Malraux avait prédit un siècle spirituel ou qui ne serait pas, ce en quoi il avait à la fois raison et tort. Car s’il est indubitablement saturé de religiosité (version grossière de la spiritualité) il est tout autant profondément empreint de stupidité. Spirituel, donc, si on considère le fatras de religiosité qui nous accable – aucune religion avérée ne semble épargnée par des accès délirants sans parler des religiosités rampantes qui circulent dans les intarissables séminaires de développement personnel, de stage de retour à la nature et de néo-chamanisme urbain. Débile, dans la mesure où le religieux, comme toute production de l’esprit humain, n’a pas manqué d’être avalé tout cru par le néo-capitalisme hyper-consumériste, transformé en marchandise et réclame publicitaire, et, dans ses manifestations les plus spectaculaires, comme moyen assuré de faire de l’audience.
Quand, durant mes années d’études, je travaillais sur le néoplatonisme, j’avais coutume de dire que notre fin de siècle ressemblait à cette longue période de l’antiquité, disons entre le premier siècle avant et le troisième siècle après (avant que l’empire soit à peu près totalement christianisé), pour la floraison des courants religieux, le déferlement de figures prophétiques ou messianiques, l’apparition de pratiques multi-spirituelles personnelles (on pouvait se référer en même temps à des divinités issus de traditions fort différentes, plus ou moins nouées syncrétiquement), la multiplication de livres « à mystères » riches en révélations et prescriptions morales. Ça y ressemblait. Mais maintenant, un peu moins je trouve. Je ne dirais plus ça.
Quoiqu’il en soit, il est je pense salutaire de se plonger dans les textes sacrés que j’évoquerai ci-dessous, salutaire sans doute pas au sens propre – sotériologique – mais plutôt au sens où l’injection de certains produits (délivrés sous ordonnance ou pas, licites ou pas) a pour effet de purger, de nettoyer en profondeur, de désintoxiquer.
Divin Scrotum, de Mark Leyner, est un ouvrage qui doit autant à la scatologie qu’à l’eschatologie, et tout autant à la Bible (AT&NT) qu’au flux de vidéos débiles que nos contemporains uploadent et admirent sur youtube. Les dieux en tous cas sont loin d’être morts comme on l’a cru naguère, au contraire, ils sont à fond – et la plupart œuvrent sous l’effet de produits psychotropes, ce qui constitue probablement l’hypothèse la plus pertinente pour rendre compte de l’état du monde. Comme tout ouvrage sacré censé rapporter les faits et gestes des dieux, il est en réalité surtout question d’évaluer leur responsabilité dans le merdier actuel, d’où les inévitables développement de type néotestamentaires qui constitue la plus grande partie de l’ouvrage, centrés autour de la figure d’un certain IKE KARTON (majuscules de rigueur), simple mortel dont le destin s’aggrave du fait qu’il est boucher au chomage et vit dans le New Jersey, et dont tout le monde se fout royalement excepté, et c’est bien là son drame, les dieux – ce qui du coup nous renvoie aux textes sacrés de la mythologie grecque notamment, lesquels ne cessent de broder sur les emmerdements que les caprices des dieux et leur rivalité, font peser sur le destin de quelques pauvres zigues (parfois des cités entières) qui ont eu le malheur de susciter à un moment donné leur attention. Mais, comme je dis toujours, faut bien s’occuper, aussi divin soit-on. Vous l’aurez compris, c’est de la littérature trash, déjantée, scato-eschatologique, qui laisse le lecteur en proie à une question fondamentale : il prend quoi Leyner comme substance ? Qu’est-ce qu’il s’injecte ?
Beaucoup plus doctement, ouvrons l’ouvrage érudit d’Adam Levine, Les Instructions, apport majeur apporté à la Thorah (et un peu à la littérature), et description informée (on en peut mieux informée en fait) du gurionisme – saisi ici dans l’élan même de sa genèse, et de sa jeunesse, Ben Gurion Machabée n’étant au début de l’ouvrage (qui doit s’étendre sur à peine quatre jours) qu’âgé de 9 ans. C’est un livre qui s’inscrit dans cette tradition récente consistant à dépeindre les travers du monde contemporain à travers les mots, les pensées et les actes d’un gamin extraordinairement intelligent – d’une sorte d’intelligence que les systèmes de contention scolaires et culturels auraient échoué à discipliner, non contenue, non castrée diraient les psychanalystes s’il en reste. On a dans cette veine-là quelques ouvrages marquants : Extremely Loud and Incredibly Close de Jonathan Safran Foer, Infinite Jess de David Foster Williams (qui concerne des ados un peu plus âgés que dans le bouquin de Levine), ou encore le chef d’œuvre de William Gaddis, JR. Pour être honnête, c’est un pavé parfois assez indigeste – j’ai zappé quelques pages ici et là – qui souffre de cette tendance à vouloir accumuler des morceaux de bravoure : trop d’effets accable la faculté de s’étonner, la bravoure ne vaut que si elle demeure rare (je dis ça, mais je changerai sûrement d’avis la semaine prochaine ou dans un an). Surtout, ce qui m’a un peu agacé, c’est cette espèce d’hésitation entre l’ambition littéraire radicale et la concession envers le roman mainstream – en gros, tenir une narration avec un début et une chute finale. La dite chute finale, l’attaque du gymnase, qui se répand tout de même sur environ 200 pages, est assez typique des louvoiements du bouquin : on sent qu’il faut à tout prix glisser vers le tragique, du coup, ça n’est plus aussi marrant, beaucoup moins ironique, et paradoxalement assez ennuyeux (j’avais hâte qu’on en finisse pour tout dire). Plus agaçante encore est la couche d’analyse morale et psychologique du gamin qu’on voit effleurer dans les dernières pages : Gurion est-il sain d’esprit ? Est-ce un psychopathe démentiellement intelligent ? Est-il seulement naïf ou foncièrement méchant ? La force des textes de Gaddis ou David Foster Williams, c’est que leur radicalisme ne cède en rien au psychologisme ambiant.
Dans la série des récits du genre : « survivre après l’apocalypse », dont je suis d’autant plus friand que je suis en train d’en pondre un cet été, le roman de Peter Heller, La constellation du chien, est un petit bijou. Du nature writing de bonne tenue, alternant les moments contemplatifs et les scènes d’action haletantes, et surtout, la présence d’un chien, Jasper, et quand il est question d’un chien, forcément, je craque (ok, j’ai pleuré toutes les larmes dont je disposais ce soir-là en lisant le récit de la mort du chien – pfffff). Il faudrait écrire un livre sur les chiens dans la littérature – pourquoi pas d’ailleurs l’inclure dans le livre post-apocalyptique que je suis précisément en train d’écrire. En voilà une chouette idée.
Bon. Sinon. L’été n’en finit pas. Encore au moins quatre mois avant les premières neiges décentes. Je me dis que c’est pas possible de passer huit mois de l’année à attendre l’hiver. IL faudrait vraiment que je songe à habiter plus au nord.