Nouvelles assemblées dispensatrices de lumière

Avant l’épidémie brillaient de tous leurs feux, tels les néons des supérettes illuminant consommateurs et consommés, tels les jaunâtres lampadaires de la rue du village autour desquels les insectes se pressent aux nuits de grande chaleur, brillaient donc les un peu-plus-qu’humains désignés pour éclairer le monde : entrepreneur aux dents blanches et à l’œil acéré, flairant de juteuses opportunités, star de la télé-réalité ayant poussé la chansonnette et devenu idole cathodique et pourvoyeur de sens dans le foutoir chaos post-moderne, avant-centre du PSG aux fulgurances en 3D, et chasseur de panthère des neiges d’Asie centrale en hélicoptère ! Une belle brochette de projecteurs prompts à sidérer l’imaginaire des citoyens spectateurs – trop de luminosité aveugle, c’est bien connu.

Mais l’épidémie leur est tombée dessus, les inventeurs de startup, les footballeurs, les aventuriers de pacotille, les chanteurs de variété, et du jour au lendemain, sans qu’on l’ait vu venir, un nouveau récit les a envoyés dans l’outre-monde où crépissent les idoles oubliées des hommes. Et voici que maintenant, élevés au pinacle bancal de nos adulations éphémères, nous dispensent de leur lumière le médecin savant et sa petite armée d’acolytes, l’instituteur opiniâtre, le garde-champêtre (prompt à dégainer si le besoin s’en fait sentir ou pas), et la famille, ô !, la famille soudainement, par quelque miracle improbable, affermie quoique recomposée – manque juste un curé (mais la médecine a mis à bas les dieux il y a fort longtemps).

(Si le monde d’avant m’inspirait souvent des envies de meurtres, ces nouvelles assemblées, de morose mémoire, me plongent au contraire dans une torpeur vaguement inquiète, paralysant mes activités cérébrales à l’exception des fonctions végétatives.)

Ha ! Comme nous sommes décidément pauvres en monde ! Dans l’infini réseau des multivers, il doit bien se trouver un monde aussi flamboyant, aussi délirant et aussi excitant, que celui qu’explore l’équipage du dirigeable à hydrogène le Désagrément dans Against the Day de Pynchon. Ou bien un monde où, quand un quidam tombe malade, on envoie aussitôt quelque savant chamane en voyage cosmique à la chasse aux esprits. Ou bien un monde qu’insufflerait, telle sa substance vitale, un poème d’Alexis Leger :

« Ah ! toutes choses de mémoire, ah ! toutes choses que nous sûmes, et toutes choses que nous fûmes, tout ce qu’assemble hors du songe le temps d’une nuit d’homme, qu’il en soit fait avant le jour pillage et fête et feu de braise pour la cendre du soir ! — mais le lait qu’au matin un cavalier tartare tire du flanc de sa bête, c’est à vos lèvres, ô mon amour, que j’en garde mémoire. »