Damascius et les théologies barbares

J’avais lu ce passage sans y prêter beaucoup d’attention dans le Traité des Principes de Damascius :

« D’entre les Barbares, les Babyloniens, d’une part, paraissent
passer sous silence l’unique principe de toutes choses et en
produire deux, Tauthe et Apasôn : ils font d’Apasôn l’époux de
Tauthe et appellent cette dernière « Mère des dieux ». D’eux a été
conçu comme fils unique Môümin, qui est, je pense, le monde
intelligible lui-même, produit à partir des deux principes. De ces
mêmes (dieux), est issue une autre descendance, Dachê et
Dachos ; puis, derechef à partir des mêmes (dieux), une troisième,
Kissarê et Assôros, dont naissent trois (dieux), Anos, Illinos et
Aos. D’Aos et de Dauchê naît un fils, Bêlos, qu’ils disent  être le
démiurge. (Damascius, De Principiis 3, 165, 6-16 WESTERINK)

Il me rappelait vaguement quelques lectures des cosmogonies Assyriennes, mais je n’avais pas cherché à creuser la question. La semaine dernière, un peu par hasard, je tombe sur un article d’Adrien Lecerf & Victor Gysemberg, « Néoplatonisme et sagesses barbares : l’exemple de la théologie babylonienne chez Damascius », qu’on pourra lire  dans les actes du colloque « Les sagesses barbares : échanges et réappropriations dans l’espace culturel gréco-romain » qui s’est tenu à Cologny les 27-30 août 2014 (publié sous le titre : Alexandrie la divine: sagesses barbares: échanges et réappropriations dans l’espace culturel gréco-romain : volume passionnant dont je recommande vivement la lecture.)

Les deux chercheurs relèvent le parallélisme évident entre ce texte de Damascius (qui date du début du VIème siècle ap. JC) et un ensemble de tablettes célèbres de la théologie babylonienne dont cette cosmogonie connue sous le titre d’Enūma eliš (en akkadien), qu’on date du XIIè siècle av JC, dont voici la traduction :

Lorsqu’en haut le ciel n’était pas (encore) nommé,
qu’en bas la Terre n’avait pas de nom,
que le primordial Apsou, de qui naîtront les dieux,
la génitrice Tiamat, qui les enfantera tous,
mêlaient en un seul tout leurs eaux,
qu’agglomérées n’étaient les pâtures, ni visibles, les cannaies,
alors que des dieux aucun n’avait (encore) paru,
n’était nommé d’un nom ni pourvu d’un destin,
(alors), de leur sein, des dieux furent créés.
Lahmou, Lahamou parurent. Eux (les premiers) eurent un nom.
Après qu’ils eurent grandi et se furent développés,
Anshar, Kishar furent créés, supérieurs à ceux-là.
Ils eurent de longs jours, ajoutèrent des ans,
(puis) Anou fut leur fils, égal à ses parents.
Anshar avait fait semblable à lui Anou, son premier-né.
De même, Anou, à son image, engendra Noudimmoud.
Noudimmoud, pour ses pères, fut le Souverain 9 .
[…] Sage parmi les sages, le plus savant des dieux, le Seigneur fut
procréé ;
au sein de l’apsou, naquit Marduk,
au sein du pur apsou, naquit (alors) Marduk.
Ce fut Ea, son père, qui le créa,
et Damkina, sa mère, qui de lui accoucha.

L’article de Lecerf et Gysemberg est riche et particulièrement érudit. J’en tire quelques informations relatives à mon cher Damascius. La ressemblance entre les deux textes est tout à fait étonnante : se sont écoulés en effet, entre la théologie assyro-babylonienne dont l’Enūma eliš est issu et le siècle du néoplatonicien bien plus de mille ans ! Damascius mentionne explicitement sa source, Eudème de Rhodes, disciple d’Aristote qui écrit au IVème siècle av. JC, mais il semble qu’au texte d’Eudème, Damascius ait ajouté ses propres recherches, glanées peut-être lors de ses nombreux périples, des pèlerinages souvent, à la rencontre des lieux sacrés du Proche-Orient – sorte de tourisme religieux et mystique auquel aimait s’adonner les maîtres du néoplatonisme, qui les amenait souvent à rencontrer des sages du cru. Grâce aux nombreux fragments qui nous sont parvenus de son Histoire Philosophique (connue également sous le nom de Vie d’Isidore), nous disposons de quelques anecdotes passionnantes de ces visites dans les contrées lointaines de l’Empire. Je cite Lecerf & Gysemberg :

Il est attesté que Damascius collectait des récits fantastiques, et
lors de ses pérégrinations, il a dû rencontrer à plus d’une reprise de
savants interlocuteurs arabes comme ce Dorus, arabe converti au
platonisme par Isidore, et dont il évoque la généreuse hospitalité
dans son Histoire philosophique. Cet intérêt de Damascius pour
les traditions théologiques semble être un héritage de son maître
Isidore. Ainsi, à la suite d’Isidore, il rattache la fondation de Damas,
dont il est originaire, au mythe du « Dionysos arabe », Dousarès.
Michel Tardieu a proposé une reconstitution des voyages de
Damascius en Arabie (notamment à Bostra). Il n’est donc pas
seulement possible, mais vraisemblable, malgré les nombreux points
aveugles qui invitent à la prudence dans l’étude de ce dossier, que
Damascius, mettant à profit, comme ses collègues néoplatoniciens,
des sources dont la richesse et l’antiquité laissent songeur, ait
également eu recours, dans son enquête sur la théologie
babylonienne, à des informateurs contemporains, possiblement de
langue arabe.

Je ne résiste pas au plaisir de citer les études de Julien Aliquot sur les voyages « religieux » des néoplatonciens et notamment celle-ci : « Au pays des Bétyles : l’excursion du philosophe Damascius à Émèse et à Héliopolis du Liban » in In: Cahiers du Centre Gustave Glotz, 21, 2010. pp. 305-328. (On la lire online ici). Il faut être honnête, on tombait parfois sur des charlatans (c’est vrai hier pas moins qu’aujourd’hui n’est-ce- pas) :

«Acamatius : Héliopolitain, il était plus doué que ses concitoyens, mais il avait des dispositions si communes que, sans avoir appris, ni dans des études préliminaires, ni dans des études de perfectionnement, aucune des disciplines reconnues, il se faisait appeler “ philosophe” et se désignait lui-même par ce nom dans toutes ses rencontres ; même parmi les Héliopolitains, il ne s’en trouvait pas un pour l’appeler autrement que “ le philosophe”. Puisse une telle honte témoigner du manque d’éducation chez les hommes. Le jour où nous passâmes à Héliopolis, cette fiction de la philosophie d’Acamatius se dissipa toutefois presque totalement. Il voulait également être du nombre des devins. Cette prétention est cependant excusable, car n’importe qui pouvait embrasser cette profession, surtout quand on avait affaire aux gens du commun. » (Damascius, Vie d’Isidore, dans Souda, Α 793)

 

Les Paradoxa de Damascius, qui ne nous malheureusement pas parvenus, consistaient en une véritable somme sur le merveilleux, et on ne peut que regretter la perte d’informations sans nul doute exceptionnelles sur les lieux sacrés et les traditions religieuses des cités du Proche-Orient ancien. Ne nous leurrons donc pas sur la personnalité de Damascius : s’il était sans doute un maître sévère, mais non dénué d’ironie (éventuellement féroce), il était aussi d’une curiosité sans limite et aimait à se plonger dans les délices de l’imaginaire.

Cette coexistence de la plus haute spéculation philosophique, qui peut sembler ô combien abstraite surtout dans les premières pages du Traité des Principes, avec l’insatiable curiosité pour les cultures religieuses, bien au-delà du monde méditerranéen, l’érudition qu’on devine joyeuse et émerveillée qui est la marque du platonisme depuis Porphyre et Jamblique en passant par Syrianus, Proclus et jusqu’à Damascius, nous paraît totalement étrangère. Mais c’est parce que nous ne comprenons pas que ces « merveilles », ces révélations « exotiques », sont en réalité les signes de la présence du divin en ce monde, les symboles que les dieux envoient avec générosité aux hommes ici-bas, afin de les édifier et les ramener sur la voie d’une vie plus sage. N’oublions pas que toute la hiérarchie des principes métaphysiques est « redoublée » en quelque sorte d’une hiérarchie de dieux, qui s’origine dans les fameuses hénades qui constituent un apport fondamental chez Syrianus et Proclus.

Ce que j’aime, et que j’aime de plus en plus, dans le néoplatonisme tardif, c’est cette absence de division entre les domaines de la pensée, une époque où être philosophe signifiait s’intéresser autant à la métaphysique et à la morale qu’à l’astronomie, l’astrologie, les mathématiques, la cosmologie, la géographie, l’anthropologie, l’histoire, les traditions religieuses, les sciences du corps, la médecine et j’en passe. Et la manière dont tous ces domaines se trouvaient liés, d’une manière ou d’une autre, plus ou moins intimement, du fait d’appartenir au même vaste monde d’une pluralité effarante (pour nous). L’idée au fond que la vérité n’est ni devant nous (dans un dévoilement progressif à la manière dont nous, modernes, la concevons, considérant les anciens comme ayant immanquablement sombré dans l’erreur), ni forcément derrière nous (quand bien même les platoniciens aiment à se référer aux sagesses antiques et barbares, plus c’est ancien mieux c’est, ils ne se conçoivent pas pour autant comme « inférieurs »  : la chaîne d’or, qui lie entre eux les maîtres et les sages de l’école, brille encore de mille feux dans l’antiquité tardive !) : mais elle est aussi ici et maintenant, dans les paysages (que Michel Tardieu appelait joliment « paysages reliques », dans les nuages, le soleil et la lune qu’on observe avec soin, dans les mots des langues orientales dont le pouvoir théurgique est mis à profit dans les rituels, bref, les dieux sont partout, ils ont imprégné le monde, et la tâche du philosophe est de se disposer favorablement à l’accueil de ces innombrables symboles qui peuple le cosmos.