Petit bois

Sur le chemin derrière chez nous, je m’en vais ramasser du petit bois sec. Preuve incontestable qu’il fera plus frais et qu’on peut s’attendre à de la neige dans les jours à venir. Deux chiens m’accompagnent, Iris, ma chère épagneule, et une chienne dont j’ignore le nom, une border colie qui passe un jour sur deux au jardin, et se comporte comme si elle souhaitait prendre gîte et couvert à la maison. Une chienne de ferme sans doute, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à ma chère Voltie, disparue voici deux ans, et qui entretient avec Iris des rapports très amicaux, voire plus si affinité. Je reviens de cette escapade avec un sac rempli à ras bord de branches de frênes et d’aubépines, de quoi lancer une flambée dans le poêle pour quelques jours.

Ce matin, balade avec ma chère Delphine, Iris et Capou au col de la Griffoul. Nous marchons dans la solitude la plus absolue, pas un être humain à l’horizon, les hauts-plateaux, ponctués de névés, semblent parfaitement déserts. C’est évidemment faux, et des nuées d’oiseaux surgissent des genêts quand Iris s’en approche : après quoi elle les course dans la prairie, et n’est bientôt plus qu’une silhouette lointaine sur la crête de la montagne. Un coup de sifflet pour lui signifier où nous sommes, et la voilà qui revient après un nouveau sprint effréné. J’aimerais être un chien, posséder sa vigueur, sa grâce et sa souplesse, mais je dois maintenant faire le deuil de mon corps de jeune homme, et limiter la difficulté de mes escapades : me méfier notamment des pentes trop prononcées, surtout quand je m’y aventure à skis. J’aurais eu mon compte d’aventures après tout, et je suppose qu’il me reste suffisamment d’années pour explorer des territoires plus intérieurs et arpenter le monde autour avec plus de lenteur.

Mon amie travaille avec un musicien anglais, qui vit sur une des îles Hébrides au large de l’Écosse : cet homme admirable, qui exerçait la profession d’infirmier tout en construisant avec persévérance une œuvre pléthorique, de poète, peintre et musicien, a décidé d’arrêter son activité professionnelle et cultive désormais son jardin, élève des bêtes, et se tient plus que jamais à l’écart de la mondanité. Voilà une perspective qui me pend au nez : un de ces jours, acquérir un bout de terre supplémentaire, y cultiver ce qui se cultive, et faire un pas de plus vers le retrait du monde. Quand j’étais étudiant, c’était il y a un quart de siècle, j’avais étudié et publié quelques articles écrit sur la vie monastique, et sans nul doute, les formes de vie ascétiques m’ont toujours paru plus adaptées à ma condition que les formes de vie mondaines. Et, tant qu’à être pauvre, autant se dire que c’est l’effet d’un choix, une affirmation de la liberté. Certes, c’est là se raconter une belle histoire, et confondre en partie liberté et nécessité, mais qu’avons-nous de mieux à faire, au bout du compte que de se donner un récit à peu près cohérent, qui ait un tant soit peu de sens ?