Naturaliser l’esprit

S’il y a bien un aspect du monde contemporain avec lequel je ne m’accorde absolument pas, c’est bien celui qui consiste à « naturaliser » les affections psychiques. Par exemple, je vois passer un message concernant la dépression, qui dit clairement que toute tentative de lui donner du sens (c’est-à-dire de l’inscrire dans un champ narratif plus large, biographique, social ou politique par exemple, encore moins de la penser comme une expérience, un épisode de l’existence dont on pourrait « apprendre » quelque chose) serait en réduire la « gravité », une manière de ne pas la prendre au sérieux.

Ce faisant, on en fait quelque chose qui arrive, sans explication, de nulle part, dont il n’y a rien à penser, une pure « anomalie cérébrale » – excepté s’en plaindre et demander qu’elle soit « reconnue » – en général par les pouvoirs publics ou « l’opinion » – et prise en charge d’une manière ou d’une autre.

Je parle de la dépression, mais c’est valable évidemment pour la plupart des affections psychiques et des « particularités comportementales », etc..

Ça me pose énormément de problèmes. Intellectuellement d’abord : parce que, logiquement, si c’est une anomalie cérébrale qui vous tombe dessus, naturelle donc (c’est pourquoi on parle de naturaliser le psychisme, convertir l’esprit en cerveau ou en une suite de « comportements »), alors la conséquence est d’en demander le soin à la médecine et plus largement à la science. Un cerveau ne parle pas, il n’est pas un sujet. On l’observe par neuro-imagerie. On évalue statiquement des comportements (en dessinant des diagrammes, les fameux « spectres » censés décrire les variations et les fréquences comportementales, d’une manière abstraite, précisément en évacuant d’abord par principe le fait qu’ils puissent avoir une signification).
Et politiquement : dans la mesure où la conséquence logique est d’en référer in fine aux pouvoirs publics et à l’État, à qui sont adressé une demande de reconnaissance et de prise en charge – autrement dit, c’est à l’État de « répondre » de la maladie, d’en parler, pas au patient, encore moins au sujet, qui se prive lui-même et délibérément de parole.

Dans les années 90, on plaisantait parfois en disant que les patients qui souffraient de dépression n’arrivaient pas chez leur médecin ou leur psy en disant qu’ils souffraient d’un faible taux de sérotonine. Aujourd’hui, les temps ont changé : la plupart des gens ont tellement intégré le discours médical, le principe de la naturalisation de la psyché et de l’esprit (le dernier continent qui manquait dans la grande entreprise moderne de naturalisation de toutes choses, qui, notez-le, va de pair et s’articule fort bien avec le projet de transformation de toutes choses, même nos intériorités, en marchandises), qu’ils s’y soumettent avec zèle, voire, pire encore, en assurent le triomphe.

Ça ne signifie pas que la dépression (pas moins que les autres « affections psychiques », tout comme les actes cognitifs ou les émotions etc..) ne se « voient » pas dans le cerveau. Bien sûr que toutes les expériences que nous vivons se lisent aussi dans les corps, pour le dire très vite, et qu’il faut recourir aux médicaments quand l’existence devient insupportable, et même se battre pour obtenir un statut social particulier (par exemple, être exempté de recherche de travail, bénéficier d’aménagements sociaux-économiques, d’un statut d’handicapé etc…). Mais ça ne dit pas tout, et même, ça ne dit rien, du sens de ces affections. Le risque, même, à se focaliser exclusivement sur ces « prises en charge » médicales ou administratives, c’est de les priver a priori de toute signification, de rendre impossible de rien apprendre de ces expériences (et au fond, de les soustraire au champ des expériences de l’existence).

Là, j’atteins le point où je ne peux vraiment pas me faire à cet aspect de la modernité. Je tiens mordicus à la pensée, à la parole, au récit de soi complexe, à la perspective critique et politique concernant la « santé mentale » comme ILS disent.

S’il y en a que ces sujets (et mon point de vue) intéressent, voici une très brève bibliographie :
1. Les ouvrages classiques d’Alain Erhenberg, qui datent des années 90, dans lesquels le sociologue avait très bien perçu ce qui était en train de se jouer :

Alain Ehrenberg, Le Culte de la performance, Paris, Calmann-Lévy, 1991
Alain Ehrenberg, La Fatigue d’être soi – dépression et société, Paris, Odile Jacob, 1998

2. Un livre très intéressant de Pierre Fedida, Des bienfaits de la dépression : éloge de la psychothérapie, Paris, Odile Jacob, 2001

3. Pierre-Henri Castel, L’Esprit malade, Paris, Ithaque, 2009

4. Louis A. Sass, Les paradoxes du délire (The Paradoxes of Delusion: Wittgenstein, Schreber and the Schizophrenic Mind, 1995), traduction française P.H. Castel, Ithaque Éditions, 2010)

dont j’ai parlé ici :
outsiderland.com/danahilliot/?

Et par exemple, cet article que j’avais publié :

outsiderland.com/danahilliot/l