Angoisse massive et vertige existentiel.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

« Notre vie n’est que le reflet crépusculaire d’un processus depuis longtemps achevé. »

(W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne)

L’angoisse, sous la forme d’emprise anxieuse totale, de submersion massive, qui enserre tout aussi bien le corps que l’âme, effondre et paralyse, est une forme d’aliénation à un événement à venir (quelque chose qui n’est pas encore, l’annonce d’une maladie, d’une mauvaise nouvelle, d’une catastrophe : une bombe qui s’abattra peut-être sur votre immeuble cette nuit, ou la nuit suivante, l’éruption du volcan, l’imminence d’un glissement de terrain, que sais-je ?) Notons tout de même que si ce qui est à venir procure de l’angoisse, c’est qu’il s’est déjà produit (des gens souffrent d’un cancer, meurent, sont soumis à des bombardements, des volcans explosent, des sols se dérobent) , c’est-à-dire que l’évènement est possible, qu’on sait déjà qu’il est possible, d’une manière ou d’une autre. Un évènement qui se produit à l’improviste, prend par surprise, parce qu’on ne s’y attend pas, ne procure évidemment pas d’angoisse. Il y a toujours, à l’orée de l’angoisse, une forme d’anticipation (donc des signes avant-coureurs pour qui sait les repérer, et souvent des stratégies ou des tactiques de refoulement, de clivage, de déni, qui cèdent comme des digues fragiles quand, finalement, l’angoisse déferle)

Néanmoins, l’angoisse n’est pas la peur. Pas tant que parce qu’elle serait sans objet alors que la peur serait forcément attachée à tel ou tel objet. Mais parce que l’angoisse s’ajoute comme un excès par rapport à l’effet « attendu » de l’objet ou d’une situation effrayante. Il y a quelque chose de plus. Toujours elle se réfère à quelque chose que l’on ignore. Non pas tant un objet de l’imaginaire, encore moins un objet réel là-devant-nous, mais ce quelque chose qui participe plutôt de l’ontologie de la menace, c’est-à-dire d’une ontologie incertaine.

La menace, c’est ce qui pourrait être. Et c’est parce que le champ de la menace est indéfini, qu’il est potentiellement infini. Tout peut être menaçant, même les choses les plus familières. Une chose rassurante et jusqu’ici bienfaisante peut devenir angoissante, peut s’avancer comme une menace. (celui à qui l’on accordait sa confiance peut devenir un ennemi potentiel, un médicament/pharmakon peut devenir un poison)

La menace s’étend au-delà de « ce qui pourrait être si ». Compléter la proposition conditionnelle (si « quelque chose arrivait » – au sens d’un happening) est déjà une manière de circonscrire la menace, de l’arraisonner, et de la raisonner. Quand la chose qui nous menace et qu’on craignait arrive, alors nous pouvons être soulagés : la tension propre à la menace (celle qui débordait l’objet de toutes parts) retombe, un certain savoir succède à l’ignorance. On peut s’inquiéter d’autres choses (par exemple des conséquences de ce qui est désormais su : une approximation du temps qu’il vous reste à vivre par exemple.

Avec la vague massive d’angoisse, ce saisissement qui vous laisse sur place, sidère, paralyse, s’éprouve une panique qui déborde et met en échec toutes les tentatives de circonscription et d’arraisonnement.

On peut tenter de conjurer cette irruption de l’angoisse en lui opposant la recherche, en référant aux savants, en devenant savant soi-même (d’une manière similaire à ce qu’on observe dans certaines stratégies contra-phobiques : on peut devenir alpiniste par peur du vide ou entomologiste par peur des insectes) en se focalisant sur l’objet de l’angoisse ou le champ des menaces, l’étudier, l’analyser, en faire le tour, l’examiner avec soin, espérant l’épuiser par le savoir, le rendre ainsi plus inoffensif. Anticiper ses conséquences. Établir la liste scrupuleuse des « si, si et si » et « alors si ». Multiplier des hypothèses, réduire la menace à une casuistique sophistiquée.

Mais, au cœur de l’expérience de la crise massive d’angoisse, quand elle survient malgré tout, ce qui vous saisit alors, c’est l’affect pur, détaché de l’objet hypothétique qui en était l’occasion. L’objet disparaît. Il s’efface. Il n’est plus qu’une hantise vague, un flatus vocis. Il ne signifie rien. Ce n’est plus l’objet qui vous angoisse, mais l’angoisse elle-même. L’objet, ce qu’on tient lieu d’objet pour l’angoisse, n’est plus qu’une invocation magique, un stimulus. C’est un affect sans objet. L’angoisse massive efface d’un coup d’un seul le monde, en tant qu’espace/temps viable, à peu près ordonné, qui se dérobe. Il n’y a plus rien ni soi-même : comme dans une tempête de neige où toutes choses étant englouties par la blancheur, ne demeure aucun indice à partir duquel s’orienter.

Le contraire au fond d’un objet désaffecté, comme celui que construit le regard du spécialiste, de l’expert, qui fait abstraction des affects pour analyser l’objet de son étude. D’où le paradoxe de la médecine : explorer scientifiquement une pathologie et tout à la fois prendre soin (de l’angoisse et des affects) du patient. Le point saillant de ce paradoxe survient quand le médecin tombe malade lui-même, car il sait mieux que personne ce qui l’attend (des médecins préfèrent mettre fin à leurs jours plutôt que de subir ce qu’ils ont malgré tout préconisé pour leurs patients toute leur vie durant).

Le sage (en philosophie) est censé savoir canaliser son angoisse en la rationalisant (la circonvenant par la soumission à l’intellect, la sidérant par des concepts). Ainsi les aphorismes : « Ce qui dépend de nous, ce qui n’en dépend pas », et forcément : « la mort n’est rien pour nous », ou : « prépare-toi à mourir », aident, ou sont censés aider à diminuer l’angoisse.

Le croyant, lui, se projette déjà dans une vie après la mort. Il recouvre l’angoisse d’un espoir, d’un imaginaire, d’un mythe. Il projette là-devant-lui, dans le temps, un autre monde qui prolonge la vie au-delà de la vie. Aux hantises transportées par l’angoisse il substitue d’autres récits, un point de vue situé dans le futur et au-delà du monde spatio-temporel. Il se donne un semblant de pouvoir sur la mort (et l’angoisse de la mort, qu’il espère tenir en respect), en proclamant la puissance de la foi. La prière devient un acte performatif : prier, c’est faire advenir un autre monde susceptible de consoler de la douleur de vivre. La foi est une promesse qui vient contrecarrer la menace. Et, je l’ai déjà écrit ailleurs, menace et promesse participent au fond de la même ontologie incertaine. (Ce pourquoi une promesse peut être aussi une menace : une même grammaire est à l’œuvre comme l’a montré J.L. Austin).

Les métaphores maritimes conviennent bien à la description des flux et des reflux de l’angoisse. Peut-être pouvons-nous trouver du réconfort dans la contemplation des vagues déferlant sur la plage ou sur les rochers. Le flux et les reflux des vagues qui viendraient rythmer (au sens actif du verbe rythmer, rythmer quelque chose, le canaliser, temporellement et spatialement, le domestiquer, le discipliner, le régulariser). La violence de ce qui nous submerge pourrait être atténuée par la contemplation d’une régularité là-devant-soi, une régularité qui ne nous concerne pas, la vague massive d’angoisse devenant un objet là-devant-soi, et, du même coup, un moment et un mouvement du monde. C’est l’affaire du monde, pas la nôtre.

En nous accordant au rythme du monde dans la contemplation du monde, des vagues s’écrasant sur la plage ou sur les rochers, nous transformons une catastrophe psychique, objective, personnelle, en un mouvement cosmique et sensuel. Les vagues, à force de mouvements, emportent avec elles l’angoisse et la rejettent dans l’océan, ne laissant sur le sable que d’infimes éclats. Elles la diluent, étalant l’intensité affective de l’angoisse dans le sempiternel flux et reflux, la mélangeant avec les eaux infinies de l’océan, dans lesquelles, espère-t-on, l’angoisse finira par se perdre tout à fait.

Je songe à la contemplation néoplatonicienne, la théoria, y compris d’ailleurs l’exercice théorétique proprement dit, un exercice spirituel qui nous déplace, nous décentre : la perspective qui convient n’est plus la nôtre ici-bas, ancrée dans un corps, une histoire, mais dans l’éternité sublunaire. Aux aléas de nos conflits intérieurs et des drames qui se nouent ici-bas se substitue le mouvement circulaire régulier des astres du ciel, puis, si l’on accède, par la discipline ascétique de soi, à la plaine de la vérité, l’immobile éternité des principes et des dieux. En devenant l’objet que l’on contemple, il est possible de participer à quelque chose de plus grand que soi. Autrement dit, de se défaire de l’insensé en soi, de l’insignifiant en soi, pour s’accrocher à une signification, un sens, un ordre, une beauté et un bien au-delà de soi. Mais, comme l’ajoutent les platoniciens, il faut bien néanmoins, tant qu’on est en vie, redescendre (forts, espérons-le, d’un peu plus de sagesse pour affronter les nécessités mondaines).

Le problème dune contemplation profane ou « athée » (et non pas sacrée, croyante), c’est qu’elle ne peut se satisfaire de s’articuler à un monde ou à un sens plus grand que soi. En contemplant le flux et le refus des vagues, s’oubliant soi-même, on court le risque d’être totalement désorienté, d’être emporté dans le néant (comme le randonneur pris dans une tempête de neige, un « mur blanc »). Nous abandonnant au rythme des vagues qui viennent et reculent, ou à suivre le mouvement des astres, alors nous pourrions perdre notre propre rythme, notre propre rythme biologique, celui de notre vie en tant que vivant, et éprouver une expérience existentielle pure, radicale, qui finalement fait écho à l’expérience de l’affect pur de l’angoisse massive.

Je pense ici à Walter Benjamin, qui voyait les choses de tellement haut, depuis la falaise à Portbou.

Si ma propre existence n’était juste qu’un peu d’écume laissée sur le sable quand la vague se retire, comme si tous les efforts pour donner du sens à cette vie-là s’effondraient dans les abîmes de l’insignifiance. À quoi bon persister dans l’être s’il ne s’agit que de cela, un peu d’écume ? Ce qui menace, c’est qu’à la submersion d’angoisse succède un vertige existentiel. À cette menace, je ne connais pas de remède ou de conjuration, et pas même de consolation. Une métaphore peut conduire au suicide, comme l’ont expérimenté tant de poètes et quelques philosophes.

La plupart des gens tentent de se recaler dans un monde, en suivant un emploi du temps, scandé par les injonctions du travail, de la famille, de la nation, du divertissement. Un monde plus ou moins (in)confortable qui leur est donné, disponible à qui veut y adhérer (matraqué même aux oreilles des plus réfractaires), auquel ils sont ajustés et tentent de s’accorder, se réalignant à l’aide de pharmakon divers et variés. Bien leur en fasse, et c’est ainsi que le monde tourne. On se rabat, on s’accorde, on s’aligne, sur des temporalités scandées par une soi-disant nécessité. À l’inverse, il n’est pas facile de s’accorder au néant.

Comments are closed, but trackbacks and pingbacks are open.