Littérature IA

Quelques remarques (intempestives) du matin au sujet de cette nouvelle littérature produite, entièrement ou en partie, par des IA (et vendue chez certains libraires)

1. En tant qu’écrivain sans succès, qui se fiche bien de l’industrie du livre, laquelle industrie du livre me le rend bien, ces livres générés par IA ne changeront rien à ma situation, et je dois même admettre que ça me fait ricaner doucement dans mon coin.

2. Étant donné les ambitions stylistiques de la majorité des livres publiés, je doute que les lecteurs voient une différence flagrante entre les productions d’auteurs et d’autrices en chair et en os et celles des IA. La littérature mainstream, celle qui se vend le mieux et décore les rayons livres des grandes surfaces, s’en trouvera souvent probablement « améliorée » – a fortiori dans la mesure où les IA apprennent à écrire en déchiffrant du Guillaume Musso ou d’autres écrivains à la mode.

3. Ce que je veux dire, c’est que jamais une IA ne pourra produire The Waves (Virginia Woolf), Ulysses (Joyce), Sous le Volcan (M. Lowry), On a marché sur la lande (Arno Schmidt), JR (W. Gaddis), Against the day (T. Pynchon), Extinction (T. Bernhard) et, pas non plus l’Épopée de Gilgamesh ou l’Odyssée (et j’ai quelques milliers de livres en tête qu’aucune IA ne saurait produire). Parce que ces textes ne ressemblent à aucun autre. (et certainement pas à ces innombrables textes qui ressemblent à tous les autres, s’efforçant de ressembler à tous les autres).

4. On me rétorquera : oui, mais en littérature, le style ne fait pas tout. Et on aura raison ! Il y a aussi l’imagination, et aussi l’idée, voire la thèse (plus ou moins géniale). Je concède aisément que certains livres, qui n’ont pas d’ambitions stylistiques ou formelles particulières, n’en restent pas moins inimitables, parce que l’autrice ou l’auteur l’ont extrait du fonds de leur personnalité, elle-même hors du commun. Ce qui augmente sérieusement la liste des livres inimitables par une IA. (N’oublions pas toutefois le cas, assez fréquent, de ces écrivain‧e‧s qui, surfant sur la vague d’un premier succès, parfois un texte de grande qualité, très personnel, passent le restant de leur existence à s’imiter eux-mêmes, s’offrant dès lors plus aisément au risque d’être imités à leur tour, et pourquoi pas par une IA.

5. Un mot pour les amateurs de poésie dont je vois les doigts délicats se lever au fond de la salle, près de la fenêtre qui donne sur le jardin : je ne vous oublie pas (pour une fois). Ce que j’ai dit plus haut vaut évidemment pour Walt Whitman, T.S. Eliot, Saint-John Perse, ou René Char – pas demain la veille qu’une IA sortira tout de go et sur demande des vers comme ceux-ci :

« Ah! toutes choses de mémoire, ah! toutes choses que nous sûmes, et toutes choses que nous fûmes, tout ce qu’assemble hors du songe le temps d’une nuit d’homme, qu’il en soit fait avant le jour pillage et fête et feu de braise pour la cendre du soir! – mais le lait qu’au matin un cavalier tartare tire du flanc de sa bête, c’est à vos lèvres, ô mon amour, que j’en garde mémoire. »

6. La vraie question, à mon humble avis (qui se fiche donc, pour des raisons de vengeance personnelle, de l’effondrement probable de l’industrie du livre dans les décennies à venir), c’est : pourquoi ça ne dérange pas et ne dérangera pas les lecteurs et lectrices de lire des ouvrages produits par les IA – qu’iels le sachent ou non d’ailleurs. Parce qu’iels ne verront pas la différence avec les livres qu’iels ont l’habitude de lire. Leur plaisir sera le même. Et croyez-moi, je dis cela sans aucune condescendance. Il m’arrive de lire des livres qui n’ont pas d’ambition littéraire particulière, et dont la narration ne brille pas spécialement par son univers imaginaire ou les idées qu’elle porte (j’en ai même écrit un !). Je les lis pour me détendre, comme on regarde une série télévisée dont le narratif est dénué de toute surprise, qui ronronne, se répète. Ça fait du bien, et c’est parfois tout ce qu’on demande à la littérature – la plupart des lecteurs et lectrices que je connais ne lisent que des livres de ce genre.

7. Si maintenant on voulait défendre la littérature écrite par des auteurs/autrices contre la production des IA, alors il faudrait je crois commencer par interroger, ce qui distingue les deux types de texte. On serait peut-être amené à invoquer de vieux concepts, qu’il faudrait sans doute dépoussiérer dans ce nouveau contexte, comme l’originalité, la personnalité, l’inimitable, l’ambition littéraire (« l(es)’ histoire(s) de la littérature » aussi), voire, dans une perspective plus queer, l’inconfortable, le dérangeant, l’étrangement familier, le troublant. Et ce faisant – et là, bien sûr, je prêche pour ma chapelle – il faudrait diffuser « l’art de lire autrement » – pour d’autres motifs que la détente par exemple : s’il s’agit de « se détendre », je crains que les IA fassent l’affaire.

 

(La littérature générée par IA trouve assez logiquement sa place dans une économie des mondes de la culture centrée sur le profit, sur le versant de la valeur « mercantile » des oeuvres (échangées comme des marchandises). On n’est pas regardant sur les moyens et les secrets de fabrication dans le business de manière générale)

 

Les remarques ci-dessus valent bien évidemment pour la musique, les arts visuels etc… Il deviendra de plus en plus difficile de distinguer dans la production musicale et artistique mainstream ce qui vient d’une IA (en totalité ou partiellement) et ce qui n’en vient pas.
Au point que dans quelques décennies, la question deviendra absurde, ne se posera même plus (d’ici là, me direz-vous, l’industrie du livre et des arts se sera tout bonnement effondrée, ne ressemblera en tous cas plus du tout à celles que nous connaissons aujourd’hui, et une bonne moitié de l’humanité aura vraiment d’autres trucs plus urgents à penser que le statut des artistes etc.. genre survivre – c’est déjà le cas du reste pour une bonne partie de ladite humanité)

 

NB :

La vrai catastrophe de l’IA c’est le caractère exponentiel de sa croissance.
Cette histoire d’IA dans les librairies c’est du pipi de chat.

À un point que nous sommes incapables de concevoir.
Le prix à payer, environnementalement, socialement, politiquement, etc.. est déjà, et sera chaque jour, plus effarant.
On parle souvent de la période d’après 1945 comme l’ère de l’accélération (de l’extraction des ressources humaines et non-humaines et de la production de marchandises etc) comme de la « grande accélération ».
Mais là, c’est encore autre chose.
Ça ne se joue pas sur un demi-siècle.
Mais quelques années.

Le moins qu’on puisse dire c’est que nous ne sommes pas prêts. Même les thuriféraires de la secte IA n’ont aucune idée des effets de cette croissance exponentielle.

Ça rebat tellement les cartes que toute la littérature scientifique ou SHS produites dans la perspective de la catastrophe climatique ou de l’hyper-capitalisme global est à mon sens d’ores et déjà obsolète. (et du coup, c’est embêtant, parce que le livre que j’essaie d’écrire sur le sujet depuis des lustres est complètement dépassé – faut que je recommence une centième fois)

Je ne parle pas du tout de la croissance financière ou de bulle spéculative, mais de la croissance des usages – le fait que les organisations sociales, politiques, productives (et économiques) sont en train de se redéployer autour des possibilités techniques promises (et réelles) de l’IA (dans la foulée du redéploiement numérique) et d’accepter d’en dépendre quasiment totalement.

Ce qui a des conséquences qu’on sait déjà : environnementalement ok, mais aussi et surtout au niveau du travail et de l’existence quotidienne (accroissant encore l’écart dramatique entre ceux qui travaillent dans les zones d’extraction et subissent les dommages toxiques de ces zones de sacrifice, et ceux à qui est promise la jouissance d’une vie facilitée et rendue encore plus fluide par le recours aux IA, l’un n’allant pas sans l’autre), et des tas de conséquences qu’on ne voit pas encore (notamment au niveau politique, ou dans les rapports de force internationaux)

Une des applications les plus évidentes des IA, c’est le domaine de la surveillance, et de la répression. Ça c’est parfaitement réel, ça n’a rien d’une bulle spéculative. Des populations entières sont plongées en enfer pour ça :