Les peaux parcheminées, le teint de cire, légèrement courbés vers l’avant, ils étudient les motifs du carrelage au sol, attendent leur tour, tripotent dans une de leurs poches quoi ? Le porte-monnaie, quelques billets, une carte bancaire. Faudrait pas que la carte soit rejetée, songé-je, pas ici, pas maintenant. Sur le bureau de tabac pèse cette semi-obscurité des arrières salles, des lieux clandestins. Bien qu’on n’y fume pas, en respect de la loi, on dirait qu’une nuage de fumée flotte au-dessus des clients faisant la queue. On vient pour son tabac ou les jeux à gratter. Quelquefois pour les deux. Même les bourgeois, ici, ont un air de misère. Les gens de bonne réputation envoient leur domestique, certains prolétaires envoient leur gosse. Derrière le comptoir, le couple de vendeurs auxquels on ne saurait donner un âge, les lunettes sur le nez, s’abstiennent, par décence peut-être, de sourire au client. Tous font grise mine. Ils prennent la commande, se retournent vers le mur saturé de paquets de cigarettes et de tabac à rouler, les emballages sont noirs, seules les vignettes photographiques qui les ornent, conformément à la loi, apportent un peu de couleur et rendent la décoration moins austère : malades en phase terminale, corps agonisant enveloppé dans des vêtements d’hôpitaux, gros plan sur des organes atrophiés, visages dévastés par une douleur, souffrances absurdes. Voilà. Votre paquet, ça fera tant, bien trop cher, mais c’est ainsi. Le prix du tabac augmente toujours, sans crier gare, arbitrairement : une punition sans cesse rappelée à ceux qui le consomment. Le bureau de tabac et des jeux de hasard est l’antichambre de la mort. Une des bouches de l’enfer dont les vendeurs sont les Cerbères devant lesquels défilent les condamnés, conformément à la loi. Une porte vers un outre-monde, en plein cœur du village. Au dehors les étals du marché du lundi matin éclaboussent les passants de sourires et de couleurs, et les boutiques vous font de l’œil, ruisselantes de vie, indécentes. Même les plus fauchés sortent ce jour-là dans les ruelles, comptant les centimes au fond de leur poche, au prétexte d’acheter leur pain. Dehors, c’est la joie, la joie du commerce, une joie illusoire sans doute, ornement du royaume du kitsch et du mensonge, mais une joie contagieuse. Mais ici, derrière la vitrine sale du bureau de tabac et de jeux de hasard, on ne ment pas, on ne vend que la mort, toute joie s’effondre dès qu’on a passé la porte et que vous ont saisi les relents de la honte et de la culpabilité. Le pauvre hésite à l’entrée : achètera-t-il du pain ou des feuilles à rouler pour son tabac ? Il n’a pas le choix bien sûr. Il pénètre dans une des bouches de l’enfer, il prend sa place dans la queue, baisse la tête et se lance à son tour dans l’étude des motifs du carrelage au sol, lui reste un peu de tabac, lui manquent les feuilles, tant pis pour le pain, ainsi va la vie, chaque jour, s’assurer qu’on aura de quoi. Demain sera un autre jour.
Une des bouches de l’enfer