Lettre à Damien (Deuils et sentiment mélancolique)

Cher Damien,

J’ai reçu une lettre que les services des impôts t’avaient destiné, l’année dernière, quelques mois après ton départ. Je n’ai pas cherché à faire suivre le courrier. Du reste, l’hiver dernier, le propriétaire m’a appris qu’on t’avait retrouvé, noyé, sur une plage de l’île de la Réunion.

J’ai souvent pensé à toi depuis que je me suis installé, en février 2025, dans l’appartement mitoyen de celui que tu occupais. Celui que tu t’apprêtais à quitter en réalité, puisque nous ne sommes restés voisins que durant deux semaines. J’arrivais. Tu partais. Histoire vieille comme le monde. Comme le nôtre de monde, le tien comme le mien.

Tu m’avais parlé d’un grand voyage, sur l’île de la Réunion. Il fallait que tu partes, tu ne pouvais plus rester ici. La veille de ton départ, on s’était croisé dans le couloir et j’étais entré dans ton appartement quasiment vide. Il restait cependant une collection de boîtes en fer blanc vintage, sans doute prisées de quelques collectionneurs (on trouve des collectionneurs pour toute sorte d’objets), et un amas de coquillages aux formes baroques et aux couleurs variées. « J’aimerais te les confier », m’as-tu dit. « Le reste, je m’en fiche, je jette. Mais ces coquillages et ces boîtes, ça me fait de la peine de les laisser à personne ». Les laisser à personne. J’ai dit « d’accord, j’en prendrais soin ».

Maintenant, c’est moi qui m’en vais, un an et demi plus tard. Et je ne sais que faire de cette collection de boîtes en fer blanc et de ces coquillages. Moi aussi je pars avec pas grand chose. Ce qui loge dans le coffre de l’automobile, aucun meuble. Finalement, je les ai laissés, ces boîtes et ces coquillages, devant la porte de la boutique du Secours Populaire, soigneusement rangés dans un carton. La boutique ouvrira demain. J’ignore ce qu’ils en feront, quelle histoire leur viendra à l’esprit en découvrant cet étrange don. Il ne restera pas grand chose de nous, mon pauvre Damien. Des coquillages et des boîtes, et cette lettre que je t’écris maintenant que tu n’es plus là. Définitivement plus là.

La scène de ton départ est restée gravée dans mon esprit. J’étais présent, au bas de l’immeuble, quand tu as entrepris de gravir la rue Fernand Forrest. Tu m’as fait un petit signe de la main. « Bonne chance », j’ai dit. D’ici à la gare, il y en a bien pour une demi-heure de marche, et ça n’est jamais plat. La vieille ville n’est jamais plate. Tu portais un lourd sac sur les épaules, et rien de plus. Puisque tu es mort là-bas, c’est que tu as réussi à aller jusqu’à l’autre bout du monde, l’île de la Réunion. Tu en avais vu des îles et des continents : les coquillages amassés durant tous ces voyages en témoignent. Certains écrivent des livres, d’autres ramassent des coquillages. Nous sommes frères en quelque sorte.

Dans ce bel immeuble bourgeois habitent d’autres naufragés, des gens comme toi et moi, qui n’ont nulle part où aller et se retrouvent ici parce que les loyers ne sont pas chers et le propriétaire accommodant. Des hommes, mais aussi des femmes, qui se sont échoués là, prennent une location, et survivent comme ils peuvent. Une pause dans ce long naufrage qu’est l’existence.

La personne qui prendra ma suite est une jeune femme aveugle que j’ai rencontrée quand elle a visité l’appartement. Elle a demandé si elle pouvait amener son chien. Un chien d’aveugle. Pendant la visite, elle est restée debout au milieu du salon, tandis que le propriétaire et moi lui décrivions les lieux, le salon, le cabinet de toilettes et la chambre. La haute fenêtre qui donne sur cet incroyable panorama, les montagnes au loin, les couchers de soleil fantastiques : certains soirs on dirait que les volcans explosent. Elle a dit : « J’aime la lumière. Il y a beaucoup de lumière ici. Là d’où je viens, c’était tellement sombre. »

Il y aura un chien. Mais aujourd’hui, depuis que j’ai laissée Iris chez l’amie de mon frère à Tours, définitivement sans doute, parce que, là où je vais, m’en occuper serait impossible, aujourd’hui, il n’y a pas de chien. Il reste une petite souris qui court sur le parquet, passe tout près de mes pieds. La pauvre. J’espère qu’elle trouvera une voie de sortie.

Iris demeure pourtant, comme une hantise. Je suis triste à mourir. La place qu’elle occupait hante mon appareil perceptif, telle les membres manquants, l’illusion des amputés comme disait Malebranche. Une hantise affective. À chaque fois que, sans y prendre garde, mon regard se pose à la place où elle était, j’éprouve la douleur de la déception, car cette place est vide. J’ai modifié la disposition des meubles. Son divan, son fauteuil. Changé les couvertures, les draps, les couleurs. Tous les gens qui ont perdu un être cher connaissent cela. Son absence est insupportable, comme l’aura été celle de mes chiens précédents après qu’ils sont partis. Toutefois, Iris est toujours quelque part, là où je l’ai laissée, où je pourrais la revoir de temps en temps si j’en ai l’occasion. Cela console un peu. Elle a treize ans et demi. Il lui reste encore quelques belles années à vivre, je l’espère, peut-être autant d’années que moi du reste, car il est possible que je ne fasse pas long feu. Cela ne m’étonnerait guère que nous partions elle et moi de concert, à quelques jours d’intervalle. Cette pensée m’a souvent hantée ces dernières années, en la voyant vieillir, et comme mon propre avenir ne m’enthousiasmait guère : une sorte de fin logique. Elle était ma raison de vivre. Elle l’est toujours en un sens. Une partie de moi rêve d’obtenir un logement où nous pourrions nous retrouver pour terminer cette histoire ensemble. Une partie de moi seulement. L’autre partie ne veut pas de logement. Elle préférerait errer d’un endroit à l’autre, c’est-à-dire nulle part, pour le temps qui me reste.

Quand tu es parti, Damien, je ne savais pas que j’avais un cancer. Le futur, bien qu’incertain, comme pour tous les précaires, s’annonçait exaltant. J’avais envie d’amour, de rencontres, de découvertes. La ville me plaisait, toute cette population bariolée, toutes ces langues, ces visages. La couleur, oui, les couleurs des peaux, la sonorité des langues, tout cela m’avait tellement manqué dans les villages reculés où j’ai vécu.

Il y a six mois, tout a changé. Le cancer, puis l’effondrement économique, les problèmes familiaux, loin d’ici. Le mieux était de partir, de retourner dans une autre ville, où je suis né il y a longtemps, où j’ai grandi, où je m’étais juré de ne plus jamais remettre les pieds. C’est comme ça. Il ne faut jurer de rien.

Moi non plus, je ne sais pas très bien ce que je vais faire là-bas : traiter ce cancer, m’occuper de mon père, un peu. Je n’ai pas de logement. Plus de meubles. J’irai à droite et à gauche. Je me débrouillerai. Il faut passer l’hiver, ensuite, je planterai une tente de camping quelque part et ça fera l’affaire. J’irais à l’hôpital quand ce sera nécessaire. Je prendrai rendez-vous avec une infirmière pour mes injections mensuelles. Il y aura beaucoup de temps libre. J’espère aller au bord de la mer, le plus souvent possible, écrire un dernier livre. On verra.

Plus on vieillit, plus on insiste et persévère sur ces sentiers personnels, moins on ressemble aux autres. Même des ami·e·s qui partaient naguère à l’aventure ont finir par se ranger, fonder une famille, faire carrière, accéder à la propriété, et attendent maintenant la retraite. Nous, quand vient l’heure, nous ne laissons rien derrière nous, parce que nous ne sommes attachés à rien. Parce que personne ne nous attend nulle part. Ton sac à dos suffisait à contenir toutes tes propriétés, et moi, c’est le coffre de l’automobile. Pas de meubles donc.

(qu’est-ce qu’un meuble ? Mot étrange. Le meuble renvoie à la mobilité, alors qu’il est par essence lourd, encombrant, et rarement déplacé. Au néolithique, les premiers « meubles » étaient en pierre. Autant dire qu’on ne les déplaçait pas et qu’on ne les appelait certainement pas ainsi. On les recréait au besoin. Le concept de meuble n’a de sens que rapporté à l’immobilier, c’est-à-dire à la propriété. La langue commune des sociétés bourgeoises est fondée sur la propriété : l’ontologie qui la sous-tend, ou que cette langue instaure, est celle qu’a imposé, par la violence, l’imaginaire avide et rabougri des bourgeois. La mobilité du meuble est relative à l’immobilité, aux immeubles. C’est-à-dire à la sédentarité. Ce qui ne fait aucun sens chez les éleveurs nomades de l’Asie Centrale, qui se déplaçaient naguère (plus rarement aujourd’hui) avec leur yourte, encore moins chez les tribus qui vivent encore dans les forêts tropicales et dont la hutte peut être détruite et reconstruite en une seule journée si besoin est, après une tempête par exemple. J’attends le début du printemps pour m’installer sous une tente dans un camping municipal à quelques euros la nuit. On en trouve encore. On peut en changer chaque semaine par exemple. Juste un endroit pour dormir et faire un peu de cuisine. Et se reposer. L’hormonothérapie promet des coups de fatigue fréquents. Il faut pouvoir s’allonger quelque part et fermer les yeux. Une tente confortable, suffisamment spacieuse, fera l’affaire.

Quand on ne suit pas les chemins principaux, quand on mène une vie à sa guise, en se laissant porter, allant ici à cause du paysage, et là-bas par amour, on prend une distance folle avec le monde. Tout autour, les gens continuent à vivre, suivent avec soin le script qu’on leur a mis dans la tête, et s’en trouvent rassurés – bien que parfois bizarrement indisposés. À l’inverse, on se sent souvent seul sur un chemin que peu emprunte. Il faut une immense et terrifiante capacité à la solitude pour suivre ces petits chemins queer. Parce qu’ils n’ont pas été défrichés. Ces périples que guide une sorte d’instinct, ou d’inspiration, procurent parfois un sentiment d’irréalité. La réalité repose sur une adhésion collective à un monde commun, une sorte de rythme, scandé par les naissances, les mariages, les enterrements, le travail et la retraite, les enfants qui deviennent grands et la maison qu’on n’a jamais fini de payer. Nous, mon cher Damien, n’avons jamais vraiment adhéré. Pas d’enfants, pas de carrières, pas de proriété. La retraite, on n’y a jamais songé – d’autres diraient qu’alors on n’a pas d’avenir. Peut-être. Peu importe. Il se peut qu’on ait essayé. Mais ça n’a pas marché, ça n’était pas pour nous et aujourd’hui, l’âge venant, on n’adhère plus du tout. Et plus je vieillis, plus j’ai l’impression d’entrer dans une sorte de clandestinité. Une vie à côté des autres. En marge comme on dit.

Dis-moi. Est-ce que ton embarcation a chaviré, ou qu’une vague t’a emporté ? Ou bien as-tu nagé trop loin du rivage, là d’où l’on ne revient pas ? Était-ce un accident ? Ou voulais-tu en finir ? Et surtout : est-ce que tu étais seul à ce moment-là, je veux dire, juste avant de mourir ? Avais-tu des amis ? Des ennemis peut-être ?

Je m’en vais à mon tour. Encore une fois. Je ne compte plus les fois où je suis parti. À chaque fois, il faut faire le deuil. De petits deuils, certes, vu qu’on n’a pas vraiment pris le temps de s’attacher, mais tout de même. Chaque petit deuil est une petite mort. On pense souvent au deuil comme si c’était la mort de l’autre. Mais en réalité, c’est aussi la mort de quelque chose en soi, une petite partie de soi. Cette partie où nous étions attachés à quelque chose, ce quelque chose dont on se sépare, ce quelque chose qu’on quitte. La douleur de l’absence après la séparation peut être intense. Je redoute ces moments où je me retrouve seul dans un appartement vide. À ce moment précis, il me semble que je pourrais disparaître dans le néant. Mais en général, cette douleur passe. Elle passe parce que c’est un petit deuil. Elle passe dans la mesure où l’attachement se défait, qu’on le veuille ou non. D’autres habitudes se mettent en place en l’absence de ce que nous avons quitté.

Pour certaines et certains, le deuil est une chose impossible. Le drame des personnalités mélancoliques, c’est qu’elles refusent de mettre fin au deuil, cultivent le souvenir du disparu, et prolongent la mélancolie bien au-delà de ce qu’on appelle habituellement le deuil. Leur deuil est interminable et il ne saurait prendre fin. Le mélancolique revendique même de ne pas terminer le deuil, d’être à jamais en deuil. Il en veut au monde entier de terminer le travail du deuil qu’il se refuse à terminer, et finit par se couper du tout autre, pour consacrer le temps qui lui reste à vivre à rendre hommage, par sa tristesse inconsolable, au disparu.

Ce qui est terrible dans la période que je vis, c’est l’accumulation de ces deuils. C’est pourquoi je suis plongé dans un état étrange, mélancolique d’une certaine manière. Je me protège d’un éventuel effondrement. J’attends le moment où je vais m’effondrer. Mais d’un autre côté, je n’ai pas le sentiment que ce moment-là arrive.

Il y a sans doute une différence ici entre les personnalités disposées à la dépression et celles qui manifestent au contraire de l’angoisse. Je fais partie des secondes. L’angoisse, d’une certaine manière, est toujours en mouvement. Elle est en mouvement dans l’esprit, dans le corps, elle agit, ou plutôt, son agitation ressemble à une activité. Qui permet d’aménager, d’accompagner la douleur. L’angoisse est une sorte de surcroît de vitalité désordonnée qui peut tourner à la panique. La dépression, au contraire, c’est l’arrêt de tout. L’effondrement de toute action, de toute activité, de tout désir, de tout agency. L’état mélancolique, dans mon cas, représente une approximation de la dépression, typique des angoissés. Mais qui, parce qu’elle est entretenue, cultivée, parce qu’elle est en partie désirée, devient aussi un état que je contrôle, un pouvoir que j’ai de transformer la tristesse en affect mélancolique, et pour tout dire poétique. J’habite alors en poète. La douleur demeure, mais elle est transformée.

Je m’autorise en quelque sorte à être mélancolique. C’est d’ailleurs dans la mesure où je m’y autorise, où je la cultive, que cette mélancolie diffère de la mélancolie du mélancolique au sens psychanalytique. Je verse du côté de l’esthétique de la mélancolie, qui procure en réalité autant de plaisir que de peine, qui transforme la tristesse en une sorte de beauté, de vie digne, porteuse de signification, d’une profondeur philosophique et existentielle. Mélancolique, je sais que je touche à quelque chose de la condition humaine.

C’est pourquoi, par exemple, je prends ce détour de t’écrire, Damien, plutôt que de parler directement en nom propre. Même si en réalité, évidemment, je parle avant tout de moi et de mon état. Quand je t’ai vu partir avec ton sac à dos en direction de la gare, par les rues escarpées de la ville, il m’a semblé que tu étais heureux, plus excité que triste à l’idée du monde incertain dans lequel tu allais te retrouver.

Prendre un avion pour une île lointaine. Quand je t’ai demandé : « Est-ce que tu connais quelqu’un sur place ? » Tu m’as dit que tu avais quelques amis, sans doute. Peut-être quelques-uns sont-ils encore en vie. Peut-être se souviendraient-ils de toi. Bref, tu n’en savais rien. Mais tu jouissais d’un certain pouvoir, d’un minimum d’agency, qui te donnait la force de tout plaquer et partir, comme je le fais aujourd’hui.

C’est étrange que ce sentiment d’agency, ce peu de pouvoir, soit d’autant plus intense qu’il est en réalité extrêmement réduit, que très peu de choses dépendent de nous et que l’avenir est incertain. La plupart des gens vivent des vies réglées, réglées pour l’avenir, disposent déjà de cartes de vie sur lesquelles sont tracés au feutre grossier des chemins larges comme des avenues où tout le monde s’engouffre. Une interruption leur fait horreur. Toute interruption est une catastrophe, dont ils peinent à se remettre.

Ils s’efforcent de croire que tout restera à peu près comme c’est maintenant, que le présent se prolongera indéfiniment dans le futur. Au moindre aléa, ils sont perdus. C’est ainsi que se forme et s’épaissit le sentiment de réalité : une croyance commune dans la continuité des choses, des styles de vie, à laquelle chacun contribue en y adhérant et en la renforçant jusqu’à ce qu’elle semble réelle. Et puis, un jour, une catastrophe survient, un glissement de terrain, un éclat de bombe, un divorce. Tout s’effondre.

Ces gens-là se plaignent d’avoir très peu d’agency, à raison sans doute. Ils appliquent toute leur volonté à accomplir leur destinée, à l’accomplissement de laquelle ils ont consacré toute leur vitalité, l’existence dont ils ont posé les fondations il y a longtemps, ce récit banal dans lequel ils se sont embarqués avec tous les autres. On vous raconte une vie, comme un conte pour enfants, et vous vous efforcez de la reproduire, en imaginant qu’elle est entièrement de votre fait, qu’elle vous appartient, qu’elle ne doit rien à personne. Puis le doute s’installe et la frustration, vague et embarrassante, vous gagne. Certains semblent penser que plus tard, avec la retraite, les choses seront différentes, qu’ils retrouveront une forme de pouvoir, de liberté. Je ne suis pas sûr que ce soit le cas, car avec l’âge vient le temps de la maladie et des deuils, et peu de gens sont épargnés.

Au contraire, si vous avez pris l’habitude de suivre de petits sentiers dont la destination est incertaine, des chemins qui ne mènent nulle part, qui ne sont pas balisés, qui sont peu empruntés, recouverts par une végétation dense, que vous devez à chaque pas défricher, ouvrir, alors l’existence devient une sorte de création continuelle, une invention. Les traces que vous suivez ne sont pas celles qu’on vous invitait à suivre à l’école ou plus tard. Ce sont les traces laissées par les dieux, disaient les néoplatoniciens, à destination des âmes insatisfaites de leur condition. Qui voulaient non pas seulement vivre, mais vivre plus intensément.

C’est comme avancer au gré de petites illuminations, en suivant de petites étoiles dans le ciel. Votre pouvoir est sinon immense, du moins intense. Car tout cela dépend de vous. Vous pourriez, après tout, vous arrêter là, ou bien repartir. Vous pourriez coucher ici, ou bien là-bas. Vous pourriez aussi vous jeter du haut d’une falaise quand vous en aurez marre, vous noyer dans l’océan. J’ai toujours pensé que la liberté était liée à la possibilité du suicide. Une grâce qu’on s’accorde. Laissons cela pour plus tard. Pour le moment, j’ai accepté ce traitement pour le cancer. Jusqu’à ce que je ne l’accepte plus. Il reste des options.

Je me rends compte que dans mon cas, il a fallu beaucoup travailler intellectuellement, émotionnellement, affectivement, ces six derniers mois, pour faire mien ce cancer, mais aussi pour accepter le traitement. Je suis passé par tous les états. C’est désormais une acceptation active, une affirmation. Je ne me suis pas laissé traiter, j’ai pensé cette chose-là qui m’arrive. Je me suis informé. Je veux bien ce traitement pour des raisons qui m’appartiennent et qui ne sont pas des raisons médicales, juste parce qu’il faudrait à tout prix survivre. J’ai d’autres raisons qui m’appartiennent. Mais ces raisons sont miennes. Ce cancer est mien et le traitement sera mien aussi. C’est la raison pour laquelle, malgré tout les empêchements, les inconvénients, les effets secondaires, je prends les choses avec une certaine philosophie, comme on dit. Et on peut le dire ici de manière littérale. La philosophie, en définitive revient dans ma vie par la porte du cancer. Je ne m’y attendais pas.

C’est tout un rapport au corps qui se modifie, qui se défait. Il avait déjà commencé à se défaire. En réalité, depuis quelque temps, je me sentais vieillir, même si physiquement, je ne souffre d’aucun symptôme en particulier. Je savais que ça allait arriver. Et je sais que le traitement accélérera ce processus.

De ce corps, j’en ai déjà bien usé. Je le replace dans une histoire, une biographie. La biographie du corps, c’est l’usage que j’en ai eu. Évidemment, les choses ne seront plus comme avant et c’est normal. On vieillit un jour ou l’autre. J’ai donc fait à l’avance le deuil du corps, d’un corps tout-puissant, qui ne fait pas défaut quand on en a besoin, d’un corps qu’on peut encore améliorer, qui peut progresser, faire plus encore. Tout cela devient ridicule quand on a bientôt 60 ans. Non. Ce corps fera moins. Il est temps de passer à autre chose. Il faut savoir faire avec ce qu’on est devenu.

De manière tout à fait significative, l’hormonothérapie que j’ai entreprise, ou qui s’entreprend en moi et dont j’observe les effets, vise précisément à faire cesser la production de testostérone, qui est l’hormone mâle par excellence, à la fois chimique et symbolique, celle dont les masculinistes, inquiets, angoissés, frustrés, s’efforcent au contraire d’augmenter la production de manière à paraître ou à se sentir plus masculin. Les pauvres abrutis. Quand ils se réveilleront avec un cancer de la prostate, et qu’il leur faudra à tout prix faire baisser la production de leur chère testostérone, ils se verront pousser des seins et subiront des bouffées de chaleur. Je serais le dernier à les plaindre.

Il y a ici une sorte d’ironie qui me plaît assez. Depuis des années, je travaille sur les questions féministes et queer, et c’est vrai que cette question de la testostérone peut être entendue comme une des causes chimiques, pour ainsi dire, de la violence, de la violence masculine en particulier, et donc de la violence tout court. Je me laisse imaginer que si l’on parvenait à faire cesser dans tous les corps mâles la production de testostérone, alors le monde se porterait mieux, serait plus doux, plus aimable. Il serait plus doux, il serait moins nerveux, il serait plus juste. La testostérone, c’est l’hormone du soldat. C’est l’hormone d’Ajax, d’Achille, d’Héraclès. C’est l’hormone de la violence, du meurtre, du viol.

Tout à l’heure, alors que j’étais occupé à mille choses en même temps, je me demandais comment j’arrivais à faire tout cela sans m’effondrer et où je trouvais cette énergie. Alors je me suis rappelé que les femmes vivent exactement ce genre de situation, et certaines femmes la vivent quotidiennement depuis toujours. Elles doivent s’occuper de mille choses à la fois. Et quand elles sont fatiguées, elles n’ont pas d’autre choix, car leurs enfants sont rentrés de l’école et le mari du travail. Il y a des tas de choses à régler partout. Il faut tenir compte des agendas serrés. Elles n’ont pas un moment à elles.

Je pense à la chanson « Woman of Many Faces » de Celeste. Je relativise alors grandement la séquence que je vis : cancer, déménagement, deuils, m’occuper de mon père, etc. Je me dis que la plupart des femmes vivent ça tout le temps. Et en réalité, bien pire, bien plus intensément. Car pour moi, il y a un moment où je pourrais évidemment me reposer, j’aurais du répit, beaucoup de répit. Comme tantôt, tandis que je marchais dans les petites montagnes autour de Thiers, pour une dernière fois, avant de quitter la ville et ses alentours.

Depuis une dizaine d’années, je suis fasciné et conquis par la perspective féministe queer, notamment les œuvres de mes chères Sara Ahmed et Lauren Berlant (et beaucoup d’autres frangines). Je fais un lien entre ce qui m’arrive maintenant avec ces médicaments qui vont faire cesser la production de testostérone en moi, et ainsi freiner la prolifération des cellules cancéreuses, et cette féminisation de mes pensées, de mon univers affectif et imaginaire.

C’est l’une de mes façons de donner sens à ce qui arrive là, maintenant. Peu importe le temps qu’il me reste à vivre. J’embrasse cette nouvelle vie avec intérêt, et même avec curiosité. J’aurais une vie de malade, certes, mais pas seulement. Une vie d’errance. Une vie, pour le coup, queer. Ce n’est pas pour rien.

La dernière séquence de ma vie sera encore plus queer que les précédentes. Encore moins dans les clous, encore plus hors normes. Une belle conclusion somme toute. Une loyauté à mes propres pensées. Vivre autant que possible en accord avec ses pensées, ce qu’on appelle, être philosophe. J’ai préparé le terrain et je suis là où je devais être. Cela me va, évidemment. C’est tout moi. Comme me disait une amie, en le regrettant, parce qu’elle m’aimait bien, il y a des gens qui ne sont pas faits pour suivre les normes.

D’après ce que j’ai compris, Damien, tu étais l’enfant capricieux (a willfull subject) de la famille, qui fait tout à l’envers des autres et ne tient pas en place. Une bonne tête d’aventurier. Qui aura arpenté toutes les plages et les récifs et récolté tous ces coquillages. J’espère d’une certaine manière te rendre hommage à travers ce texte.

Quand on s’en va, quand on quitte, les autres restent. Les autres gens continuent leur vie. Je suis parti tellement souvent. Tous ces départs m’épuisent. Je me sens vieux. Une partie de moi aimerait un jour se poser et dire voilà, si je pouvais juste m’arrêter ici et finir ma vie comme ça, tranquillement.

Mais la précarité aura toujours été l’horizon de ma vie. Son élément, sa matière. C’est ainsi. Une autre partie de moi ne supporte pas sans doute l’immobilité. La peur de mourir, de s’endormir pour toujours. Elle veut encore vivre des choses, pas juste vivre, peu m’importe de respirer, quel intérêt ? Une vie transitive, pas vivre pour vivre, comme le prône stupidement les adeptes de l’acharnement médical.

Quand j’étais plus jeune, cette mobilité s’est vite imposée comme un besoin vital. Je ne restais pas longtemps au même endroit. J’aimais ça : pas tant partir qu’arriver quelque part. Je bougeais. J’avais décidé très tôt qu’il fallait à tout prix accumuler un maximum d’expériences, de préférence radicales, de manière à pouvoir alimenter plus tard le contenu de récits, de livres. Puisque je voulais devenir écrivain. J’avais lu cette recette existentielle chez Malcolm Lowry. Je l’ai suivie à la lettre pendant pas mal d’années, avec quelques arrêts qui n’ont pas été de grandes réussites. Mais aujourd’hui, ce n’est plus pareil.

Je pense avoir vécu mon lot d’expériences et j’ai de quoi raconter pour encore pas mal de livres. Seulement voilà, cette fois-ci, je n’ai pas vraiment le choix. Si j’avais pu, je pense que je serais resté ici plus longtemps, dans cette ville, dans cet appartement. Au moins jusqu’au décès de mon chien. Mais il faut partir, alors partons.

J’évite autant que possible de croiser des personnes que je connais. Je les repère à l’avance dans les rues, je change de trottoir, je change de rue, je fais un détour. C’est insupportable, ces adieux.

« Et alors ? Comment vas-tu ? Et ton chien ? Où est passé ton chien ? Tu n’as plus ton chien ? » « Eh non. » « Alors tu vas partir. Tu vas où ? Tu vas habiter où ? » « Je ne sais pas. »

Tu dois connaître par cœur ce genre de rencontres d’avant les départs, Damien. Je les évite.

Bien. Laissons les gens rêver de l’île lointaine sur laquelle tu avais prévu d’aller et sur laquelle tu es allé, manifestement, puisque c’est là-bas qu’on t’a retrouvé mort, noyé. Quand on part, on abandonne ceux qui restent. C’est pourquoi ils vous en veulent toujours un petit peu. Ils vous en veulent aussi peut-être d’avoir ce courage qu’ils n’ont pas. Pas sûr d’ailleurs qu’il s’agisse seulement de courage. Le courage se gagne toujours sur la douleur. Ce n’est pas parce qu’on s’en va qu’on ne souffre pas de s’en aller.

Surtout quand on atteint un certain âge. Les jeunes, qu’ils partent, c’est normal : on dit qu’ils vont faire leur vie. Mais à presque 60 ans, ça paraît incongru. À presque 60 ans, on est censé avoir fait sa vie, s’être posé, rangé, attendre la retraite ou les vacances.

C’est toute une région que je quitte, dans laquelle j’aurais vécu plus de 20 ans. Dans différentes montagnes. C’était bien. Je ne regrette pas cette vie-là comme je ne regrette pas les vies précédentes, excepté mon mariage dont j’ai déjà parlé longuement dans Un Débarras. Il faut bien aussi, pour faire une vie complète, éprouver des regrets, de la honte et de la culpabilité.

Je suis donc retourné marcher une dernière fois en direction des pierres folles, dans les petites montagnes au-dessus de la ville. Parfois sans y prendre garde, mon regard se perd à la recherche d’Iris. Je me retourne pour voir si elle me suit. Je regarde devant moi pour voir si elle me précède. Je passe devant une belle prairie verdoyante, dans laquelle elle ne pouvait s’empêcher d’aller galoper, chasser un peu le mulot. Et puis je grimpe par un sentier qui fraye comme il peut au milieu des ronces et des genêts jusqu’aux rochers de granit et de schiste, les Pierres Folles. Je suis au milieu de la forêt, sur ce promontoire, là où nous avions l’habitude de faire une pause. Je regarde autour de moi.

Elle n’est pas là, mais j’ai l’impression qu’en insistant, en regardant plus fort, elle pourrait apparaître. Et c’est seulement à ce moment-là que je me sens presque sur le point de pleurer.

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