I’m desperate

Je pense souvent à cette photographie de Gillian Wearing, tirée de la série Signs That Say What You Want Them to Say and Not Signs That Say What Someone Else Wants You to Say, réalisée dans les rues de Londres, en 1992. La brutalité néolibérale des années Thatcher, que son successeur John Major n’ont en rien adouci, a laissé nombre de britanniques exsangues. La récession bat son plein. Cet homme, habillé comme un jeune cadre dynamique, écrit sur son panneau : I’m desperate » (il s’en voudra peu après, choqué lui-même d’avoir écrit ce message. Puis, explique Gillian Wearing, « he got a bit angry, handed back the piece of paper and stormed off. »

C’est à mon sens l’image emblématique de l’Europe contemporaine – et bien au-delà de l’Europe, partout où l’idéologie néolibérale, qui soumet tout un chacun à une compétition féroce et sans merci en vue d’obtenir une « place », de chercher à gagner un revenu par le travail, s’est imposé. C’est-à-dire, partout, ou peu s’en faut, sur la planète politique, sociale et économique.

J’ai découvert l’œuvre de Gillian Wearing à la fin des années 90 lors d’une exposition je ne sais plus où, peut-être au Grand Palais, à Paris. Il y avait des vidéos qu’elle avait tournées auprès des SDF dans les rues de Londres, et d’autres choses dont j’ai un vague souvenir, la confession d’une femme, alcoolique, ainsi qu’un conflit dans un couple plutôt aisé, la nuit, près de leur maison. Cela m’avait touché jusqu’aux larmes et j’étais resté l’après-midi entier dans la salle d’exposition. Il y a quelques œuvres comme ça, qui se sont inscrites dans mes archives, comme des points d’orientation, où je reviens toujours (et l’existence, il faut l’admettre, m’y ramène aussi) : une œuvre de Boltanski, L’inventaire des objets ayant appartenu à la jeune fille de Bordeaux, exposée au CAPC à Bordeaux, des séries photographiques de Cindy Sherman, et de Francisca Woodman, des œuvres de Sophie Calle. Et le film qui m’a bouleversé, au point qu’il m’est difficile de le revoir aujourd’hui, en partie en raison des conditions dans lesquelles je l’ai vu, il y a une vingtaine d’années, dans un cinéma MKII près de Beaubourg, My Winnipeg, de Guy Maddin (2007) et plus récemment, Carol, de Todd Haynes (2015)

Disant cela, énumérant ces œuvres, j’ai l’impression de confesser quelque chose de très intime me concernant.

 

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