Comment expliquer la longévité de certains régimes autoritaires ou totalitaires ?

Au fil des excursions dans les arcanes de ces régimes autoritaires et/ou totalitaires (Roumanie, Albanie et Biélorussie) dont je ne savais à vrai dire pas grand chose avant cet été, des questions affleurent, que d’autres sans doute se sont déjà posés bien avant moi (à commencer par vous peut-être ?).

1. L’Albanie de Enver Hoxha, la Roumanie de Gheorghiu-Dej et Ceaucescu et la Biélorussie de Loukachenko différent sous biens des aspects : le régime d’Enver Hoxha a fini dans une sorte de délire paranoïaque ayant complètement isolé le pays, alors que Ceaucescu n’a jamais cessé de jouer les séducteurs vis-à-vis des Occidentaux et/ou de l’ogre soviétique, étant devenu maître en « storytelling » à destination des médias étrangers, jusqu’à ce qu’un autre récit, plus sinistre, finisse par ruiner cette histoire – quant à Loukachenko, c’est assurément un maître incontestable en ce qui concerne l’usage des « technologies électorales » et toute son œuvre ressemble à un pied de nez envoyé aux démocraties qu’il excelle à parodier.

Mais ce qui rassemble avant tout ces 3 régimes, c’est la manière dont ils ont réussi, avec une efficacité redoutable et assurément criminelle, à étouffer dans l’œuf toute contestation et à réduite toute opposition et toute dissension à la portion congrue pendant des décennies. On parle quand même pour l’Albanie d’un demi-siècle de dictature (à quelques encablure de l’Europe de l’ouest), idem pour la Roumanie, et la Biélorussie se coltine son dictateur depuis 1994, alors que tous ses voisins, excepté, ce qui n’est pas rien, la Russie, ont adopté avec des fortunes diverses des régimes démocratiques à l’Occidentale (multipartisme réel, alternance politique, etc).

2. Ces techniques de manipulation de l’opinion publique intérieure (et la manière de gérer les relations internationales de manière à réprimer les populations quasiment en toute impunité) caractérisent ces trois régimes et les rapprochent d’autres États totalitaires : on pense évidemment au premier chef à la Corée du nord (ou encore à la Syrie d’El Assad). Dans tous ces cas, et malgré des différences notables, le régime est parvenu à empêcher l’émergence de dissidents : qui peut nommer des dissidents Albanais, Roumains, ou Biélarusses ? Les seuls qu’on peut identifier demeurent inconnus du grand public et ont vécu en général en exil. Même dans la Russie de Staline ou l’Allemagne de Hitler, le Chili de Pinochet ou la Chine actuelle, sans parler de l’Iran, la parole des dissidents a été audible dans le monde entier.

3. Comment expliquer cette « réussite », en terme de longévité, de ces régimes autocratiques, autoritaires, voire totalitaires dans ces pays-là ?

Certains auteurs évoquent une « supposée » passivité « naturelle » des peuples soumis – supposés donc plus « passifs » que leurs voisins. En Europe de l’est, les résistances aux états policiers communistes n’ont pas manqué, et les exemples de la Hongrie, de la Pologne, de l’Allemagne de l’est ou de la Tchécoslovaquie viennent immédiatement à l’esprit. Tout étudiant en histoire contemporaine devrait être en mesure de citer spontanément les noms de Vaclav Havel, Christa Wolf, Lech Walesa, ou Imre Nagy (et des centaines d’autres !).

D’autres vantent les mérites d’une économie administrée au sein de laquelle les habitants auraient vécu finalement une existence relativement confortable, à l’abri des vicissitudes de l’économie de marché et du capitalisme sauvage. À ceux-là je répondrais qu’on peut être foncièrement anticapitaliste sans pour autant adhérer au mythe d’une vie meilleure sous le joug des régimes communistes ou affiliés (voire, pour Hoxha et Ceaucescu, carrément Staliniens). La vérité, c’est que les Albanais et les Roumains ont survécu la plupart du temps dans la plus extrême pauvreté, et que la Biélorussie d’aujourd’hui, à l’exception des oligarques spécialisés dans la vente d’armes et de quelques patrons d’industrie, peine encore à voir émerger ce qu’on pourrait appeler une « classe moyenne ». La situation de la RDA, par exemple, dans laquelle les différences de revenus n’étaient guère importantes au sein du salariat, et qui de ce point de vue s’approchait réellement d’un « égalitarisme » – au point que, on le passe souvent sous silence, la plupart des dissidents et révolutionnaires des années 80 ne souhaitaient pas l’unification avec l’ouest ni l’abandon du socialisme, cette situation donc n’a pas grand-chose à voir avec la situation socio-économique des trois pays dont je parle ici. Le soi-disant miracle économique Biélorusse et le niveau de vie qui, effectivement, s’est amélioré durant les 2è et 3è mandat de Loukachenko, a du plomb dans l’aile ces dernières années, et son immense fragilité s’explique par sa grande dépendance vis-à-vis du géant Russe. Un économiste pouvait écrire : « l’économie biélorusse est un mythe, elle n’existe pas, car elle est entièrement fondée sur le transit du gaz et du pétrole russes ». La Biélorussie est ce qu’on a appelé un « état tampon », qui bénéficia longtemps des subsides Russes grâce à sa situation géograpique. Le dernier chapitre de l’ouvrage d’Andrew Wilson, Belarus – The Last European Dictatorship, montre bien comment le régime excelle surtout dans la recherche de fonds extérieurs (par exemple, cette dernière décennie, auprès de la Chine). Pour l’anecdote, je rappellerai cette parole présidentielle prononcée durant la crise pandémique du Covid-19 au printemps 2020 : « Buvez de la vodka, allez au sauna et travaillez dur. » L’idéologie qu’on prête à Loukachenko se résume en général à ce genre de formule populiste, et ne va guère plus loin. Les spécialistes du régime le considèrent avant tout comme un opportuniste assez chanceux, qui s’appuie sur une police politique et des oligarques locaux relativement efficaces.

Autre hypothèse, fort intéressante, qui tient à la « force du sentiment national » (lequel suffirait à ranger une nation sous le joug d’un leader) : et dans les trois pays que j’évoque ici, la propagande nationaliste devient, au fil des années de la dictature, de plus en plus prégnante, aussi saturante en tous cas que la propagande « communiste ». Mais là encore, méfions-nous : l’isolement de l’Albanie, d’un point de vue déjà simplement « géographique » ou « linguistique », n’a rien à voir avec la situation Biélorusse (voir mes remarques à ce sujet ici : https://outsiderland.com/danahilliot/nationalisme-dilettante/ : le Belarus a été décrit par quelques observateurs comme « un pays sans frontières naturelles », et ni dans son histoire ni dans sa langue, on ne trouve de quoi fonder un sentiment national de manière un tant soit peu « scientifique » – d’où la profusion de « mythes » identitaires, avec lesquels Loukachenko et ses éphémères opposants bricolent de manière assez grotesque (en changeant selon l’air du temps, notamment en ce qui concerne la relation avec la Russie ou l’église Orthodoxe : à un moment, Loukachenko n’hésitait pas présenter Minsk comme la 4ème Rome !). La Roumanie présente un cas de figure encore différent, Gheorghiu-Dej et Ceaucescu ayant plus d’une fois attisés un sentiment xénophobe envers les « minorités » (suivant en cela leurs prédécesseurs fascistes).

Les dictatures Roumaine et Albanaise ont toutefois fini par tomber – et c’est peut-être à l’occasion de leur chute qu’on peut déceler des raisons de la durée de leur règne. Des régimes fondés sur la personnalisation du pouvoir dans un seul homme, le culte de la personnalité, tendent à s’effondrer quand le dictateur s’épuise ou meurt. C’est à la fois vrai et faux : parlez-en aux Coréens du nord, qui voient se succéder depuis 1948 des membres de la même dynastie, ou aux Roumains qui subissant le joug de Ceaucescu après celui de Gheorghiu-Dej, sont passés pour ainsi dire de Charybde en Scylla.

En Albanie, le régime aura survécu 6 ans après le décès de Hoxha, en 1985. Son successeur, Ramiz Alia, sous l’effet de la glasnost Gorbatchévienne, des révolutions dans les pays de l’ex-bloc de l’est, et de la chute du mur de Berlin, ne pouvait maintenir le pays dans l’isolement géopolitique et sa population dans l’ignorance du « monde extérieur », malgré la terreur exercée par la police politique, la sinistre Sigurimi. Mais c’est l’exécution des époux Ceaucescu en Roumanie qui marqua les esprits de manière décisive, et, terrifiant littéralement les responsables du Parti, les conduisirent à lâcher du lest. L’audace des étudiants qui, en 1990, entreprirent des actions contre le pouvoir, et réclamèrent le multipartisme, fut couronnée de succès en partie parce que Ramiz Alia pensait pouvoir détourner les revendications à son avantage. Comme c’est le cas dans de nombreuses « révolutions », la révolte Albanaise fut « volée » par quelques industriels et hauts-fonctionnaires ayant appartenu aux cercles du pouvoir précédent. C’est aussi le cas en Roumanie : après l’exécution des époux Ceaucescu, les étudiants et les ouvriers qui avaient littéralement payé dans le sang leur rébellion, furent dans l’ensemble rapidement remis à leur place par des dirigeants qui n’avaient de « nouveaux » que le nom (et encore). Les retournements de veste furent nombreux dans les deux cas, et on vit se convertir soudainement à l’économie de marché des édiles qui ne juraient deux ans auparavant que par l’économie administrée. Plus inquiétant encore : la plupart des membres de la Sigurimi Albanaise ou de la Securitate Roumaine purent couler des jours à peu près tranquilles sans être inquiétés outre mesure. C’est un point, assurément remarquable et qui constitue peut-être un élément de la réponse concernant les raisons de la longévité des ces régimes autoritaires : le recours à une police politique en tous points terrifiante et surtout capable de recruter un nombre considérable d’ « informateurs », souvent sous la contrainte, si bien qu’arrive un moment où tout le monde en vient à soupçonner tout le monde. Les témoignages concernant ce régime de surveillance généralisé, orchestré par la police avec l’aide du voisinage et des proches, sont très instructifs. Le livre de Carmen Bugan, Burying the Typewriter: Childhood Under the Eye of the Secret Police, m’a beaucoup appris à ce sujet.

Il est encore trop tôt pour préjuger de l’issue des évènements en cours à l’issue des élections de 2020 en Biélorussie. Les manifestations ayant suivi les élections présidentielles précédentes (à l’exception de la première, en 1994, qui mena Loukachenko au sommet de l’État dans des conditions « à peu près normales ») ont toutes été matées par le pouvoir et n’ont pas donné lieu à la mise en place d’une opposition solide et organisée. Cependant, cette fois-ci, la crise économique est patente, s’y ajoute la pandémie de Covid-19 et la population peut accéder, malgré le contrôle des médias et d’internet, à de multiples sources d’information concernant notamment la corruption et l’enrichissement des élites du pays, à commencer par Loukachenko et son fils, Viktor (qui a un bon profil de de successeur si par hasard son père venait à disparaître). On peut se laisser aller à penser que toute chose a une fin, et que le régime n’est pas éternel. Mais, d’un autre côté, constater également que le nombre de régimes « autoritaires » ne diminue pas dans le monde en 2020, bien au contraire.