Notes prises durant la déconnexion (vendredi II)

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Cinquième jour : une fébrilité palpable s’installe dans le village. Exceptés quelques anciens qui n’en ont pas l’usage, les autres habitants, privés d’internet et de téléphone depuis près d’une semaine, commencent à manifester des émotions variées. Une anxiété qui affleure sous l’air bravache de celui qui s’en passe très bien – mais au bout de quelques jours, on devine bien un certain malaise tout de même. Une colère qui revendique d’être remboursé : avec ce qu’on paye chaque mois, hein, j’espère un geste commercial ! Ils vont m’entendre les préposés au téléphone ! D’autres, grimpant à pas lent la colline au sommet de laquelle on capte éventuellement un signal, font grise mine et m’ont tout l’air d’être en train de sombrer dans la dépression. Juste avant les fêtes de Noël. Je dois aller sur la colline pour appeler mes proches, et s’il y a une nouvelle tempête le 24 au soir, on fait comment pour se souhaiter les vœux ? Quelques professionnels, qui ont leur bureau au village, en sont déjà à calculer leurs pertes – il faudra que quelqu’un rembourse, c’est évident ! Une femme, qui habite à l’autre bout du village et se tient en général dans la plus parfaite discrétion, frappe à ma porte puis, sans attendre que j’ai descendu l’escalier pour ouvrir, frappe aussi chez mon voisin. Nous voilà tous trois sur le trottoir : Chez vous aussi, il n’y a plus internet ? Je ne peux même pas utiliser le téléphone portable ! La voix tremble et on n’est pas loin de la crise de panique. Mardi matin, les services du téléphone avait promis à l’un des élus que la problème serait réglé le soir même. Hier, jeudi, c’était garanti, juré craché, pour vendredi avant midi, était-il écrit sur le site du fournisseur d’accès qu’un voisin était allé consulter en ville. Ce vendredi soir, c’est-à-dire aujourd’hui, un autre voisin me dit qu’une habitante, assistante sociale de son état et probablement bien informé, a entendu que c’était pour demain samedi, ou, au pire, lundi prochain. Mais c’est que lundi, ma foi, c’est le 23 décembre, que le lendemain, c’est Noël, et puis, la période des fêtes battant son plein n’est-ce pas, il y a de quoi être pessimiste, et, si ça se trouve, le réseau ne sera pas rétabli avant la fin des vacances scolaires, c’est-à-dire autour du 5 ou 6 janvier ! Ils n’en ont rien à faire de notre village, si la même chose arrivait à Clermont, sûr que les gens seraient dépannés dans la soirée ! Mais, nous, tiendrons-nous jusque là ? Il va y avoir des incidents j’en suis persuadé, des malaises, des crises d’angoisse, et pourquoi pas des meurtres, qui peut savoir ? Imaginez qu’une telle panne affecte la totalité d’une grande ville, imaginez un instant tous ces gens privés de connexions, quelle expérience fabuleuse, quelle tragédie grandiose !