J’aime rencontrer les personnes qui n’ont pas eu d’enfants. Entre elles et moi, d’emblée, s’instaure une sorte de complicité, on se reconnaît. Comme si nous partagions un certain savoir, alors que, paradoxalement, ce savoir est fondé sur une ignorance. Nous partageons une expérience, pour ainsi dire, négative, celle de ne pas avoir vécu cette vie avec des enfants, ce que nous n’avons pas fait, ce que nous n’avons pas. Vous êtes assis à la table avec tous ces autres parents, et tous ces enfants qui jouent dans le jardin : mais vous n’êtes pas parent. Connaissez-vous cette expérience ? Quand tous se mettent à parler de leur progéniture, et que soudain, un convive s’avise de votre présence, et que vous devenez celle ou celui qui n’a pas d’enfant. The only one in the room. (troublant aussi si vous êtes en couple, encore plus intrigant si ce couple dure depuis longtemps, et qu’il est hétéro). Un malaise s’installe. Une certaine attente plane, ce qu’on attend de vous, des personnes qui ont atteint ou dépassé l’âge auquel on peut s’attendre à ce qu’une famille ait été fondée, que des enfants « à vous » jouent dans le jardin et se mêlent aux autres enfants. (que vous soyez venus avec votre chien ne compte pas).
Se pourrait-il que nous ayons refusé de « faire » des enfants ?
Il arrive un âge, où, quand on apprend que vous n’avez pas eu d’enfants, un certain regard se tourne vers vous. Des pensées viennent immédiatement se coller à vous. On se demande pourquoi, comment se fait-il ? Peut-être souffre-t-il ou souffre-t-elle d’un défaut physiologique, d’un dysfonctionnement des organes ? Peut-être il/elle ne peut « tout simplement » pas faire un enfant. Ce qui excuse d’une certaine manière : peut-être a-t-on essayé, essayé encore, mais cela n’a pas marché. Ce n’est pas de votre faute. On vous pardonne et on vous plaint pour cette tare – vous voilà devenu en quelque sorte invalide. Une invalidité reproductrice (mais, s’inquiète-t-on sans le dire, ce défaut affecte-t-il aussi votre sexualité ? Baisez-vous normalement, vous qui ne pouvez faire des enfants?)
Oui bien peut-être êtes-vous gay ? Ou lesbienne ? (j’en reparlerai)
Ou bien alors, et ce n’est pas du tout la même histoire, vous vous êtes volontairement, délibérément, abstenu de faire des enfants. Vous avez refusé. Ne serait-ce pas une manifestation d’égoïsme ? Ne seriez-vous pas coupable d’égoïsme, d’avoir préféré mener votre vie pour vous tout‧e seul‧e sans assumer la charge d’une descendance, d’un autre être vivant que vous-même (que vous ayez pris soin d’autres vivants, des compagnes et des compagnons, humain‧e‧s ou non-humain‧e‧s ne compte pas vraiment).
En refusant d’avoir un enfant, vous refusez aussi de participer à ce projet commun, cet idéal de la famille hétéro-patriarcale, et plus fondamentalement encore, de prendre soin du corps social, d’œuvrer pour son bien, c’est-à-dire, notre bien à tous, car, si tout le monde se comportait comme vous, si plus personne ne faisait d’enfants, mais si tous suivaient votre exemple, alors il n’y aurait plus d’avenir pour la nation.
On voit pourquoi les questions démographiques sont immanquablement hantées d’affects d’angoisse. On peut parler de fébrilité démographique, de nervosité démographique. Les États-Nations européens, et bien d’autres régions du monde, tremblent en envisageant l’apparemment inexorable vieillissement de leur population. On craint le moment où il n’y aura plus assez d’enfants pour s’occuper de leurs vieux parents et grands-parents. Raison pour lesquels on accable la jeunesse pour sa supposée fainéantise, soit dit en passant. Ce sont les vieux qui s’inquiètent, pour eux-mêmes et la qualité de leur vie d’abord, il faut bien l’admettre. Les générations futures, ils s’en foutent en réalité : sinon, il y a longtemps que tous les vieux militeraient pour la décroissance et la fin du capitalisme, ou encore défendraient avec ardeur le principe d’hospitalité envers les étrangers désireux de s’installer en Europe. Mais ces personnes en âge de procréer, qui refusent de procréer, ce sont les pires. Surtout, remarquez-le, s’ils sont blancs de peau (l’angoisse démographique est toujours associée au racisme, et au suprématisme racial. Sinon, il y a belle lurette qu’on aurait mis à bas la forteresse européenne, ou que je Japon, pour prendre un exemple radical, favoriserait l’immigration).
Refuser de participer à la reproduction, c’est refuser de participer à la nation, c’est-à-dire de contribuer au bien soit disant général, d’apporter au corps de la nation (et au capital) les futurs travailleurs, les futurs citoyens, les futures mères et les futurs pères, et ainsi de suite, qui assureront sa continuité. Vous êtes devenu non seulement une offense à la nation, mais une menace.
Avoir un enfant, c’est faire l’expérience soi-disant de la responsabilité la plus grande. Autrement dit, participer à l’éducation du citoyen du futur. L’ambition pédagogique, éducative, se mélange aux fantasmes biologiques et à la préoccupation démographique, ce qui rend ce mélange hasardeux éminemment politique (et même biopolitique, pour parler comme les Foucaldiens). Faire un enfant est un acte politique.
On souscrit à un programme qui se présente rarement comme programme. On y adhère, qu’on le veuille ou non. On fait un enfant alors qu’on sait, à moins d’être un pur imbécile, ou un optimiste invétéré, ce qui revient au même, que son avenir sera terrifiant (surtout s’il naît pauvre et/ou racisé). Mais il faut le faire, et tant pis pour lui.
Ne pas en faire, refuser d’en faire, c’est faire preuve d’irresponsabilité. Ou, d’un « excès de liberté » (comme tous les gouvernants, de droit ou de gauche, ne manquent de déplorer, quand ils sont au pouvoir, un « excès de démocratie » – quand les oppositions se font plus vigoureuses et plus insistantes). Refuser de se laisser former par la pédagogie nationale. Refuser la « vie bonne ».
Le sans enfants est coupable de rappeler que le programme idéologique de la reproduction (que les marxistes et les féministes ont dévoilé il y a bien longtemps) est un programme politique, et non pas une (seconde) nature. Qu’on peut donc l’interroger. Lui résister. Le décrire. C’est parce qu’il y en a qui refusent que le programme devient visible.
Évidemment, me rétorquera-t-on, mais il y a tout de même du désir. Bien sûr qu’il y a un désir d’enfants, parfois, souvent, pas toujours. Ce n’est pas pour autant qu’on doive céder toujours à ce désir quand il apparaît. La plupart des femmes sans enfant que j’ai rencontrées ont éprouvé, à un moment ou à un autre, parfois brièvement, ce désir-là. L’idée les a traversées. Une idée peut traverser un corps sans s’y arrêter. Était-ce une idée, une pensée, un désir, un besoin, ou bien quelque chose de purement biologique, c’est très difficile de savoir. D’où vient ce « désir d’enfant » soudain : vous traverse-t-il l’esprit, ou émane-t-il du ventre ? Et est-il toujours l’objet d’un choix ? Mais peut-on réellement distinguer ce qui viendrait du ventre ou de l’esprit ? Désiré-je un enfant parce que j’éprouve quelque chose dans mon ventre, ou parce que j’ai vu tout autour de moi les gens faire des enfants, à commencer, logiquement par mes parents, et donc, parce que c’est ce qu’on est censé faire (pour accéder à la vie bonne, complète, nourrir des promesses de bonheur) ? Je doute qu’on puisse jamais réellement opérer ici une distinction claire – pour la raison qu’il n’est pas de pensée sans affect, ou d’affect sans pensée. Et je ne peux m’empêcher de rappeler ici que pour bien des esprits supposément éclairés, la pensée des femmes, et donc leur choix, les décisions qu’elles prennent, ne sauraient être totalement détachée de ce que leur suggère leur organes. En réalité, la plupart des femmes (et des hommes) qui n’ont pas eu d’enfants, non seulement ne le regrettent pas, mais ne se souviennent pas d’avoir souffert un conflit intérieur entre des injonctions proférées par leurs ovaires et leur utérus (pas plus, chez les hommes, que par leur pénis) et des choix rationnels. Cette naturalisation du « désir d’enfant » me paraît ô combien suspecte, comme toute entreprise de naturalisation d’ailleurs. La pression sociale me paraît autrement plus insistante, quant au supposé désir d’enfant, que la biologie.
Concernant les hommes, au sens de mâle, je doute qu’on puisse parler d’un désir qui vienne du ventre. On ne parle jamais, pour ainsi dire, d’un désir biologique d’enfant. L’affaire est d’emblée plus abstraite. Le désir d’enfant chez un homme s’inscrit dans un désir de reproduction : laisser une part de soi dans le futur. La paternité est un roman (banal et sans grand intérêt) d’anticipation. Laisser une trace dans le futur. Faire circuler un nom, une ressemblance, un héritier, une héritière. J’ai raconté dans Un Débarras cette expérience d’avoir été considéré comme un géniteur. Une pure machine spermatique et reproductive. Un outil de reproduction destiné à assurer la lignée. J’ai refusé, je suis parti sans demander mon reste, terrifié. Un‧e être humain‧e peut être réduit à un organe reproducteur. Ne l’oublions jamais. Des générations de femmes l’ont vécu et le vivent encore.
Les délibérément sans-enfants font preuve de mauvaise volonté. D’obstination (car il en faut, parfois, pour ne pas céder). Ce pourquoi ils tendent de manière irrésistible vers le queer. Ou du moins, c’est à quelque chose de ce « genre » qu’on les assimile. Parce qu’ils n’ont pas d’enfants, parce que leur sexualité n’est pas dirigée vers la procréation, alors on les soupçonne d’être d’abord et avant tout à la recherche de plaisir. Ils font passer leur sexualité avant leur devoir de reproduction. Ce soupçon pèse toujours sur les queer, qu’ils soient hétérosexuels ou homosexuels ou trans, etc. Ne pas avoir d’enfant, quand on pourrait en avoir, demeure une sorte d’énigme et renvoie à la volonté, et la mauvaise volonté (je pense fort ici au livre de Sara Ahmed, Wilfull Subjects). C’est d’autant plus frappant que chez les queer justement, les homosexuels notamment, il y a cette tentation et ces projets parfois militants d’avoir accès au mariage, de pouvoir fonder une famille, d’élever des enfants. Et beaucoup de couples queer s’alignent sur ces projets. Ce faisant, ils s’alignent et ils réparent en quelque sorte la déviance initiale, ils corrigent un défaut, ils espèrent faire oublier par ce biais la voie déviante qu’ils ont choisie d’emprunter. La sexualité est effacée en quelque sorte, du moins en apparence, il faut le dire vite, par le fait de souscrire au projet général hétéropatriarcal de la famille, ou ce qui en tient lieu. En dépit de quoi, malgré tous ces efforts, le soupçon pèsera toujours. Est-ce que réellement, deux femmes ou deux hommes peuvent élever un enfant ? Est-ce que réellement, le mariage est une institution qui leur convient ? Cette discipline à laquelle ils/elles s’astreignent, discipline-t-elle réellement, efficacement, leur désir avide, sauvage et irrépressible ?

by Allyson Shwed and Therese Shechter
First published at The Nib on November 20th, 2017
Pour ceux qui n’ont pas d’enfant, et qui ne se marient pas, et qui ne fonde pas une famille, le soupçon est évidemment permanent, quel que soit le choix d’objet sexuel, quel que soit leur désir. Ils ont choisi une autre voie. À celles et ceux qui se trouvent dans l’incapacité physiologique de faire un enfant, on peut accorder au moins le bénéfice du deuil, si je puis me permettre cette boutade. Ou de souffrir à jamais la mélancolie de vivre sans enfant, si ce deuil n’a pas pris fin. Mais celles et ceux qui refusent, ne font pas ce deuil, ne souffrent pas de mélancolie (à cet endroit du moins) : c’est cette absence de tristesse et de souffrance qu’on leur reproche au fond. La joie qu’on soupçonne – ou bien qu’on leur envie ? (ce qui ne les empêche pas d’être aussi des rabat-joie : car, leur refus d’enfant rappelle aussi peut-être qu’il y a des raisons, présentes et surtout futures, de considérer que faire des enfants dans le monde tel qu’il est, et le monde que nous, les vivants, leur léguons, n’est pas l’idée la plus lumineuse. On leur en veut peut-être d’annoncer, sans mot dire, par ce qu’ils ne font pas, une mauvaise nouvelle. Celui qui annonce la mauvaise nouvelle devient la mauvaise nouvelle, le mauvais objet).
C’est un mouvement carrément militant dans les pays anglo-saxons notamment, qui a ses racines dans les revendications de la deuxième vague féministe des années 70.
Quelques liens :
Et beaucoup d’autres.
NB : je ne milite ici pour rien. Les sites ci-dessus qui promettent le bonheur à celles et ceux qui refusent d’avoir des enfants, m’amusent (et disent parfois des choses intéressantes et bien senties), mais au fond, ils ne sont que des instanciations supplémentaires des promesses de bonheur par lesquelles nous sommes accablés. Ces situations où vous êtes « le seul » dans la pièce, autour de la table (pour reprendre une scène récurrente dans l’œuvre de Sara Ahmed), le seul dans votre cas, ce pourquoi vous devenez « un cas », n’ont suscité, au pire, qu’un peu d’embarras – beaucoup moins d’embarras sans doute que celles et ceux que ça embarrasse de savoir que vous n’avez pas d’enfants. J’ai l’habitude d’être un peu différent, inconfortable, incasable. J’ai mené ma vie de manière à l’être, ou à décevoir les attentes, ce qui revient au même. Ce qui m’intéresse ici, c’est juste de tirer quelques fils à partir d’une expérience que je connais bien, n’ayant pas d’enfant, par refus d’en avoir (et croyez-moi, ce n’est pas le désir des autres qui a manqué à ce sujet !), et de les mettre à profit pour démonter nos machineries communes, tout ce qui va de soi, est tenu pour acquis, nos irrésistibles tendances normatives etc.
Un extrait d’un interview destructrice de Thomas Bernhard pour finir sur un ton grinçant (Die Zeit, no 27, 29 juin 1979.)
Oui je l’ai dit, parce que c’est une erreur de croire que les gens mettent des enfants au monde. C’est trop facile. C’est des adultes qu’ils ont, pas des enfants. Ils engendrent un cafetier ou un monstrueux meurtrier en série, qui sue, qui est abominable et qui a un gros ventre, c’est ça qu’ils engendrent, et non des enfants. Ils parlent de chérubin, mais en réalité ils se retrouvent avec un octogénaire qui fuit de partout, qui pue et qui est aveugle, qui boite et qui ne peut plus se remuer à cause de la goutte, c’est ça qu’ils mettent au monde. Mais celui-là, ils ne le voient pas, pour que la nature continue de s’imposer et que toute cette merde puisse continuer. Mais je m’en fous. Ma position ne peut être que celle d’un grotesque… je ne dirais même pas perroquet, ce serait déjà beaucoup trop grandiose, d’un grotesque petit oiseau qui piaffe et récrimine. Ça piaille quelque chose et ça disparaît et puis c’est plus là. La forêt est grande, l’obscurité aussi. Parfois on y trouve un drôle d’oiseau du genre chat-huant qui ne vous laisse pas de répit. Je ne suis rien de plus. Et je ne demande rien de plus non plus.