Grâce à Eléonore-Adèle d’Osmond, comtesse de Boigne, maîtresse ès potins en tous genre (Chateaubriand dira d’elle : « Aimable, spirituelle, remplie de talents, extrêmement jolie […] Elle écrit maintenant, et ses talents reproduiront à merveille ce qu’elle a vu »), nous lisons avec bonheur l’histoire du Prince de Chio et de son fils, le prince Justiniani, et ma foi, ça me fera mon dimanche !
« Le goût de la Cour de France pour les étrangers fut exploité d’une façon assez singulière par deux illustres Grecs, chassés de leur patrie par les vexations musulmanes. Le prince de Chio et le prince Justiniani, son fils, descendants en ligne directe des empereurs d’Orient, vinrent demander l’hospitalité à Louis XVI au commencement de son règne. Il la leur accorda noble et grande, telle qu’il convenait à un roi de France. En attendant que les réclamations qu’il faisait au Sérail pour la restitution de ses biens eussent été admises, le prince de Chio fut prié d’accepter une forte pension, le prince Justiniani entra au service de France en prenant le commandement d’un beau régiment.
Ces princes grecs vivaient depuis quelques années de la munificence royale; ils étaient bien accueillis dans la meilleure compagnie à Paris et à Versailles. Leur accent et un peu d’étrangeté dans leurs manières complétaient leurs droits à tous les succès. Un jour où, pour la centième fois, ils dînaient chez le comte de Maurepas, celui-ci vit le prince de Chio, placé à côté de lui, pâlir et se troubler.
«Vous souffrez, prince?
—Ce n’est rien, cela passera».
Mais son indisposition augmenta tellement qu’il dut sortir de table et qu’il appela son fils pour l’accompagner. Monsieur de Maurepas avait passé les dix années de son exil dans sa terre de Châteauneuf, en Berry. Lorsqu’il s’en éloigna, il y laissa comme concierge un de ses valets de chambre; celui-ci, venu par hasard à Versailles, avait servi à table et se trouva le lendemain dans la chambre de son maître lorsqu’il donna l’ordre d’aller savoir des nouvelles du prince de Chio.
Monsieur de Maurepas lui vit étouffer un accès de rire en regardant ses camarades:
«Qu’est-ce qui te fait rire, Dubois?
—Monsieur le comte le sait bien… c’est le prince de Chio.
—Et pourquoi t’amuse-t-il tant?
—Ah, monsieur le comte se moque de moi… il le connaît bien.
—Certainement, je le vois tous les jours.
—Est-ce que vraiment monsieur le comte ne le reconnaît pas?… mais c’est impossible!…
—Ah ça, tu m’impatientes avec tes énigmes; voyons, que veux-tu dire?
—Mais monsieur le comte, le prince de Chio, c’est Gros-Guillot.
—Qu’appelles-tu Gros-Guillot?
—Mais Gros-Guillot, je ne conçois pas que monsieur le comte ne se le rappelle pas… il est pourtant venu assez souvent travailler au château… Gros-Guillot qui habitait la petite maison blanche près du pont… et puis son fils… ah! monsieur le comte ne peut pas avoir oublié petit Pierre, qui était si gentil, si éveillé, celui que Madame la comtesse voulait toujours pour tenir la bride de son âne… ah! je vois que monsieur le comte les remet bien à présent. Moi, je les ai reconnus tout de suite, et Gros-Guillot m’a bien reconnu aussi.»
Monsieur de Maurepas imposa silence à son homme; mais, une fois sur la voie, on découvrit promptement que les héritiers de l’empire d’Orient étaient tout bonnement deux paysans du Berry qui mystifiaient à leur profit le roi de France, son gouvernement et sa Cour depuis plusieurs années. Comment avaient-ils conçu cette idée, d’où venaient-ils, où sont-ils allés? Je l’ignore absolument, je ne sais que cet épisode de la vie de ces deux intelligents aventuriers. »
Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d’Osmond, fin du chapitre I.
Le texte complet ici sur le site Gutenberg :
https://www.gutenberg.org/files/29613/29613-h/29613-h.htm
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Un article sur la Comtesse de Boigne :
https://books.openedition.org/pupvd/30967?lang=fr
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