Devenir ours

L’âge venant, la perspective de sortir et voir du monde me plonge dans des angoisses affreuses. La dernière fois c’était hier soir, et, dans l’après-midi, je me sentais comme paralysé, j’errais alternativement de la maison au jardin, puis du jardin à la maison, incapable de penser à rien, encore moins d’écrire le moindre mot, sous le regard atterrés des chiens : tu pourrais pas t’asseoir cinq minutes ?, demandaient mes compagnons d’infortune. Après cette journée infâme, je me traînais finalement jusqu’à la soirée, un abîme creusé dans le ventre, me jurant que plus jamais, non vraiment plus jamais, je ne répondrais favorablement à des invitations, plus jamais aucune invitation, terminées les soirées, adieu les gens, je préfère rester seul avec mes chiens, je préfère ne plus jamais parler à personne.

C’est exactement le genre de raisonnement qui m’a conduit, quelques années auparavant, à cesser tout bonnement d’aller travailler au dehors, d’accepter un emploi salarié, quel qu’il soit. Je préfère de loin, quitte à travailler, le faire chez moi, à l’abri des murs de la maison, protégé de la plupart des agressions, dans un espace soigneusement aménagé pour mes besoins vitaux, sinon mes désirs.

Au cours de la soirée, j’évoquai brièvement ce problème avec un ami, qui élève des brebis dans la montagne : il me confiait être vis-à-vis de ce genre d’expérience dans les mêmes dispositions que moi, cette soirée constituant probablement la seule qu’il avait honoré de sa présence depuis l’année précédente. Autrement dit, devions-nous admettre, nous ne rencontrons qu’une fois par an, lors de la seule et unique soirée à laquelle nous tolérons encore de participer. Puis, il me fit remarquer qu’un autre de nos amis était absent. Ô, dis-je, mais lui, c’est encore pire que nous, il l’avoue lui-même : c’est un ours. Le genre de gars qui, même quand il se promène le soir en forêt, évite d’emprunter les chemins et les sentiers, va de préférence à travers bois, malgré les obstacles, friche et ronces, raison pour laquelle sans doute, bien que fréquentant les mêmes endroits que lui, on ne se croise absolument jamais. Tout juste si, en hiver, constatant des traces de pas dans la neige, j’en viens à supposer qu’il est passé par là.

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Ainsi, avons-nous convenu, nous devenons à notre tour des ours – irrésistiblement portés à s’abriter chaque année un peu plus dans le couvert de la solitude et du silence, gagnant d’abord en esprit, et peut-être bientôt en acte, les cabanes isolées en altitude, de celles auxquelles on n’accède qu’à pied, qui ne disposent d’aucune des commodités modernes, ni téléphone, ni électricité, ni eau courante.