Étant sur le point d’achever ma lecture du livre d’Andrew Wilson, Belarus. The Last European Dictatorship, je continue de suivre d’un œil les infos qui nous parviennent de Biélorussie.
Le livre d’Andrew Wilson s’arrête en 2011, à l’époque où le régime de Loukachenko est soumis à des « sanctions internationales » touchant principalement les proches du régime (notamment quelques fameux oligarques vendeurs d’armes) et le président lui-même. On mesure aujourd’hui l’efficacité impressionnante de la punition infligée par les Occidentaux : 10 ans plus tard, Loukachenko est toujours aux manettes, le KGB continue d’utiliser ses bonnes vieilles méthodes de répression sur les populations et les processus électoraux ne sont toujours que des mascarades grotesques, l’ « éleveur de cochons » devenu un des dictateurs les plus « durables » au monde ayant poussé l’art de la « technologie électorale » à son point d’excellence.
On retrouve donc en 2020 grosso modo les mêmes « techniques » utilisées et affinées lors des scrutins précédents.
En amont des élections, pendant la « campagne », si l’on peut parler de la sorte : éviction pure et simple des opposants les plus charismatiques ou dangereux (on met ces opposants en prison, en les accusant de charges plus ou moins imaginaires (la corruption étant un classique) ou bien on les fait tout bonnement disparaître (ce fut notamment le cas avant les élections de 2001) ; mise en place de d’une campagne de propagande dans tout le pays, avec par exemple la fabrication de toute pièce d’une « idéologie » – « Pour le Belarus ! » – dont le contenu importait peu au Président – ce qui importe, c’est de pouvoir disposer de « slogans » quelle que soit leur signification (les habitants ironisent encore sur cette période durant laquelle le seul mot « Pour » résumer la fameuse idéologie du régime) ; ré-organisation orchestrée par l’État et la police secrète des partis en présence, avec usage de candidats fantoches et ou fantômes (dont la campagne consiste essentiellement à dénigrer les autre supposés opposants au régime Présidentiel) ; infiltration des associations non-gouvernementales et des mouvements étudiants par des agents ; dénonciations des collusions supposées des opposants avec les pays étrangers, Pologne, Russie, Lituanie, Pays de l’ouest etc… ; et désormais, avec la présence sur internet des militants anti-Loukachenko, c’est un jeu d’enfant pour le KGB d’identifier et de suivre à la trace les mouvements d’opposition (ce n’est pas spécifique d’ailleurs au Belarus, mais tous les services secrets de tous les États passent désormais le plus clair de leur temps à contempler des écrans).
Et en aval : manipulation « finale » des résultats – dans le secret de la chambre de décompte électorale, on estime que la commission en charge des résultats ajoute systématiquement entre 20 et 40% aux scores de Loukachenko – et certains considèrent que les résultats sont de toutes façons « obtenus » bien avant l’ouverture des bureaux de vote (des études de sondage menées par des organismes indépendants étrangers, notamment lors des dernières élections, donnent en général moins de 50% de votes favorables à Loukachenko, quand le résultat officiel se situe toujours au-delà de 75%) ; les manifestations organisées à la suite du scrutin pour en contester les résultats sont immanquablement matées dans la violence – les prisons se remplissent à cette occasion d’opposants, humiliés et torturés au passage, ré-conditionnés comme disent les régimes totalitaires ; et les médias, immanquablement aux mains du pouvoir, se font fort de présenter ces évènements comme des émeutes organisées par des voyous manipulées par des forces étrangères, etc. (propagande à laquelle Loukachenko, dénué d’imagination a encore recours en ce moment même, en 2020)
Certes, toutes ces tactiques et stratégies sont communes à bien des pays dans le monde, pas seulement les pays totalitaires d’ailleurs. Mais on doit bien admettre que Loukachenko en fait un usage particulièrement efficace, preuve en est sa longévité assez exceptionnelle au sommet de l’État.
Rappelons tout de même le parcours singulier et imprévisible de ce Loukachenko : arrivé sur la scène politique comme un « pion », un candidat plus ou moins « fantôme » que son prédécesseur Kiebitch, un personnage haut en couleur, sorte de Boris Eltsine raté, avait cru pouvoir utiliser pour siphonner les votes de l’opposition, sa victoire en 1994 est considéré comme une surprise par tous les observateurs. Après une carrière dans la Biélorussie Soviétique, notamment comme dirigeant d’un sovkhoze (un ferme à cochons) puis d’une usine de matériaux de construction, il est élu député au Conseil suprême de la République Biélorusse en 1990 et prend la tête d’un groupe « des communistes pour la démocratie », opposé au démantèlement de l’Union des républiques socialistes soviétiques et à la création de la CEI. Le tournant dans sa carrière vient de sa nomination à la tête d’une commission de lutte contre la corruption en 1993, qui va se traduire par la publication d’un rapport accusant 70 hauts fonctionnaires, notamment Stanislaw Chouchkievitch, le président du Parlement, de corruption (accusations qui s’avéreront par la suite en partie infondées).
Ce que les responsables politiques qui pensaient manipuler cet homme, supposé inoffensif, à leur profit ignoraient, c’est qu’il avait de l’ambition, et un talent certain pour le populisme et le contrôle de l’opinion : lui donner l’opportunité d’accéder aux « sales » dossiers concernant ses collègues et ses concurrents constituait évidemment une erreur – on sait très bien que le meilleur tremplin pour intimider et mater les opposants, c’est d’avoir accès aux informations les concernant, c’est-à-dire d’intégrer d’une manière ou d’une autre les bureaux du ministère de l’intérieur, d’un comité anti-corruption et bien évidemment du KGB ou de son équivalent.
On lit ici et là que les résultats économiques de la Biélorussie sont malgré tout remarquables, que les inégalités de revenus demeurent modérées. C’est faire peu de cas de la violence du régime, de son caractère profondément anti-démocratique (ce n’est pas pour rien que Loukachenko a affiché à de multiples reprises ses sympathies pour la Chine ou l’Iran) et surtout du fait qu’il existe au sein du pays une oligarchie qui a fait fortune principalement dans le trafic mondial des armes : de ce point de vue, l’État Biélorusse peut être considéré comme la base arrière utilisée par une poignée de millionnaires pour s’enrichir à loisir.
Nous sommes en 2020, et il est difficile d’espérer que les manifestations qui ont suivi les élections aboutissent au renversement du régime. En vérité, de telles manifestations de mécontentement ont déjà eu lieu, à chaque lendemain d’élections, et je rappellerai encore une fois qu’il s’agit de la sixième victoire de Loukachenko (depuis donc 1994). Malheureusement, les médias Occidentaux ont la mémoire courte et oublient aisément que ces évènements se sont déjà produits, certes avec moins d’ampleur, mais n’ont rien changé au régime politique en Biélorussie. L’histoire n’est jamais écrite à l’avance, mais la répression sera au rendez-vous (et comme souvent, tout dépendra, non pas tant des « alliés étrangers » dont on fait grand cas, à commencer par Poutine qui n’a jamais éprouvé de sympathie pour son voisin, mais plutôt de la loyauté de l’armée et de la police.)
(Images : France 24 : https://www.france24.com/fr/20200823-bi%C3%A9lorussie-alexandre-loukachenko-s-adresse-%C3%A0-l-arm%C3%A9e-avant-d-importantes-manifestations)