Quelque chose commence. Une relation semble s’installer dans la durée, insister pour continuer. On se voit, on se revoit, on s’écrit. Il y a comme un élan qui porte à répondre, faire écho, rebondir.
Mais, brusquement, la relation est interrompue. Pour une raison ou pour une autre, un message demeure sans réponse, on ne se revoit plus. Cette interruption peut créer une frustration, et parfois même une souffrance.
Je peux ici puiser dans mes archives personnelles.
Une jeune femme rencontrée durant une nuit à un festival de rock à Saint-Malo. Nous avions parlé, nous avions dansé, et, sans même avoir eu besoin de le dire, sans se concerter (bien que les corps, eux, se concertaient fort bien), nous partions quelque part, en toute hâte, impatients, à la recherche d’un coin tranquille pour accueillir nos ébats. Mais, alors que nous allions sur le chemin, à l’écart de la foule des festivaliers, nous tenant par la main, une présence derrière nous. Et ce lien naissant fut très littéralement brisé. Une autre main venue trancher le lien entre nos mains (comme fait parfois l’enfant qui tranche d’un coup sec les mains enlacées de ses parents). Toutes les promesses portées par ce lien alors s’effondraient, comme un rappel à l’ordre, au devoir, à la loyauté. « Qu’allais-tu imaginer ? » avons-nous entendu.
J’ai raconté dans un petit livre, Alpestres, comment, d’une frustration intense, la relation interrompue avec Hélène, la femme avec laquelle, des soirs durant, je jouais au tennis de table – mais il y avait là aussi un autre, à qui elle avait promis –, naquit une toute autre histoire, un départ, comme si je devais absolument, pour supporter la douleur, remplacer cet avenir déçu, l’effacer illico par une autre vie. Je partais par dépit, j’allais dans les Alpes. J’oubliais Hélène sur les sentiers de montagne que j’allais arpenter durant tout un été.
Une conversation est interrompue. On se dit qu’on se reverra peut-être, mais on ne se revoit pas.
Je pense à ces rencontres de promenade, où, sans y penser, il s’avère qu’on fait un bout de chemin ensemble, on se parle tout du long, on dit des choses qu’on aurait jamais pensé dire à un inconnu, des choses si intimes parfois qu’on est étonné de les avoir confiées. Et quand la promenade est terminée, on se dit au revoir et à bientôt peut-être. C’est peut-être parce qu’on est, à ce moment-là libre de tout attachement, délié, détaché, parce qu’on ne se connaît pas encore, qu’on ne se connaît pas déjà, que ces conversations impromptues nous semblent tellement fluides. On se reconnaît parce qu’on ne se connaît pas. Parce qu’il n’est pas question de s’attacher l’un à l’autre. Il faudrait pour cela se revoir. Mais c’est comme une parenthèse dans l’existence, un moment suspendu, comme si l’on prenait, à deux, la liberté d’un recul sur le cours normal des choses. La rencontre elle-même, à bien y songer, est déjà une interruption. Un sentier buissonnier. Se revoir serait ajouter quelque chose de lourd, de compliqué (ainsi prévenait une femme rencontrée par hasard : « je préfère qu’on n’aille pas plus loin ». Allez plus loin, dans la promenade, dans la conversation, expliquait-elle, deviendrait trop compliqué. Il y a comme une limite, un seuil au-delà duquel on devine qu’une certaine angoisse pourrait émerger – peut-être déjà la crainte de perdre quelque chose dans le futur).
Tant de conversations interrompues, tant de possibilités avortées. Je pense à ces correspondances qui, subitement, s’arrêtent, sans qu’on sache bien pourquoi (on se relit, un peu fébrile : « ai-je dit un mot de trop ? », « ai-je compliqué les choses ? »)
Toutes ces conversations interrompues, s’accumulant, forment comme une constellation de futurs antérieurs. Autant de points à partir desquels pourraient (auraient pu) se déployer des perspectives, des récits, des histoires, des vies entières. Des bouleversements peut-être, des catastrophes. Ils sont maintenant, quand on y repense, teintés de regrets, de nostalgie parfois. La tonalité mélancolique de ces existences inachevées, de ces possibilités à jamais condamnées à n’être que cela, des possibilités, des promesses non tenues. On pourrait décrire le temps qui passe, la durée qui nous est échue, de manière pointilliste, en portant sur une ligne des points d’interruptions – qui auraient pu être des points de rupture, à partir desquels l’existence aurait pu bifurquer, dévier de la ligne droite. Les rencontres inattendues, même interrompues, sont autant de possibilités queer, que nous n’avons pas toujours saisies ou pu saisir.
Quelque chose nous a rappelé à l’ordre. Quelque chose a condamné le point de départ dans le temps à demeurer là où il est, dans le passé. Chacune de ces interruptions fait violence, au nom de la loyauté au cours de l’existence, ou à l’existence en cours. Accepter la rencontre, la prolonger, explorer ses possibilités, c’est courir le risque de bouleverser l’existence en cours. Ces rencontres inattendues, inattendues dans la mesure où tout était organisé pour que rien n’arrive jamais, constituent autant de menaces. Quelque chose commence, et ce quelque chose qui commence vient interrompre une vie déjà vécue, déjà constituée. Un futur écrit en partie à l’avance. Et c’est la raison pour laquelle ce point est rejeté en tant que commencement. Au nom de la continuation de la vie d’avant, de ce qui était déjà engagé.
Les choses auraient pu être autrement. Bien sûr qu’elles auraient pu être autrement. Ce qui s’est effectivement réalisé ne confirme rien. Une réalisation, l’actualisation d’une possibilité, est aussi l’effacement et l’exclusion d’autres possibilités. On relègue en permanence des possibles à l’arrière-plan, ou dans l’imaginaire, le fantasme, le rêve, autant de déclinaisons du non-être, de la frustration, du regret, de la déception. On vieillit, la source du désir se tarit, les rencontres se font rares. Vient le temps du regret, parfois du remords. Le regret porte à la fois des possibilités positives et négatives. Je regrette mon mariage pour tout ce qu’il a engendré en termes de douleur, de souffrance, tout ce qu’il a interdit, tout ce qu’il a interrompu. Je regrette la conversation interrompue, ce qui aurait pu être si elle n’avait pas été interrompue, le futur qu’elle rendait possible. Je regrette que cela ne soit pas arrivé. Je regrette que cela soit arrivé. On devine ici ce que le regret a d’ambivalent, flottant quelque part entre l’être et le non-être, comme la promesse, comme la menace. Ces instances ambivalentes qui constituent, « en réalité », tout bien pesé, le cœur de nos existences désirantes.
L’interruption comme si le temps s’arrêtait, les choses se figeaient. Interrompre la conversation impromptue, la rencontre inattendue, peut être une manière de sécuriser l’existence qu’on est censée mener, à laquelle on est réputé être attaché. Interrompre comme « repousser une menace » (une tentation).
Je pense à cette chanson de Death cab for cutie, Your heart is an empty room : And all you see / Is where else you could be when you’re at home / And out on the street / Are so many possibilities to not be alone.
Quand j’étais jeune homme, je dévorais la ville et ses rues porteuses de tant de promesses, de rencontres, de possibilités. Puis vint le temps où je m’efforçais de m’aligner sur quelque chose comme une vie bonne, dont le cours, canalisé par des normes édictées par d’autres, rassure, au moins provisoirement, celles et ceux qui se sentent perdus, incertains, flottants. (Cette tentative d’alignement fut couronné d’un échec flagrant que je raconte dans Un Débarras, après quoi, j’appris à vivre, et à préférer vivre, dans l’incertitude.)
Reprenons. La relation est interrompue. Les questions demeureront sans réponse. On n’en saura pas plus point et on devra vivre avec ces possibilités avortées (ce qui, somme toute, est notre destin à tous), faire le deuil de quelque chose qui n’a pas été. La rencontre est suivie de points de suspension qui se succèdent sur la ligne, mélancoliquement. La mélancolie ne se réduit pas au sentiment qui accompagne la perte d’un objet auquel on a été attaché, auprès duquel on a vécu. Elle peut être liée à l’anticipation de la perte, c’est-à-dire à un évènement qui ne s’est pas encore produit (on peut être mélancolique tout en étant encore à proximité de l’objet qu’on aime, parce qu’on imagine déjà qu’il sera perdu un jour : toutes les personnes qui partagent leur vie avec un animal familier connaissent ce sentiment). Mais aussi à quelque chose qui n’a pas été (dans le futur), à ce qui aurait pu arriver si la relation n’avait pas été interrompue. Étranges entrelacements des temporalités. Nos existences sont tissées de non-être, bien plus que d’être (thème que j’ai exploré dans mon livre, Moldanau).
Des points de bifurcation possibles sur une ligne. Comme un jeu, dont l’avantage est de n’avoir pas de conséquence, ou peu d’incidence.
Quoique. Un mot peut-être, un mot de trop, inattendu, pourrait avoir une incidence. J’ai été adorablement surpris en lisant chez Sarah Ahmed cette référence à Lucrèce. Le clinamen. Cette légère déviation dans le choc des atomes, qu’elle conçoit comme le point d’où s’origine une possibilité queer. Un regard, un frémissement, un mot de trop, une interruption.
Le mot de trop peut être le mot « trop ». Ainsi, comparez ces deux expressions.
« Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus. »
« Il y a trop longtemps que nous ne nous sommes vus. »
Trop est ici déjà une confidence, un aparté, une invitation à la complicité, une incise qui peut vouloir dire « vous m’avez déjà manqué ». Il attache à la parole un affect. En psychanalyse, on est attentif à ce mot de trop, qui est comme un aveu, ouvre sur une autre perspective, qui interrompt le cours des récits désaffectés.
Parfois, on croise quelqu’un, et on s’arrête. On ne sait pas bien pourquoi, aujourd’hui, on s’arrête. On entame la conversation. On en vient à se promener ensemble, pour le seul plaisir de continuer à se parler.
Et parfois, on passe son chemin. On se contente de saluer poliment. Alors, la conversation n’a même pas eu lieu. Pas un mot. Pas un mot de trop.
L’âge venant, je me sens plus apaisé avec ces interruptions. Je ne m’interroge plus fébrilement comme avant, concernant les motifs, les erreurs possiblement commises. Je ne le prends pas personnellement. L’effet sans doute de vingt ans de travail comme psychanalyste. J’ai appris à faire ces petits deuils des analyses interrompues, ces patient.es qui ne reviennent pas. Je ne compte plus celles et ceux qui, m’ayant rendu visite, m’ont fait faux bond un jour, et ne sont plus jamais revenus, se contentant parfois de signifier leur congé d’un message lapidaire, parfois aucun. Je leur laisse le dernier mot. Peut-être, en couchant ces remarques aujourd’hui, je cherche à avoir le dernier mot, une manière de conclure toutes les conversations interrompues, en une seule fois et une bonne fois pour toutes.
La mort est l’interruption définitive. Si les interruptions nous laissent dans un état mélancolique, c’est qu’elles sont de la mort une approximation, et que la mort constitue l’horizon qui hante les méancoliques. Souvent, il y a ce regret de celles et ceux qui sont encore de ce monde et qui regrettent de n’avoir pas entendu le dernier mot du défunt, une dernière confidence, une conclusion qui donnerait peut-être la part de vérité dont on croit manquer, dont on manque, qui fournirait le sens de la vie, l’élucidation des énigmes qui pèsent sur nos existences – espoir forcément déçu : il faudra se contenter d’une part de vérité, laquelle est toujours négociable, sujette à révision, laquelle n’aura que peu de poids rapporté à la part d’ombre qui demeure (ce qui n’a pas été, ce qui aurait pu être, ce qui ne sera jamais, ou jamais plus).
Naguère, les écrivains conservaient parfois leurs correspondances, en prenaient soin – songeant à cet avenir où les rendre publiques aurait un intérêt, et ne léserait personne. De certains ou certaines, on n’a plus que cela, des correspondances. Les destinataires eux, parfois, n’existent dans la littérature qu’en vertu des réponses envoyées aux grandes plumes. Réponses qui furent conservées. Je pense à l’infinité des lettres perdues, toutes ces conversations perdues dans les limbes. Il m’arrive parfois d’extraire d’une correspondance un message qui, je pense, mérite de l’être. Pas plus tard que ce matin, ce message extraordinaire d’un ami cher, qui m’apprend tant de choses, sur lui, sur moi-même, et sur nous tous au fond. Dans sa lettre, il me dit qu’il a retrouvé la trace d’une de nos anciennes correspondances interrompues, et qu’il s’est rendu compte qu’il avait laissé mon dernier message sans réponse. Il se dit incapable d’expliquer pourquoi. J’ai relancé notre conversation deux années plus tard, parce que j’ai pensé à lui en relisant (une fois de plus) La Connaissance de la douleur, de Carlo Émilio Gadda, ce grand livre cruel et mélancolique, et inachevé, car interrompu, interrompu par la guerre en 1941.
(merci à Thomas, aka le Flegmatic, pour la référence à Brassens !)