De l’usage des « petites guerres » et de leurs justifications (notamment dans le cas des « guerres préventives » censées répondre à une menace « dans le futur ».)
Je cite ici une rapide traduction d’un extrait de la conclusion de l’étude remarquable de l’historienne Laurent Benton, They Called It Peace: Worlds of Imperial Violence, Princeton 2024.
***
« La production désordonnée de justifications pour la « petite » violence ne s’est pas arrêtée à la fin du XIXe siècle. Comme le suggèrent les exemples cités au début de ce chapitre, la course aux raisons pour justifier l’agression a continué à avoir un caractère nettement impérialiste. La violence dans des contrées lointaines était et est toujours présentée sous forme de petits morceaux juridiquement gérables, avec des justifications présentées dans chaque cas à l’aide d’éléments modulaires, certains étant commodément étirés jusqu’à des limites douteuses, mais toujours utilisables.
Le contenu des justifications de l’usage de la force au cours des siècles précédents s’inscrivait dans des processus familiers et décentralisés. Les définitions larges de la légitime défense s’appliquaient à des périodes et à des lieux très différents. Nous avons vu que la crainte d’une attaque imminente suffisait à justifier des raids préventifs dans les premiers empires. À mesure que les garnisons portugaises dans l’océan Indien ou les enclaves anglaises dans les Caraïbes acquéraient le caractère de communautés politiques, leurs dirigeants pouvaient invoquer la nécessité de défendre les communautés familiales. Cette approche a suscité un intérêt pour la réconciliation entre les raids privés et la guerre publique. Bien plus tard, au XIXe siècle, les fonctionnaires impériaux continuaient d’expliquer la violence en termes de protection. Ils ont délivré des autorisations permanentes pour de petites frappes visant à protéger les sujets et ont inventé de nouveaux arguments sur la nécessité de protéger les intérêts impériaux et l’ordre régional. Les discours élastiques sur la légitime défense et les impulsions apparemment indestructibles de représailles, qui nous sont encore familiers, ont été repris et reformulés au fil des siècles.
Le rêve de maintenir les petites guerres à un niveau limité a également persisté. Quelle que soit la gravité de ses conséquences immédiates, une violence limitée semblait préférable à une guerre ouverte et à des combats sans restriction. L’idée d’une guerre limitée hantait les récits de violence impériale. Même les campagnes horribles de dépossession et d’extermination, comme le massacre et l’exil forcé des Aborigènes de Tasmanie au début du XIXe siècle, étaient décrites comme temporaires et nécessaires à l’ordre. Parmi les failles de cette logique figurait la régularité avec laquelle des actes de violence limitée courants, tels que des raids ou de brèves interventions, conduisaient directement à des atrocités. Pourtant, la guerre limitée conservait son association avec le rétablissement de la paix et la prévention de la violence extrême. »
https://press.princeton.edu/books/hardcover/9780691248479/they-called-it-peace
L »indispensable complément de ce livre est celui de Priya Satia, Times Monster. History, Conscience and Britains Empire. Ces deux ouvrages récents donne un excellent aperçu des justifications de la violence militaire et/ou coloniale. Évidemment, nombre de belligérants (et leurs alliés) puisent encore aujourd’hui dans ce stock de justifications.