De l’effondrement

Au supermarché tout à l’heure. On entre enveloppé d’une épaisseur de chaleur à vous obstruer chaque veine du cerveau, et, à la seconde suivante, une fois traversés le sas et les portes vitrées coulissantes, on se sent comme un produit surgelé dans son bac. Le même froid que dans les bacs à surgelés devant lesquels j’ai erré quelques instants, hagard, ayant déjà oublié ma liste de courses.

À la caisse, je suis pris de ce sentiment trop familier : je commence à prendre note intérieurement de tout ce qui est en train de se passer, le moindre détail, tous les faits et gestes. Une dame hésite avant de poser devant moi sur le tapis roulant le bout de plastique qui sépare ses achats des miens, la caissière appelle à la caisse Alexandre et Thomas parce que les caddies débordent sur le parking là-dehors, la dame qui me suit appelle son fils qui bouquine dans le rayon librairie, il se ramène en même temps qu’Alexandre et Thomas, dans leur combinaison rouge floquée du nom du Supermarché, et vont régler là dehors le chaos engendrés par les caddies redevenus sauvages, mais encore !, le vigile indique la direction de la sortie à une cliente égarée, puis, alors qu’une sonnerie se fait entendre au portique d’entrée, se dirige d’un pas lent mais décidé vers un vieux monsieur, c’est le monsieur qui vient de sonner dit la caissière, des caddies, des gens qui sonnent, vous avez la carte demande la caissière, et bonjour et au revoir, je note tout cela et bien d’autres choses, des formes (grotesques) et des couleurs (vulgaires), des sons, des paroles, des crissements de roue, le claquement d’une caisse enregistreuse, des froissements de matière plastique, comme si le cadre habituel de l’expérience, qui protège des petites perceptions décrites par Leibniz, qui découpe dans le monde de l’expérience un champ tolérable, qui filtre ce magma sensoriel, arraisonne le sauvage, limite l’horizon et dessine un tableau au sein duquel, tel un personnage de dessin animé, on peut se tenir à peu près debout, venait de se disloquer subitement. La chaleur me fait souvent cet effet-là. Une trop fort chaleur déréalise, comme si les frontières du monde commun s’évaporaient. (Peut-on encore parler de monde, si ce n’est le monde commun? Je laisse ces questions cruciales à Husserl et ses commentateurs)

Je ne m’inquiétais guère, je suis habitué, et si, autrefois, dans de telles circonstances, moins prévenu que je ne le suis aujourd’hui, il m’arrivait de perdre toute contenance, et de sombrer dans un état de panique auquel on a donné, avec justesse, le nom d’effondrement, désormais, je suis capable, tout en assistant calmement à cette catastrophe insondable, de me montrer raisonnable et d’envisager froidement que ce n’est pas le monde qui s’effondre, mais ma propre disposition à considérer le réel comme un monde. Un moment d’égarement. Philippe K. Dick a décrit ce sentiment mieux que personne, en racontant l’histoire de la désagrégation de l’expérience quotidienne – les étiquettes qui remplacent les gens et les choses, l’étiquette marquée avec le mot PAIN à la place de l’objet PAIN par exemple.

Aujourd’hui du moins, jusqu’à la prochaine fois peut-être (et cela me confirme dans le projet de demeurer au frais chez moi, en attendant la fin de l’épisode caniculaire), je me contenterai de la crainte d’un effondrement – je paye et je sors et rentre chez moi.

Toutefois, il m’est venu dans l’automobile cette idée au sujet des catastrophes – ou de la catastrophe (on en lira sûrement quelque chose chez Winnicott). L’autre jour, à l’issue d’une petite conférence que je donnais devant un public clairsemé, une jeune femme m’a confié à quel point l’avenir était devenu effrayant pour elle, qu’elle éprouvait désormais une angoisse quasiment continue, depuis peu de temps. Avant, disait-elle, j’entendais bien parler de la fin du monde, du réchauffement climatique, des choses comme ça, mais ça n’avait aucun effet dans ma vie, je veux dire, je ne me sentais pas vraiment concernée, mais l’année dernière j’ai vu ce type qui parlait de catastrophe dans une vidéo, et maintenant, j’ai peur, je veux dire, je vis avec cette peur, je regarde mes enfants, plus rien ne me paraît certain, etc. Je ne savais quoi répondre. J’ai bafouillé mon laïus habituel, comme quoi, sous nos latitudes, nous ne sommes pas les plus mal lotis, mais qu’ailleurs, pour de nombreux êtres humains et non-humains, la catastrophe n’est pas un horizon lointain mais ce avec quoi ils composent, et meurent déjà, présentement, etc. Ce qui ne l’a guère rassurée évidemment. Cette peur gagne manifestement nombre d’esprits aujourd’hui, elle est devenue un lieu commun, et je ne suis pas d’ailleurs pas certain que ce soit une bonne chose – quand une idée devient un lieu commun, elle tend à se pétrifier, et, récitée tel un mantra, a bientôt pour effet d’empêcher toute pensée, de sidérer l’esprit, aussi favorable à l’exercice de la philosophie que l’est un slogan publicitaire. La peur ne disparaît pas mais devient une angoisse sourde, et stupide.

Je dis souvent à qui veut l’entendre (c’est-à-dire très exactement : personne) que je me lève chaque matin depuis une vingtaine d’années hanté par la perspective d’une fin du monde prochaine. Toutes ces années, on me reprochait mon pessimisme, voire on soupçonnait chez moi quelque disposition paranoïaque (auquel cas on aurait mieux fait de se méfier car les paranoïaques ont souvent raison), et voilà qu’aujourd’hui, une multitude de gens, y compris ceux qui parmi mes amis me regardaient autrefois d’un air sceptique ou vaguement attendri, se transforme en lanceurs d’alerte, comme on dit aujourd’hui, considérant comme un devoir d’informer leurs semblables d’une catastrophe imminente. J’en ressens de l’amertume. Un peu comme si l’on m’avait dépossédé de quelque chose de précieux – vous déterrez dans un coffre du grenier un vinyle poussiéreux, ou un livre fort ancien, leurs auteurs sont oubliés depuis des lustres, et seuls quelques mélomanes ou érudits en apprécient la beauté, et puis, vingt ans plus tard, l’information circule et vous tombez un jour, avec stupéfaction sur une page entière dans une revue à la mode célébrant l’artiste que vous imaginiez être un des rares à chérir. Dépossédé donc. Je songe aussi à ces quelques coins de montagne épargnés par les circuits touristiques, que seuls fréquentent quelques randonneurs aventureux. Quel malheur quand un agent territorial consciencieux le découvre et s’extasie, et commence à rêver d’un parking à l’entrée du sentier qui mène au paradis. Mais laissons-là les analogies : il s’agit aussi d’autre chose et je me suis laissé dire que peut-être, et l’écrivant maintenant, je n’ai plus guère de doute, que cette sorte de familiarité que j’entretiens avec la catastrophe avait plus à voir avec la précarité dont je suis depuis toujours accablé, plutôt qu’au sombre avenir qui inquiète l’humanité. Le précaire, et j’entends ici non seulement l’individu qui, peu verni à la naissance, porte comme une croix toute sa vie durant un destin de prolétaire, mais aussi celui qui, mal fagoté pour les relations mondaines, est condamné à n’être jamais tout à fait à la page, ayant toujours un train de retard, ou une longueur d’avance, c’est selon, et vivant comme il peut dans cet écart vis-à-vis du cours des choses communes, écart qui varie de l’infime différence à l’abîme le plus terrifiant dont je donnais tout à l’heure un aperçu, s’attend toujours, avec plus ou moins d’intensité, à ce que les choses s’effondrent, à commencer par cette chose qu’il est, si peu assuré qu’il est dans son être.

Pourquoi vingt ans au fait ? Je dis toujours : ça fait vingt ans que j’élabore des scénarios pour la fin du monde. C’est évidemment parce qu’il y a deux décennies, je m’effondrais, purement et simplement. Ce n’était pas la fin du monde, non, mais je perdais le monde, littéralement. Le sol stable de la réalité, dit Freud quelque part, devenait friable comme le sable fin. La catastrophe, si nous pouvons la concevoir, c’est qu’en réalité nous l’avons bien d’une certaine manière déjà vécue, ou bien qu’elle est inscrite dans la mémoire de l’espèce, diraient peut-être les disciples de Jung. Dans mon cas, point besoin de s’en référer à Jung – pour les dispositions à l’effondrement, je remplis toutes les cases pour ainsi dire.

L’esprit tourmenté, sinon par la fin du monde, du moins par la perte toujours imminente d’un monde qu’il n’habite déjà qu’à grand peine, ne craint pas tellement, aussi paradoxal que ça puisse paraître, l’avènement de la fin. Non pas pour la raison qu’il serait alors confirmé dans sa crainte – j’ai déjà dit que cette soudaine popularité des peurs qu’il pensait être seul à éprouver ne le satisfait guère, et le déçoit plutôt, en le dépossédant sans doute de la perte du monde (si tout un chacun soudainement se met à constater dans un accès forcément suspect de lucidité que le monde est bel et bien perdu, et ce depuis longtemps – disons depuis Descartes et la modernité, du moins pour nos sociétés naturalistes et techno-scientistes, alors ces peurs agrégées constituent à nouveau sinon un monde, ou du moins un ersatz de monde, encadré et codé, avec ses règles et ses filtres – et l’on voit déjà des types prompts à faire du business même avec le monde de la fin du monde). Non. Il aurait plutôt tendance à s’en réjouir, et dans les rêves qui le hantaient naguère, plus d’une fois, il éprouvait une forme de jouissance et de soulagement à ce qu’enfin les choses s’écroulent et s’effondrent. Dans les livres et les films d’anticipation, vous trouverez immanquablement quelques personnages qui non seulement semblent s’être préparés depuis des lustres à la catastrophe, et y débarquent équipés de pied en cap tel Athéna jaillissant tout armée de la tête de Zeus, mais, maintenant que le pire est advenu, s’y meuvent comme des poissons dans l’eau – ils semblent être enfin chez eux, errant presque joyeux sur les routes rongées par la végétation parmi les ruines et les décombres.

On devine assez bien pourquoi Schwarze Spiegel d’Arno Schmidt figure à la place centrale dans ma bibliothèque. Vade-Mecum au cas où les choses tournent mal et que j’y survive malgré tout – Arno Schmidt comme manuel du petit survivaliste ! Nul doute que les débiles qui errent dans les séries de zombies post-apocalyptiques seraient infiniment plus intéressants et plus drôles s’ils avaient pris la peine d’emporter ce livre-là : imaginez ces idiots musculeux allant à bicyclette à la ville voisine dévaliser la bibliothèque municipale, décrocher quelque tableau de maître dans les musées pour décorer leur mansarde, tout en poursuivant avec soin les recherches historico-topographiques qu’ils avaient entamées avant l’apocalypse.