens, ni pays, accoutré à la sauvage.», tel était Endiku avant d’avoir été « corrompu » par la jeune femme envoyée par les dieux. On présente souvent l’apparition de la « civilisation » (avec force roulements de tambours), la « sédentarisation », et même « l’urbanisation », comme un mouvement puissant et irrésistible qui conduit par ses vertus propres toutes les populations d’une région à y adhérer. C’est là évidemment une tendance de la pensée qui relève de l’ethno-centrisme (et c’est encore un biais dans lequel nous sombrons trop souvent aujourd’hui quand nous décrivons des sociétés « primitives ») et d’une conception évolutionniste de l’histoire (et je ne serais pas surpris qu’à l’avenir, nous déchantions un peu à ce sujet). Le livre de l’anthropologue anarchiste James C. Scott (auteur que j’aime beaucoup parce qu’il excelle à bousculer les représentations inconscientes qui nous empêchent d’apercevoir la complexité des choses), Against the grain (traduit en Français celui-là, même si je n’ai pas pu attendre la traduction pour le lire, sous le titre : Homo domesticus. Une histoire profonde des premiers États, La Découverte 2019), m’avait mis la puce à l’oreille : bien sûr qu’il existait des populations non sédentarisées, des chasseurs-cueilleurs et des éleveurs nomades, gravitant autour de ces fameuses cités. Et que les relations entre les populations, disons, « nomades » et « sédentarisées » s’avéraient certainement beaucoup plus riches qu’on ne l’imagine : on commerçait, on faisait la guerre (on a de nombreux témoignages sur les « razzias » qu’opéraient les nomades), on s’échangeaient aussi des mythes et des rituels et pourquoi pas des dieux. Et, très probablement, quand les citadins n’en pouvaient plus du caractère oppressif du pouvoir royal, quand ils ne toléraient plus d’être exploités par ces rois supposés semi-divins, ou quand la famine sévissait et vidaient les greniers à blé, ils allaient trouver refuge dans les montagnes. De même quand un empire ou une culture s’effondrait : les populations ne disparaissaient pas pour autant (on perdait un monde peut-être, mais ce n’était pas la fin du monde). Là encore, un vaste sujet qui me tient à cœur.

Et puisque nous sommes au chapitre de mes lubies personnelles, voici le futur ouvrage qui devrait m’occuper dans les semaines à venir. La thèse de Stéphanie Anthonioz, L’eau, enjeux politiques et théologiques, de Sumer à la Bible, Brill 2009. S’il y a bien un sujet qui devrait nous préoccuper dans le futur (et je le crains dès aujourd’hui) c’est bien la question de la disponibilité de et de l’accès à la ressource en eau. Or, en Mésopotamie et dans le Proche-Orient ancien (et moderne), l’eau représente une richesse considérable, se tient au cœur de la vie quotidienne, et présente même déjà tous les caractères d’un enjeu géopolitique. Il suffit de contempler une carte de géographie pour s’en convaincre et d’observer comment tout ce monde va se déployer autour de deux fleuves vitaux, et des marécages qui se déploient à leur embouchure : le Tigre et l’Euphrate. Pensons au simple fait que la naissance de l’agriculture céréalière est impossible sans l’invention de l’irrigation. Ces fleuves et ces mers sont autant de frontières, leurs abords sont des territoires prisées, on y fait la guerre mais on s’y rencontre aussi ! Et n’est-il pas symptomatique que ces premières civilisations agricoles aient aussi inventé le déluge, dont on sait l’importance dans les mythes et religions Méditerranéennes ! Et je n’évoque ici que quelques points développés par Stéphanie Anthonioz sans son livre : sa table des matières constitue une mine de promesses pour l’esprit, et j’en parlerai certainement sur ce blog dans quelques semaines !
Pour finir, en guise de clin d’œil, sur la dizaine d’ouvrages que j’ai mentionnés dans cet article, sept ont été écrits par des femmes. Et sur ce, je vous laisse méditer sur les relations de genre dans les milieux de l’Assyriologie et de l’Hittitologie !