Après qu’une dame âgée nous ait gratifié d’une délicieuse scénette au cours de laquelle elle envoyait au diable sa belle-mère (encore plus âgée qu’elle) dont elle doit s’occuper pour les fêtes, la boulangère, tout à l’heure, en aparté, pendant que je passe commande d’un café et d’un pain au chocolat :
: « Ah… Dire tout haut ce que l’on pense tout bas ».
On devine que la boulangère aimerait bien pouvoir en faire autant – car elle en pense des choses, « tout bas ». Je lui réponds qu’avec l’âge, oui, on ne s’embarrasse plus de tant de scrupules. Je l’observe aussi chez moi du reste (je vieillis, voyez-vous !). La langue publique se délie dans la mesure où l’on se fiche un peu de l’effet qu’on produit. Une détente narcissique probablement. « Je vous le dis comme je le pense et si ça ne vous plaît pas, c’est pareil. » Comme si l’écart entre les pensées et la parole diminuait, la censure se relâchait : on ne se sent plus tenu de ménager son public. Il faut, pour se donner ainsi en spectacle sur la petite scène de la vie quotidienne, une dose suffisante de confiance en soi, une disposition à ne pas être affecté plus que de raison par l’autre, les froncements de sourcils, les rictus de désapprobation, les ricanements, les marques d’embarras – quand on vous fait savoir qu’on a un peu honte pour vous !
Certes, parler, c’est toujours dire quelque chose de soi. Une toute petite partie de soi dans la conversation de rue. Ce qu’on lâche alors, quand on dit ce qu’on pense, parce que, saisi dans l’instant d’un bref échange, relève plutôt de la caricature : vous devenez un personnage, haut en couleur, comme cette dame qui râlait sur les devoirs familiaux du nouvel an. En rouspétant de la sorte, avec humour et verve, ne brisait-elle pas le consensus qui conduisait ce matin-là tous les clients à faire la queue à la boulangerie pour se ravitailler en vue du réveillon. Ne se posait-elle pas en rabat-joie (killjoy) en instillant un récit contraire dans le cluster de promesses de bonheur attaché au nouvel an ?
Je comprends qu’on ait besoin de se protéger, de sécuriser une part de soi, même une toute petite partie, une part de mystère, négocier ses interventions, les distribuer chichement, préférer garder le silence, se cacher, dissuader la relation, éviter la parole. De peur d’être mal compris, jugé « de travers ». Ce faisant, en ne disant rien, dans cette disposition de non-attention aux scénettes de la vie quotidienne, qui laisse entendre que vous avez d’autres préoccupations en tête, si importantes et si sérieuses qu’elles ne toléreraient pas d’être perturbées par « ce qui arrive là maintenant », qui laisse indifférent – comme s’il ne se passait rien –, vous demeurez à l’écart du monde, dans un retrait qui peut témoigner d’un sentiment d’ennui, de condescendance, ou de désaffection.
Très peu pour moi. J’ai toujours été incapable de résister aux scénettes impromptues du social. Mieux encore, je les suscite, je les joue parfois, et j’aime faire vivre les conversations inattendues. Ce plaisir m’est venu je crois dans les cafés de ma jeunesse, quand j’allais au lycée du centre-ville, passant plus de temps dans les arrières salles des cafés que dans les salles de cours. Ce goût des autres. Ce goût de la parole vive. Je prenais note de tout cela sur d’innombrables carnets, constituant des archives. Pas étonnant que je sois devenu écrivain et psychanalyste.
Dans ces conversations, il n’est pas tant question du « soi » ou du « moi ». Livrer quelque chose dans une conversation, quelques mots, un sourire, une remarque acerbe, une main compatissante sur l’épaule, n’est pas abandonner quelque chose. C’est faire vivre le social. Donner du grain à moudre. Susciter un mouvement. Le social crève de ces retranchements. Ces forteresses narcissiques ou identitaires derrière lesquelles on s’abrite. La crainte de n’être pas compris. Le malentendu. Quelle importance ! « Le signifiant représente un sujet pour un autre signifiant ». La formule de Lacan, aussi péremptoire et déceptive qu’elle paraît, devrait au contraire nous libérer des espérances d’être saisi dans la vérité (et le moi n’est après tout que la somme des représentations qu’on se fait de soi à un instant donné – il est une production de l’imaginaire – commode, il faut l’admettre, mais qui ne dit pas tout – Dieu merci ! Il en reste, et ce reste est ce qui importe n’est-ce pas ? Ce qui reste à vivre, à penser, à explorer, ce qu’on découvre de soi qu’on avait ignoré. Et, il faut de l’autre pour se découvrir et s’explorer).
Et voilà tout. C’est parce qu’on attend trop de la relation que le narcissique, enferré dans ses retranchements, échoue. Même dans la conversation quotidienne.
Bientôt, il sera peut-être trop tard, et vous devrez apprendre à négocier, distribuer, avec prudence, vos contributions aux conversations de rue et vos engagements dans le monde. Dans une société fasciste où tout le monde surveille tout le monde, on commence par se surveiller soi-même. Les angoisses narcissiques passent au second plan, la méfiance est de mise, et pour de bonnes raisons. Toute relation devient intensément politique. Surtout dans la mesure où vous êtes orienté « de travers ». Si vous refusez d’abonder dans les promesses de bonheur du futur fasciste, si vous rechignez à manifester votre adhésion à la haine obligatoire. Et bien entendu, si vous êtes perçu comme queer, que vous assumez de refuser les voies alignées, le revendiquez, que vous êtes considéré comme une menace ou tout bonnement persécuté. Parce que le caractère queer vous a été assigné. Il est peut-être déjà grand temps de dépasser les douleurs des blessures narcissiques (que je prends néanmoins très au sérieux, croyez-moi), dans la mesure où, dans quelques années, et déjà maintenant, l’étau se resserre sur la parole vive et les conversations de rue n’auront plus ce caractère fructueux, vivant qu’elles ont aujourd’hui. Elles seront hantées par des nuages d’angoisse – il faudra dire non pas ce qu’on pense, mais ce qu’on est censé penser, manifester son adhésion aux valeurs de la famille, du travail et de la nation. Et donc, apprendre à se taire. Mais cette fois, pour de bonnes raisons.