Amender la mémoire

Je discourais tout à l’heure avec l’herbe fraîche, la lumière rasante du soleil de la fin de journée, et l’ombre d’un charme, tandis qu’Iris, épagneule de son état, fourrageait aux alentours, à la recherche de mulots. Et, les pensées se présentant doucement au fur et à mesure que je causais, j’arrivais à l’idée selon laquelle, si la véracité des récits pâtit forcément du caractère peu fiable de nos mémoires, il n’en reste pas moins possible d’accéder à une certaine forme de vérité en s’efforçant d’être honnête.

Je me souviens, mais le récit que je tire de ce souvenir souffre de bien des défauts si tant est qu’on l’évalue à l’aune de la vérité : la forme même du récit, la jouissance de l’écriture, le style, conduit insensiblement à transformer les faits, et le flux mnésique, les images qu’on a conservées, les paroles dont on croit se souvenir, ont déjà subi censure et filtrage, à mesure que nous nous sommes éloignés des événements qui sont aujourd’hui relatés. Ces problèmes sont bien connus des historiens qui ont affaire à des témoignages recueillis dans le cadre de leur enquête. Il y a le récit des vainqueurs et le silence, qui devient parfois assourdissant quand vient le temps de la justice, des vaincus. Ce n’est pas la même chose d’avoir été aimé, et d’avoir été abandonné. Il y a cette tendance irrépressible à sauver les meubles, sauver sa peau, sinon sa conscience, et montrer son meilleur profil, même, et paradoxalement, chez les grands contempteurs d’eux-mêmes – quitte à se montrer sous le jour d’un salaud, autant faire de ses saloperies l’hyperbole de toutes les saloperies, le héros parmi les salauds. Les honteux et les coupables éprouvent encore une boule au ventre en y songeant, et préféreraient disparaître sur le champ plutôt que d’y repenser. Pour toutes ces raisons, il vaut la peine, quand on entreprend d’écrire sérieusement, de s’efforcer à une certaine honnêteté, autant qu’elle est possible, c’est-à-dire d’examiner avec soin et ses souvenirs et les récits produits à partir de ces souvenirs, et de chercher à en identifier les lacunes, les oblitérations, les zones grises, et bien entendu les mensonges qui les grèvent. C’est au fond ce que j’ai essayé de faire dans Un Débarras, puis dans Alpestres, et dans bon nombre de récits où je relate des souvenirs de jeunesse. Avec cette manie très postmoderne de livrer aux lecteurs le processus même du doute, de l’enquête, de la vérification, au sujet du récit qu’il est censé être en train de lire. Si bien que l’intérêt, me semble-t-il, de mes textes, ne tient absolument pas aux événements relatés, mais plutôt aux réflexions sur la mémoire et l’honnêteté dont ils ne sont que l’occasion.

En tous cas, c’était une promenade bien agréable dans les prés derrière chez moi. Dans la journée, il avait fait trop chaud à mon goût, mais le week-end s’annonce beaucoup plus frais. Pas plus de 2°C dans la nuit au sommet du Plomb du Cantal, bien que nous soyons déjà en juillet.