alignements

Comme on causait d’avoir ou pas des enfants…

climatejustice.social/@danahil

Ça m’a fait penser (alors que j’attendais mon tour à la caisse du supermarché) à quel point ma vie aurait été entièrement différente si j’avais eu des gosses. Comme je viens du prolétariat (et que j’ai vécu une bonne partie de ma vie dans la précarité – c’est toujours le cas aujourd’hui), je n’aurais pas eu d’autre choix que de travailler – beaucoup plus en tous cas que je ne l’ai fait. Aurais-je pu mener mes études là où je les ai menées ? Certainement pas avec un gosse. Il aurait fallu aller au turbin, pendant quelques décennies.

Autrement dit, avec des gosses, j’aurais dû m’aligner sur le régime du travail salarié (n’ayant certainement pas les moyens de monter un business, du moins pas un business légal 😅 ).

C’est là un des endroits où l’éthique du travail s’articule avec l’éthique de la famille. Un double alignement pour ainsi dire (mais au fond, le même alignement).

Ma biographie professionnelle est ce qu’elle est, une litanie de démissions et de licenciements, parce que je n’ai pas eu d’enfants. Ce qui m’apparaissait comme intolérable dans le monde du travail, et la possibilité de manifester mon refus de cet intolérable, est secrètement lié à l’absence de « bouche à nourrir » autre que la mienne. Combien de fois ai-je entendu : « mais tu ne peux pas faire/dire ça ! » quand j’incendiais un patron ou l’institution qui m’employait (sachant très bien ce qui allait suivre : le licenciement ou la démission) ?

Mes errances « bio-géographiques », mes perditions, ces expériences dangereuses et non-alignées que je menais consciencieusement dans l’idée d’en faire un jour la matière de livres futurs, ne concernaient en définitive que mon propre corps, mon propre esprit. Si j’avais eu des bouches à nourrir autre que la mienne, j’aurais sans doute fini par plier, m’aligner à l’éthique de la famille et l’éthique du travail – parce que, et c’est une différence cruciale, je ne disposais pas du capital économique (et social, relationnel) qui m’aurait permis de faire autrement. Je n’aurais pas eu le temps non plus de lire tous ces livres et d’en écrire.

Ça se paye aussi évidemment. D’une précarité persistante à l’âge où nombre de mes amis d’hier vivent à leur aise sans se soucier du lendemain.

Mais, à bien y penser, ai-je vraiment eu le choix ? Ce qu’une agente de l’ANPE avait qualité naguère de « dilettantisme » et un autre d’ « instabilité », n’est en réalité que la conséquence de mes refus. Or, ces refus, bien qu’ils m’aient conduit parfois à vivre des conséquences dramatiques – qu’une bonne étoile ou l’instinct de survie, ou encore quelques rencontres miraculeuses, ont permis d’éviter de s’achever en tragédie (jusqu’à présent) -, n’ont pas grand chose à voir avec des choix libres et éclairés – je n’étais pas aussi politisé naguère que je le suis aujourd’hui : je politise a posteriori des choix qui n’en étaient pas vraiment. Se plier m’aurait conduit à la folie, à l’internement, ou pire. Tout le monde n’est pas capable psychiquement de supporter de suivre les chemins alignés, de tolérer les aliénations du travail, la violence des rapports sociaux.

Pour nombre de prolétaires et de précaires, il s’agit de baisser la tête et obéir tout en se fabriquant un récit des « origines » comme le dit Lisa Rofel dans un article recueilli dans le volume Ghost Protocol, sur les travailleurs migrants de l’intérieur en Chine. Un récit qui vous assigne à accepter des boulots mal payés et humiliants parce que vous êtes issus des classes les plus défavorisées. Doublé d’un récit concernant le futur : à force de plier, à force d’obéir, un jour viendra où vous pourrez à votre tour devenir « entrepreneur », rejoindre le paradis des gens aisés, qui ne craignent pas le lendemain (mais en attendant il faut nourrir ses gosses, a minima).

Ce que Lauren Berlant appelait « the cruel optimism » – par quoi cet espoir d’un futur meilleur (« les jours heureux » comme dit l’autre connard de Roussel) conduit des générations et des générations à se plier, à tolérer l’intolérable, alors même que la plupart de sortiront jamais de cette vie précaire, et ne laisseront rien d’autre à leurs rejetons que la précarité, et ainsi de suite (et c’est ainsi que le capitalisme prospère, et tient en respect les révolutions de masse).

Bref. Qu’on ne s’y trompe pas. Dans mon cas, il ne s’agit pas de position politique (elle est politisée après coup, et sans doute l’assumé-je aujourd’hui avec plus de détermination qu’hier, bien que je n’ai pas vraiment plus de choix qu’hier)